Continuons la rétrospective sur Steven Spielberg avec la période 1980-89 (attention spoilers).

  • La saga Indiana Jones (1981-) : Un aventurier né d'une envie d'espion

Les Aventuriers de l'Arche perdue : affiche Harrison Ford, Steven Spielberg

Depuis plusieurs années, Steven Spielberg songeait à réaliser un épisode de la saga James Bond (1962-). Avant Les dents de la mer (1975), le réalisateur souhaitait tourner un opus de la saga, mais Albert R Broccoli trouvait qu'il n'avait pas encore assez d'expérience et le fait qu'il ne soit pas anglais jouait en sa défaveur. Après le succès de Jaws, même son de cloche. Voyant qu'il n'aurait jamais la chance d'en réaliser un (il a même avoué récemment qu'il serait trop cher si EON voulait l'engager désormais), son ami George Lucas débarque avec une idée autour des serials de leur enfance. Pour les non-connaisseurs, il s'agissait principalement de films à épisodes diffusés tout d'abord au cinéma, avant d'arriver en masse à la télévision, souvent le samedi matin aux USA. Des personnages comme Buck Rogers ou Superman ont eu droit à leurs serials par exemple. L'idée de Lucas est d'en faire un samouraï moderne, Spielby un James Bond des 30's. Après moult désaccords (notamment au sujet du méchant, d'abord un vieux nazi type Max Von Sydow, puis un mentor évité puisque le personnage est déjà rôdé), le duo donne naissance à Indiana Jones, du nom du chien de Tonton George.

Les aventuriers de l'arche perdue

Affiche réalisée par Drew Struzan.

La principale inspiration de Spielberg est L'homme de Rio (Philippe de Broca, 1964), lui-même inspiré de la bande-dessinée Tintin (Hergé, 1929-86). Une bande-dessinée que ne connaissait pas Spielberg, quand un journaliste lui demandait lors de la promotion des Aventuriers de l'arche perdue (1981) s'il y avait une possible filiation entre Jones et le reporter du Petit Vingtième. De là serait né son amour pour la bande-dessinée d'Hergé et son envie de l'adapter au cinéma. On peut voir aussi des références aux bandes-dessinées mettant en scène Picsou, Spielby étant fan de Carl Barks. Lawrence Kasdan se charge ensuite de mettre tout cela par écrit. Ainsi est né Indiana Jones, personnage ultime du cinéma d'aventure, toujours imité, jamais égalé. Initialement, le choix pour incarner le héros fut fixé sur Tom Selleck, mais l'acteur perd son heure de gloire à cause de son contrat avec Universal sur la série Magnum (1980-88). Nick Nolte et Jeff Bridges refusent, Burt Reynolds fut pressenti, mais c'est Harrison Ford qui remporte la mise. Pourtant ce n'était pas gagné, puisque Tonton George ne voulait d'aucun acteur de La Guerre des étoiles (1977) dans sa nouvelle création.

Les Aventuriers de l'Arche perdue : Photo Harrison Ford

Ford est l'exception puisqu'il était aussi du casting d'American Graffiti, seconde réalisation de Lucas (1973). Pour le rôle de Sallah, Danny De Vito était pressenti mais devait honorer son contrat sur la série Taxi (1978-83). L'acteur se rattrapera en tournant dans un ersatz, A la recherche du diamant vert (Robert Zemeckis, 1984). John Rhys Davies, futur Gimli du Seigneur des anneaux, est alors choisi. Pour le rôle de Belloq, rival archéologue d'Indy et finalement partisan nazi (il n'adhère pas, mais tant que ça paye bien...), Giancarlo Giannini (Casino Royale) et même Jacques Dutronc furent pressentis. Les deux ne parlant pas anglais, le choix se portera sur Paul Freeman. Les aventuriers de l'arche perdue est aussi la première collaboration entre Spielberg et le producteur Frank Marshall. Leur association est toujours aussi florissante à l'heure actuelle. Le tournage peut alors commencer en Tunisie, mais très vite les conditions d'hygiène laissent à désirer et une grande partie de l'équipe ne tarde pas à tomber malade. C'est le cas de ce cher Harrison souffrant de problèmes d'estomac et notamment dans la scène du gunfight avec l'homme au sabre. Combat qui devait durer bien plus longtemps avant que l'acteur, ne pouvant supporter trop longtemps ses douleurs gastriques, proposa à Spielby de réduire la scène.

