Cette critique est en hommage à Roddy Piper qui nous a quitté le 31 juillet dernier.


 

John Nada débarque dans un bidonville de Los Angeles, avant de s'en échapper avec des lunettes à la suite d'une descente de police. Il découvre alors que le monde est régi par des extraterrestres...

Invasion Los Angeles : Affiche

John Carpenter est un des cinéastes les plus célébrés des cinéphiles et pourtant il fut un temps où Big John arrivait difficilement à monter ses projets. Parti de rien en sortant de l'école de cinéma, le réalisateur se fait rapidement courtisé par les studios avant de couler avec Big trouble in Little China (1986). Big John en a marre et décide de revenir à des films à plus petits budgets avec Universal comme distributeur. Le premier fut Prince des ténèbres (1987), le second They live plus connu chez nous sous le titre Invasion Los Angeles (à ne pas confondre avec Invasion USA le film avec Chuck Norris qui met des bites dans des tupperwares). Contre toute-attente, le film remporte un franc succès et s'impose très rapidement via la VHS (Big John fait partie de ses réalisateurs dont la diffusion de ses films sur VHS a grandement aidé à leur réputation) comme une véritable référence. Le film n'a pas de réelles vedettes, seulement trois têtes connues: le catcheur Roddy Piper, Keith David qui était déjà de l'aventure The Thing et Meg Foster méchante des Maîtres de l'univers et mère épleurée de La forêt d'émeraude. Le film est évidemment un bon véhicule pour Piper qui signe sa première apparition marquante au cinéma après des années de catch. Avec They Live, il trouvera plus qu'un véhicule, un film culte que les cinéphiles se rappelleront particulièrement.

Invasion Los Angeles : Photo

Il sera à jamais l'inoubliable John Nada (John un des prénoms les plus courants aux USA; Nada=rien; soit déjà une représentation bien particulière des USA selon Big John) au même titre que Michael Myers, Jack Burton ou Snake Plissken. Si le catcheur n'est pas toujours bon, au vue de son statut d'acteur inexistant, il n'en reste pas moins charismatique (tout du moins en VO, parce que la VF est vraiment horrible) et paraît banal à l'image de son personnage, se fond dans la masse. Il n'est qu'un citoyen américain comme tant d'autres et est présenté comme un vagabond au début du film. Sans logis, sans emploi fixe, un working class hero comme adore les chanter Bruce Springsteen. Coupe mulet (so 80's), chemise de bûcheron et jean, on ne peut faire plus commun aux USA. Face à lui, Keith David qui n'est pas tellement mieux loti: vivant dans un bidonville (qui sera rapidement viré, au point de rappeler des images sinistres de l'époque survenant en Afrique du Sud), travaillant en chantier... Big John met donc en scène principalement des laissés-pour-compte, travaillant un peu avant de partir vers d'autres horizons histoire de trouver mieux. Le rêve américain tant vanté par le président Reagan ne semble pas vraiment convaincre Big John et son message contestataire plus qu'évident compte bien mettre les choses au clair.

Invasion Los Angeles : Photo

La révélation des lunettes arrive assez tard, histoire de bien planter le décor social dans lequel vivent les héros. La révélation est aussi violente qu'elle ne paraît évident au vue de ce que montre le début du film. Les riches ou tout du moins les "costards-cravates" et les autorités sont des extraterrestres régissant notre monde. Comment? Par la télévision (les deux présentateurs phares du journal local nous sont présentés comme tels), par la politique et bien évidemment par la publicité. C'est là où Big John signe la plus grande scène du film et une des plus marquantes des 80's. John Nada met enfin les lunettes de soleil qu'il a trouvé dans l'église dans une rue de Los Angeles. Un monde en noir et blanc reflétant la véritable réalité des choses et où Nada peut identifier les aliens. La publicité pour les ordinateurs devient "obéissez", une autre pour des vacances aux Caraïbes avec une belle femme en bikini devient "marriez vous et reproduisez vous". Une enseigne de magasin devient "Pas d'indépendance, consommez" avant un énorme plan large où l'on peut voir notamment "restez endormi", "achetez", "dormez", "regardez la télévision", "travaillez huit heures, dormez huit heures, jouez huit heures"... Ces mêmes messages apparaissent sur les magazines d'un kiosques. C'est là où Piper est merveilleux: banal, la terreur que son personnage éprouve en voyant cela paraît vraie et ccela fonctionne à l'écran.

Invasion Los Angeles : Photo

Quand il voit le premier extraterrestre, il apparaît comme choqué. Les aliens sont montrés d'une manière simple: yeux énormes, pas de nez et la peau écorchée. Leur tic est simple aussi puisque pour signaler un intrus, ils optent pour un montre émettant un signal d'appel. L'argent est également à consonnance alien: "This is your god". Tout est là pour nous rappeler que la société nous pousse à consommer afin de nous asservir. Pour preuve également ces satellites qui asseinent des messages subliminaux comme "dormez". Avec cette séquence qui a certes un peu vieilli visuellement, Big John dévoile un monde sous-terrain où l'Homme se retrouve asservi par l'alien sans qu'ils ne s'en rendent compte. Si John Nada n'avait pas ses lunettes, il n'aurait jamais pu penser que cela serait possible à part dans une bande-dessinée. L'Homme est tellement asservi par les messages qu'on lui envoit qu'il ne prend plus la peine d'y faire attention. Ceci est tellement ancré dans le quotidien (la presse, la télévision, la publicité) que l'Homme n'y fait plus attention et continue son cycle. Dès lors que des gens finissent par se réveiller sur la véritable nature du monde qui les entoure. C'est aussi pour cela que le personnage de Keith David peine à croire John Nada: face à l'inconcevable, l'Homme se braque et peine à croire une réalité qui n'apparaît pas forcément devant ses yeux directement.

Y compris passer par un interminable combat entre Piper et David semblant sortir d'un gros nanar over the top, plus qu'un combat fun et jouissif. Le fait que Carpenter tire la séquence en longueur le confirme (deux ou trois minutes auraient été plus légitimes que cinq-six minutes). Le choix de lunettes de soleil n'est finalement pas anodin à la fois objet cool et de voyeurisme (l'Homme se cache derrière les lunettes afin de voir n'importe où sans être repérer). Une manière de dire aussi que sans ces lunettes l'Homme est aveugle. Meg Foster incarne néanmoins une parfaite anti-thèse: elle n'est pas alien mais elle fait partie entière de ce système au même titre que d'autres acceptant cette invasion progressive de notre société. Une méchante parfaite car indétectable. Le dernier quart d'heure sera l'occasion d'un beau dézingage en force, moment bourrin inestimable comme on ne pourrait probablement plus en faire aujourd'hui. Sans compter ce ton contestataire qui serait tellement anihilé par la production hollywoodienne désireuse de faire des spectacles qu'elle contrôle beaucoup trop (le désastre de Fantastic Four en est la preuve évidente récemment). Alors oui, They Live a un peu vieilli visuellement (ses effets-spéciaux notamment à la fin ne sont pas forcément au niveau) mais il n'en reste pas moins impressionnant dans son propos. Les dernières minutes apparaissent même comme un magnifique fuck aux USA (le plan final est à se rouler par terre). Indispensable.

Une oeuvre contestataire qui a peut être perdu visuellement avec les années, mais n'en a pas perdu son message violent et nécessaire.