La vie plus ou moins réelle d'Andy Kaufman, comique reconnu ou détesté à cause de ses provocations contre le système, rôle principal de la série Taxi (1978-83) et présumé mort en 1984. 

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Milos Forman a tourné peu ces vingt dernières années : seulement quatre films et le dernier (Dobre placena prochazka, 2009) semble n'être sorti qu'en République Tchèque, son pays natal qu'il avait quitté pour les USA en 1968. Il semblerait que comme Paul Verhoeven, le cinéaste a connu quelques projets avortés et Hollywood lui a tourné le dos après lui avoir ouvert les portes. Pour son dernier film pleinement américain (Les fantômes de Goya est une coproduction américano-espagnole), il continue dans le biopic (il venait de réaliser Larry Flynt) avec Man on the moon (1999). Ici pas de musicien, ni de pornographe, mais la vie d'un artiste un peu oublié Andy Kaufman. Pour l'incarner, Forman fait appel à l'électron libre des 90's, à savoir Jim Carrey. Toutefois, l'acteur ne plaisait pas trop à Forman au préalable, au point qu'il a dû passé des auditions. Dans les rôles de ses collaborateurs, on retrouve Danny DeVito (qui a tourné avec Kaufman dans la série Taxi), Paul Giamatti et Courtney Love. A eux se rajoutent des personnalités ayant côtoyées Kaufman comme Christopher Lloyd, Jerry Lawler, David Letterman, Judd Hirsch, Bob Zmuda (qu'incarne Giamatti) et Lorne Michaels souvent dans leurs propres rôles.

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Le film sera récompensé à la Berlinade par l'Ours d'argent et Carrey obtiendra le Golden Globe du meilleur acteur dans une comédie ou un musical. Andy Kaufman peut être défini comme un ovni de la scène humoristique ricaine ou tout du moins le monde n'était pas encore prêt à son type d'humour. Si l'on regarde un peu partout, que ce soit lors de cérémonies de récompenses, des talk shows ou même des films, la forme d'humour d'Andy Kaufman est omniprésente. On peut citer par exemple Sacha Baron Cohen qui a reproduit le sketch de la vieille actrice lors des Britannia Awards en 2013 ou encore ses mockumentaires où il jouait son personnage tout du long auprès de gens lambdas. Malgré sa popularité progressive, le public avait du mal à reconnaître si ses sketchs étaient des canulars ou sa vraie personnalité. Le cas le plus évident étant ses combats de catch où il se faisait passer pour misogyne en combattant des femmes. Aujourd'hui, la nuance est beaucoup plus présente grâce à Man on the moon et le regain d'intérêt des spectateurs pour son travail. Il avait vraisemblablement le don de se créer des rôles totalement inattendus et de remettre en question le point de vue que pouvait avoir le public de lui, de tenter des choses. 

MOTM 2

Alors qu'un public universitaire s'attendait à voir un numéro de Latka (personnage d'étranger popularisé par la série Taxi), il a finalement lu Gatsby le magnifique (Francis Scott Fitzgerald, 1925) devant une audience médusée ! Il est passé de Latka à un catcheur misogyne et assumait les rôles de bout en bout jusqu'à une certaine période. Kaufman avait véritablement compris les règles de l'entertainment (et a popularisé le happening) bien avant que le public ou même les diffuseurs ne s'en rendent compte. Une sorte de rebellion contre le conformisme incomprise à l'époque, mais prenant tout son sens dans ce biopic. De la même manière, sa mort est considérée comme un énième canular par certains, Kaufman ayant fait le même type de gag par le passé. Sans compter que Kaufman n'était pas fumeur et il est pourtant mort d'un cancer. Le tabagisme passif n'était pas encore aussi répandue qu'aujourd'hui, ce qui peut expliquer la réticence de pas mal de gens (y compris sa propre famille comme le souligne le film). Forman s'en amuse à travers un final émouvant, faisant planer le mystère sans confirmer que Kaufman est bien revenu d'entre les morts depuis 1984. Man on the moon est un film à l'image de la personne à laquelle il rend hommage.

MOTM 3

Dès l'introduction en noir et blanc, on vous précise même que le film prend des libertés à des fins divertissantes, histoire que le film ne soit pas attaqué sur des erreurs ou libertés (ce qui fut quand même le cas). L'introduction est un véritable monument de non-sens, prenant le spectateur à partie. Là aussi un type d'événements repris pas mal de fois par le cinéma ou la télévision. L'autre point fort est que Jim Carrey est littéralement Andy Kaufman. Les images du tournage vont clairement dans ce sens et Milos Forman ne s'adressait pas à Jim, mais à Andy ou Tony Clifton. L'acteur aurait pu singer Kaufman, mais il fallait bien un comique fou pour incarner un comique fou. A cela se rajoute un casting au poil. On sent une réelle complicité entre Carrey et Giamatti, à l'image de celle qui unissait Kaufman à Zmuda. De la même manière, Danny DeVito et Courtney Love se révèlent particulièrement émouvants. Le groupe REM offre deux beaux titres pour le film. Le premier est Man on the moon datant de 1992 et était déjà un hommage à Kaufman. The Great Beyond a été spécialement enregistré pour la bande-originale et se veut particulièrement évasif et mélancolique. Deux chansons qui se font écho l'une à l'autre, à l'image de ce qu'était Kaufman et en quelques sortes ce film.

MOTM 6

Milos Forman signe un biopic à l'image d'Andy Kaufman : dingue, absurde et beau. Un indispensable dans son genre.