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Finalement, il s'agit de l'une des scènes les plus iconiques du film, le simple coup de feu d'Indy permettant un trait d'humour, tout comme de rappeler que Han Solo a tiré le premier. Pour la séquence avec les serpents, les reptiles étaient si peu nombreux que l'équipe a dû opter pour des tuyaux d'arrosage. Eléments que l'on peut voir légèrement à l'oeil nu désormais, malgré que Tonton George a toujours tendance à revenir dessus (oui même sur les Indiana Jones...). Ford s'est également fait une belle hernie-discale qui arrêta le tournage pendant plusieurs semaines. A l'image de La guerre des étoiles, le thème d'Indiana Jones signé par le même John Williams entrera dans la mémoire collective. Il n'en faut pas plus pour reconnaître des notes aussi aventureuses, aussi flamboyantes. Le genre de musique que l'on a follement envie d'entendre avant de partir à l'aventure. Selon votre interlocuteur, ce premier épisode n'est pas le meilleur de ce que l'on préfère qualifier de trilogie désormais (les rares à parler de tétralogie sont actuellement dans un donjon encerclé de dragons). Il n'en reste pas moins que dès l'ouverture l'iconisation d'Indy est immédiate. Spielby le filme de dos pour le rendre plus impressionnant, plus légendaire aussi.

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D'autant que contrairement à ses suites, Indiana n'est pas dans le titre et une grande majorité des spectateurs à l'époque ne connaissait pas le nom du héros. Avec cette ouverture, Spielby le fait directement entrer dans l'inconscient du spectateur. L'aventure aura désormais un nom : le sien. De même, les failles du personnage sont dévoilées assez facilement pour qu'on s'en souvienne pour les opus suivants. Indy n'aime pas les serpents ? Très bien, Spielby et Lucas vont s'en amuser tout au long de la saga et notamment ici dans la scène dans le Puits des âmes. Au même titre que les James Bond, Spielby et Lucas optent pour une "Indy girl" (tradition qui dura jusqu'au troisième opus). Ici c'est Marion Ravenwood (Karen Allen), amie d'enfance d'Indiana et détentrice du MacGuffin, ce fameux objet qui permet à l'intrigue d'évoluer. Un personnage au caractère bien trempée qui a le mérite de détonner dans le cadre hollywoodien de l'époque (au même titre que Leia Organa et Ellen Ripley). Comme le veut une théorie récente, Indiana ne fait finalement pas grand chose dans cet opus, puisque les nazis et Belloq courent à leur propre perte sans avoir besoin de personne. En résulte, un final tenant du pur fantastique où les effets-spéciaux d'ILM font encore illusion.

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A sa sortie, Les aventuriers de l'arche perdue est un immense succès, le plus grand de l'année 1981. La légende d'Indiana Jones est définitivement ancrée dans l'esprit du public qui ne demande qu'une suite. Alors que Spielberg a rapidement délaissé ce qui deviendra la saga Jaws (1975-87), il trouve ici l'opportunité de construire une véritable franchise sur son nom. Spielberg décide de faire une préquelle ou tout du moins une aventure se situant un an avant le précédent film. Comme James Bond, le réalisateur met en scène une nouvelle "Indy girl" et une intrigue indépendante n'ayant pas de rapport avec Les aventuriers de l'arche perdue. Il n'y a donc pas besoin de voir le premier opus pour voir et apprécier Indiana Jones et le temple maudit (1984). La nouvelle "Indy girl" est Kate Capshaw, future femme du réalisateur et dont le personnage de Winnie n'a strictement rien à voir avec Marion. Winnie est une femme d'orchestre, le genre qui ne dépasse pas sa cabine et les hôtels de luxe. Autant dire que cette aventure va la dépayser en beauté. Le personnage peut être vu comme agaçant, voire un brin misogyne (elle crie beaucoup, ne sert pas à grand chose, se plaint constamment), il n'en reste pas moins jubilatoire. 

Le temple maudit

Affiche réalisée par Drew Struzan.