Man on the Moon (B.A)


The Great Beyond

MOTM 5

Produit par VICE Films et Spike Jonze et disponible sur Netflix, Jim and Andy : The Great Beyond (2017) aurait pu se contenter d'être un making-of de Man on the moon qu'il aurait déjà été merveilleux. Chris Smith a utilisé des heures de vidéos du tournage venant des bureaux de Jim Carrey. Si ces rushes n'ont jamais été montré, c'est parce qu' Universal ne voulait pas montrer Jim Carrey comme un connard. Le documentaire ne se contente pas que des rushes. En effet, le réalisateur a également interrogé le principal intéressé et il raconte un peu de tout. C'est là où le documentaire de Smith est assez grandiose. Par le biais des images de tournage, de la narration ou du discours de Jim Carrey, il arrive à montrer un acteur qui parle de son art à travers le rôle qu'il a incarné qui est lui-même un acteur ! Comme évoqué plus haut, Jim Carrey est resté dans son rôle durant tout le tournage au point de faire peur au réalisateur Milos Forman. Il se retrouvait à négocier avec Andy et Tony Clifton, un autre personnage de Kaufman, de la même manière que le patron de chaîne joué par feu Vincent Schiavelli. Les rares personnes qui semblaient pleinement dans le délire de Carrey étaient Gerry Becker qui joue le père de Kaufman, mais surtout Bob Zmuda et Lynne Margulies (la petite-amie d'Andy jusqu'à sa mort et jouée par Courtney Love dans le film). C'est elle qui a filmé le tournage par le prisme des exactions de Carrey. 

Jim et Andy : Photo

Carrey était tellement dans le personnage qu'il s'est retrouvé dans les studios d'Amblin et a réalisé un merveilleux canular à feu Hugh Hefner ! Avec Zmuda, il avait ainsi fait croire qu'il venait en Tony Clifton à une soirée dans le manoir Playboy (c'était en fait Zmuda revêtant un costume qu'il a bien connu), avant qu'il ne débarque en mode random devant un Hefner médusé de voir un intrus à la place de Carrey ! C'est probablement le passage le plus délirant du documentaire, à l'image de ce passage autour de Jerry Lawler. Comme le film, le documentaire entretient une confusion entre la réalité et la fiction car Lawler a bien dit avoir agressé Carrey, là où ce dernier parle davantage d'un canular de plus. Là aussi comme Andy l'avait fait avec le catcheur à l'époque de leur combat délirant. En effet, Carrey se montre réjouit sur les archives d'être devenu un scoop pour les médias. Comme quoi, il suffit d'un événement pour que les projecteurs soient braqués sur vous. Si les coulisses du film s'avèrent fantastiques, elles ne sont rien en comparaison des entrevues entre Smith et Carrey. Jim Carrey a toujours été un acteur assez discret, ne dévoilant pas trop sa vie privée. Ici, il explore pleinement son métier en évoquant son propre parcours et sa manière de jouer ses personnages. 

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Il a toujours joué ses rôles en étant pleinement ses personnages de son propre aveu. Ainsi quand Michel Gondry lui a dit de rester dans l'état dépressif dans lequel il était durant la pré-production d'Eternal sunshine of the spotless mind (2004), il l'a fait quitte à se faire du mal. Ce type d'investissement est également très lourd et il n'hésite pas à dire que jouer Andy Kaufman l'a épuisé au point de ne plus trop savoir qui il était en arrêtant de le jouer. En conséquence, il a plusieurs réflexions intéressantes qui soulignent combien un acteur ou un comique comme l'était Kaufman peuvent s'enfermer malgré eux dans un même rôle. C'est aussi peut-être un peu pour cela que Carrey s'est petit à petit sorti de la comédie au cours des 2000's, semblant en avoir fait le tour. Ce qui est toujours un peu le cas aujourd'hui où il en vient même à jouer un ermite dans un monde noyé dans le cannibalisme dans The Bad Batch (Ana Lily Amirpour, 2016). On est loin de la folie furieuse d'Ace Ventura (Tom Shadyac, 1994). "A un moment donné, quand on se crée soi-même pour réussir, soit on doit lâcher prise de cette création, et prendre le risque d'être aimé ou haï pour qui on est vraiment, soit il faut tuer qui on est vraiment et périr en s'accrochant à un personnage qu'on n'a jamais été.

Jim et Andy : Photo

Le documentaire est aussi l'occasion pour lui de parler de son père. Son père était saxophoniste et il a laissé tomber la musique pour que sa famille puisse avoir un train de vie classique. Une forme d'échec que n'a jamais voulu avoir son fils, quitte à s'accrocher à un rêve qui a eu du mal à arriver (Carrey a galéré dans le stand-up et a aligné les second-rôles, avant de tourner Dumb et Dumber, The Mask et Ace Ventura coup sur coup). "J'ai appris qu'on peut échouer en faisant ce qu'on n'aime pas, alors autant faire ce qu'on aime." On ne peut pas trouver plus beau crédo. Jim and Andy : The Great Beyond n'est donc pas le banal making-of d'un film, c'est un véritable portrait d'un acteur. Ce n'est pas tous les jours que vous verrez un artiste parler aussi franchement de sa manière d'appréhender son art, comme d'évoquer des pans plus personnels. Certainement un des meilleurs documentaires sur le cinéma que vous verrez en ce moment.


Article initialement publié le 26 novembre 2011.