Spielberg lui offre tout un lot de running-gags savoureux, au point de se demander s'il n'était pas déjà amoureux (les chauves-souris, le repas, l'éléphant, les insectes...). Pour ce nouveau cru, Spielberg et Lucas veulent un film beaucoup plus sombre que le précédent. Preuve en est avec le pitch : Indy doit sauver de fanatiques vouant une admiration pour les Tugs les enfants d'un village en Inde. Le sort des enfants se révèle particulièrement cruel, les fanatiques se faisant une joie de leur enlever le coeur avant de les brûler vif ou de les faire travailler dans une mine à coup de fouet. Ce qui amène même Indiana à explorer une phase sombre de lui-même et il se retrouve également aux prises avec une poupée vaudou en plein affrontement à l'issue saignante. Le climax ne laisse pas non plus d'échappatoire aux assaillants d'Indy, les crocodiles se faisant une joie de les dévorer une fois tombés. Avec Indiana Jones et le temple maudit, Spielby veut signer L'Empire contre-attaque de sa franchise et il le fera. Manque de bol, tout le monde n'est pas de cet avis, y compris lui-même. Le film a beau être un nouveau succès, les familles ne sont pas contentes que leurs petits voient certaines scènes un peu crues (comme celle du coeur qui palpite encore).

Indiana Jones et le Temple maudit : Photo Amrish Puri, Steven Spielberg

La MPAA décide de créer la classification PG-13, suite aux problèmes engendrés par Le temple maudit et Gremlins (Joe Dante, 1984) que produit Spielberg. En d'autres termes, un film interdit aux moins de 13 ans sans accompagnement d'un adulte, modération assez prisée dorénavant pour les blockbusters hollywoodiens, permettant une certaine violence graphique et morale sans que cela soit trop excessif. Spielberg finira même par déclarer qu'il ne reconnaît rien de lui dans ce film. Erreur : il s'agit tout simplement du meilleur de la trilogie selon votre interlocuteur. La quintessence de ce que le spectateur veut voir dans un film d'aventure. De l'exotisme (le film se passe en Inde et dans ses premières minutes à Shanghaï), de l'humour (la scène du dîner est hilarante, à moins que votre interlocuteur soit un cas unique), des morceaux de bravoure parmi les plus jubilatoires de la franchise et un héros plus charismatique que jamais (Ford est plus à l'aise et le personnage est encore plus actif, il devient un homme d'action). L'ouverture classieuse au possible que n'aurait pas renier les James Bond permet de dévoiler trois éléments : un Indy plus faillible (il manque de se faire empoisonner), Winnie devenant otage malgré elle et l'arrivée d'un sidekick jeune (Demi Lune joué par Jonathan Ke Quan). 

Indiana Jones et le Temple maudit : Photo Harrison Ford

A l'image d'autres grands morceaux de bravoure que sont la poursuite en train digne des grands parcs d'attraction (pas étonnant que ce soit désormais une attraction de Disneyland Paris) et ce superbe moment de suspense sur le pont (où un certain David Fincher a pas mal travaillé dessus). Il est rare de trouver des suites qui vont plus loin, ose plus et permette de voir un personnage d'une manière différente. Le temple maudit en est la preuve et en soi il en a un peu payé le prix sur certains fans et même son réalisateur. Par ailleurs, il est bon de souligner que le script a été écrit par Willard Huyck et Gloria Katz. Un duo de scénaristes que George Lucas engagera pour une de ses productions les plus involontairement cultes désormais : Howard the duck (1986). Après plusieurs années passées dans la production et la réalisation de films plus sérieux (voir ci-dessous), Spielby et Lucas reviennent aux affaires avec Indiana Jones et la dernière croisade (1989). Un opus qui revient à quelque chose de plus familial, moins sombre et qui conviendra davantage aux parents de nos chers bambins. 

La dernière croisade 

Affiche réalisée par Drew Struzan.

Il n'en reste pas moins que cet opus se révèle finalement supérieur également aux Aventuriers de l'arche perdue, notamment à cause d'un élément assez intéressant : le duo formé par Indiana et son paternel incarné par Sean Connery. La dernière croisade est un épisode qui ne parle finalement que de la parenté. Le père attend que son fils soit comme lui, un être cultivé toujours à la recherche d'une idée fixe. Sauf qu'Indiana est croqué dès l'ouverture comme un enfant qui veut partir à l'aventure. De la même manière que ce sera le fils qui viendra à la rescousse de son père dans sa propre quête. Si Indiana Jones a enfin retrouvé la croix de Coronado qu'il recherchait ado en début de film (excellente ouverture avec le regretté River Phoenix), Henry Jones Sr est toujours en quête du Graal. Henry donne définitivement le flambeau à Junior et ce sera le fils qui trouvera le Graal grâce à ce que lui a appris son père. La boucle est bouclée. De plus, le duo d'acteurs est excellent et l'aspect buddy movie n'en devient que plus amusant. Sans compter que la quête du Graal est particulièrement fascinante, permettant un climax en plusieurs étapes absolument fascinant.

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Un bémol toutefois : une "Indy girl" certes négative (Alison Doody), mais dont l'utilité reste particulièrement pauvre, en dehors d'un merveilleux gag (ou quand le fils découvre qu'elle a aussi couché avec papa). Pendant des années, les fans ont attendu une suite à cette Dernière croisade, malgré la promesse d'un magnifique couché de soleil avec nos héros (rejoint par Sallah et Marcus Brody) permettant une conclusion ouverte à la trilogie. Peut-être un peu trop à notre plus grand regret. Entretemps, les ersatz se sont multipliés, que ce soit celui cité plus haut et sa suite (Le diamant du Nil de Lewis Teague, 1985), les dyptiques Alan Quatermain (Thomson, Nelson, 1985-86) et Benjamin Gates (Jon Turteltaub, 2004-2007) ou la trilogie La Momie (Sommers, Cohen, 1999-2008). Des films qui n'ont honnêtement jamais eu la qualité d'un Indiana Jones (quoique la première Momie tient très bien le choc), mais qui ont su un temps faire patienter les fans. Tonton George a alors l'idée de lancer une série basée sur les jeunes années du célèbre aventurier. Les aventures du jeune Indiana Jones fut diffusée entre 1992 et 1996 (les derniers épisodes sont des téléfilms d'1h30). 

 Benjamin Gates et le Trésor des Templiers : Affiche Jon Turteltaub, Nicolas Cage

Quand Spielberg fait des émules... 

Une série longtemps invisible en France (à moins que vous ne soyez un des chanceux détenteurs des VHS de l'époque) et qui a fini par être rediffusée par France 4 ces dernières années. Au final sur les soixante-dix histoires qu'envisageait Lucas, il n'y en aura que trente et une de produite. Harrison Ford était même venu pour un épisode en deux parties où il jouait Indiana Jones plus âgé que lors de La dernière croisade (Le mystère du blues, 1993). Pour lui succéder, on retrouvait divers acteurs puisqu'Indiana était présent à travers plusieurs âges. Corey Carrier incarnait Indiana Jones entre 8 et 10 ans, Sean Patrick Flanery entre 16 et 21 ans, puis George Hall pour le jouer à 93 ans. L'ironie veut que la série soit diffusée par ABC, puis la chaîne qui deviendra ABC Family, soit deux chaînes appartenant au groupe Disney. On ne pouvait faire transition plus évidente. Votre cher Borat n'a vu que le pilote, qui plus est dans des conditions détestables. On peut remarquer un travail véritable au niveau de la réalisation, dans un format conférant aux serials. Un aspect plutôt bien traîté dans le pilote (un épisode en deux parties) où Indy est d'abord enfant aux côtés de Lawrence d'Arabie en Egypte, puis continue à traquer un voleur à travers la Révolution Mexicaine.

Les Aventures du jeune Indiana Jones

Sean Patrick Flanery dans Les aventures du jeune Indiana Jones.

Une aventure certes longue, mais palpitante et intéressante. Elle montre également une budget conséquent à l'écran (plus d'1 million de dollars pour chaque épisode, Tonton George a dépensé sans compter), fort de décors réels et reconstitutions minutieuses. On peut remarquer également la présence de Frank Darabont, Terry Jones, Joe Johnston, Nicolas Roeg, Carrie Fisher ou Mike Newell au scénario ou à la réalisation d'épisodes. Si Spielberg n'est pas impliqué dans la série (il est plus occupé à cette époque sur une franchise avec des dinosaures), Lucas chapeaute avec minutie son bébé. Si bien que l'idée des crânes de cristal lui viendra à l'idée lors de la production de la série. Indiana Jones IV est annoncé dès 1994 et se voit sans cesse repoussé à cause des occupations du trio phare (Spielby, Lucas et Ford) et surtout d'un manque de scénario. Plusieurs cinéastes (M Night Shyamalan et Frank Darabont notamment) se sont cassés les dents dessus et ce sera finalement David Koepp qui se chargera d'écrire cette quatrième aventure de l'archéologue en compagnie de l'ami George.

Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal : affiche Harrison Ford, Steven Spielberg

Affiche réalisée par Drew Struzan.

Pendant plusieurs années, beaucoup de rumeurs évoquaient le retour de Karen Allen et Kate Capshaw, mais seulement la première reviendra. Sean Connery ne sortira finalement pas de sa retraite pour ce cru, malgré les multiples demandes. En fait selon des récentes déclarations, il semblerait que John Rhys Davis comme lui ne devaient apparaître que dans les dernières minutes pour le mariage d'Indiana. Connery n'y voyait pas d'intérêt, Davis non plus. Quant à Denholm Elliot, il nous a quitté en 1992. En juin 2007, Spielby donne le premier coup de manivelle de ce qui deviendra Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal (2008). Mais la douche froide arriva bel et bien, au point qu'aujourd'hui on parle plus communément de "l'épisode qui n'existe pas". Matt Stone et Trey Parker s'étaient quant à eux fadé d'un épisode complet de South Park (1997-) pour évoquer ce qu'ils appellent "le viol d'Indiana Jones" (Le ploblème chinois, 2008). Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal n'est pas le pire film de Steven Spielberg, comme il n'est pas non plus dénué de qualités. 

Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal : Photo Harrison Ford

Mais il est une immense déception qui reste en travers de la gorge, probablement une des pires qu'a à subir un cinéphile ou le fan d'une saga (il n'y a qu'à voir Ridley Scott en train de bousiller la saga Alien pour s'en rendre compte). Si les premières visions restent encore correctes (mais avec une pointe de déception), les suivantes seront désespérantes, voire pénibles au point de prendre la galette pour un freesbee. En soi, l'ouverture est sympathique et a le mérite de donner lieu à une mise en bouche mystérieuse. Les années ont passé et Spielberg reprend le principe de faire attendre le spectateur avant de montrer le héros comme dans Les aventuriers de l'arche perdue, jouant sur la légende qu'il est devenu pour le spectateur. De la même manière, ce n'est pas le fait que les méchants soient des soviétiques qui est problématique. Indiana a vieilli (Harrison Ford aussi), il est normal qu'il affronte des "ennemis" de son temps. Le film se déroulant en 1957, il est logique de ne plus retrouver des nazis.  A moins de faire comme OSS 117 : Rio ne répond plus (Michel Hazanavicius, 2008) un comité des anciens nazis au Brésil.

Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal : Photo Harrison Ford, Karen Allen, Shia LaBeouf

Le véritable problème vient très rapidement. Le film est bourré de cgi tapes à l'oeil et Spielberg en fait beaucoup trop. Ce qui plaisait dans les Indiana Jones, c'est ce sens de l'aventure à l'ancienne avec une pointe de fantastique. Même Lucas l'avait compris avec sa série. Mais ce fantastique n'était jamais un problème, car on ne tombait pas dans l'avalanche d'effets-spéciaux. En général, les effets-spéciaux apparaissaient au bon moment. Ici, c'est open bar pour finalement rien. Indiana Jones (aussi âgé est-il dans cet opus) ne peut pas faire une action sans que le spectateur ne puisse avoir l'impression que tout est faux autour de lui. La palme revient à la poursuite dans la jungle, festival de n'importe quoi au point que l'on ne comprend plus vraiment ce qu'il se passe. Un camion est transpercé par un élément tout en s'arrêtant pile poil entre Indiana et Marion, leur fils (Shia LaBeouf) tient entre le camion et la voiture de la méchante (Cate Blanchett) en espérant ne pas se faire taper dans l'entre-jambe, avant de faire Tarzan avec les singes. Un antagoniste soviétique se fait littéralement amené par une bouillie rouge censée être des fourmis rouges et enfin il y a les chutes encore plus invraisemblables que celle du canoë dans Le temple maudit !

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Le reste du film va dans ce sens jusqu'aux extraterrestres, fameux liens avec les crânes de cristal (Macguffin bien peu convaincant). George Lucas ne nous a rien épargné, ni Spielby qui avouera s'être planté bien après. Sans compter le cabotinage global du casting qui finit par devenir terriblement agaçant ou Shia LaBeouf singeant bêtement James Dean. Un opus qui laisse un goût amer en bouche et qui risque peut être de s'atténuer avec un cinquième opus. A la différence que cette fois Spielberg sera tout seul, laissant Tonton George en pleine retraite et ce n'est peut être pas plus mal. Tout du moins selon les dires de David Koepp qui sera encore une fois à la tête du scénario. Se pose alors la question de savoir si le scénariste sauvera les honneurs sur cet opus sans avoir Tonton George dans les pattes. Spielberg peut également s'appuyer sur un argument de poids puisqu'avec Indiana Jones 5, il rendra directement des comptes à sa productrice fétiche Kathleen Kennedy à la tête de Lucasfilm désormais. Sauf malheur, Harrison Ford reviendra dans la peau de l'aventurier.

Indiana Jones 

Réalisé par Drew Struzan.

Comme pouvait le suggérer ses propos au sujet du quatrième opus et sa tournure de carrière spectaculaire, Shia LaBeouf ne reviendra pas et ce malgré la filiation qu'a son personnage avec le héros. Rendez-vous est pris le 19 juillet 2020 et autant dire que Spielby sera particulièrement attendu au tournant.  

  • ET l'extraterrestre (1982) : Une histoire universelle

ET

Affiche réalisée par Drew Struzan.

Pendant le tournage des Aventuriers de l'Arche perdue, Steven Spielberg travaille en même temps sur un nouveau projet de science fiction avec des extraterrestres. "Night Skies" est un projet pour la Columbia, désireuse de réitérer le succès de Rencontres du troisième type (1977) avec une sorte de séquelle. Il se base sur une histoire que Spielberg avait découvert lorsqu'il faisait des recherches pour Rencontres... En 1955, une famille affirmait qu'elle avait vu des lumières et des individus étranges qui s'avèrent selon d'autres témoins être des hommes gris. Ce qui avait mêné à une enquête du gouvernement américain. Une affaire ironiquement reprise quasiment tel quel dans Retour vers le futur (Robert Zemeckis, 1985) que produira Spielberg. Le réalisateur fait rédiger le scénario par John Sayles (Piranha) et ce dernier fait des aliens des ennemis qui font diverses expériences sur des animaux, avant d'essayer de s'attaquer à des humains. Rick Baker fait alors des tests au sujet de l'extraterrestre nommé Skar, mais il s'avère que ses devis sont trop chers pour Columbia et Spielby en vient à ne prendre qu'un seul alien au lieu de cinq initialement prévus.

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Steven Spielberg sur le tournage d'ET avec Harrison Ford et Melissa Mathison.

Au départ, Spielby voulait seulement le produire, mais suite à quelques refus (dont Tobe Hooper), il s'apprête à le réaliser avant de jeter l'éponge. Spielby pense alors à un projet mettant en scène la rencontre entre un jeune garçon et un extraterrestre. John Sayles est de nouveau convié pour une première version, puis Melissa Mathison (scénariste de L'étalon noir) qui signera le script définitif. Le projet part alors chez Universal (Columbia touchera une commission qui leur rapportera autant qu'un film) et Spielby préfère Carlos Rambaldi à Baker là encore pour des questions de devis. Si Rambaldi s'était refait une réputation avec la créature immonde de Possession (Andrzej Zulawski, 1981), il avait aussi fait polémique avec le remake de King Kong (John Guillermin, 1976), où la plupart du travail avait été réalisé par Baker sans qu'il ne soit crédité pour l'Oscar. Ce qui a donné lieu à une guerre médiatique entre les deux artistes, l'un conspuant l'autre et vice versa sur son implication sur le film. ET sera probablement le meilleur travail de Rambaldi (couronné à nouveau aux Oscars), son plus reconnu encore à l'heure actuelle.

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Un ET en animatronique c'est toujours mieux qu'un ET en CGI.

Une grosse tête, un long coup, quatre doigts à chaque main (dont certains plus longs) et petit (à peine la taille de la petite Gertie). Certes ET n'est pas beau, mais il a un charme certain et un côté sympathique dû à sa personnalité. Spielberg a bien retenu la leçon depuis Jaws (1975) et mise tout d'abord sur la suggestion avant de pleinement montrer ET. Il en vient même à filmer ses congénères et lui de nuit et en plan large, permettant ainsi de ne pas montrer les designs trop tôt et à la rigueur de les éclairer uniquement avec leur source rouge. ET se veut moins ambigu que les extraterrestres de Rencontres du troisième type dont on ne connaissait pas vraiment les intentions avant la fin. A peine voit-il des hommes qu'il est effrayé et sa fuite l'empêchera de regagner à temps son vaisseau avec des échantillons de plantes. Si l'on regarde bien, ceux qui ont réellement peur d'ET ne sont pas les enfants mais les adultes, comme pour confirmer que les enfants ont plus d'imagination et de compréhension. De la même manière, la réelle menace viendra des hommes du gouvernement, des silhouettes au visage à peine visible se baladant souvent la nuit et n'hésitant pas à s'introduire chez vous illégalement pour trouver des indices.

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Les hommes du président.

Il n'y a qu'à voir ce plan où les scientifiques débarquent à l'aube pour voir une forme inquiétante. Même la musique de John Williams (à nouveau oscarisé pour des raisons encore une fois évidentes) en joue, faisant résonner les tambours. Les scientifiques comme les autorités voient en plus les enfants comme des ennemis au moment où ils libèrent ET, au point de les accueillir au fusil à un barrage (la mère dit même "pas d'armes, ce sont des enfants"). Un aspect que fera corriger Spielberg sur la version de 2002, mais on y reviendra plus tard. Spielberg et Mathison optent pour d'autres thématiques intéressantes comme la télépathie entre Elliot (Henry Thomas) et ET, voire plus puisque parfois l'enfant et l'extraterrestre ressentent la même chose. La scène où le jeune garçon devient ivre quand ET boit une bière en est la preuve, comme embrasser sa camarade comme le fait l'acteur dans le film que regarde ET. Par la suite, quand ET tombera malade, ce sera également le cas d'Elliot. Spielby veut également évoquer une de ses grandes souffrances : le divorce de ses parents. La mère d'Elliot, Michael (Robert MacNaughton) et Gertie (Drew Barrymore) incarnée par Dee Wallace vient de voir son mari partir pour le Mexique avec une autre femme, la laissant seule avec leurs trois enfants. Un malaise familial au centre même de l'intrigue d'ET l'extraterrestre et qui se dévoile particulièrement dans les premières minutes.

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La mère est péniblement seule au point de s'en rendre malade (voir sa réaction lors de la soirée d'Halloween), fait ce qu'elle peut pour préserver ses enfants de ça, mais finalement il arrive qu'ils en parlent. Un enfant peut difficilement laisser passer quelque chose de ce type alors qu'il est en train de grandir. Il se peut que Spielberg se soit posé les mêmes questions ou a pu avoir les mêmes raisonnements que les enfants dans le film. Ce qui fait d'ET l'extraterrestre un film plus personnel qu'un film de studio qu'il aurait pu être initialement. Spielberg confirme également qu'il sait mettre en scène des enfants, étape souvent particulière pour les réalisateurs en général (avec les animaux). Un aspect qu'il ne cessera de perfectionner par la suite d'Empire du soleil (1987) au Bon gros géant (2016). ET marque également l'arrivée de Kathleen Kennedy en tant que productrice, après avoir été son assistante sur Les aventuriers de l'arche perdue. Là encore, il s'agit d'une collaboration cruciale puisque Kennedy reste encore aujourd'hui une des associées majeures de Spielberg au fil des décennies. Très rapidement, ET devient un véritable phénomène. Spielberg signe avec ET probablement son film le plus populaire et fédérateur.

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Le film étant tout public, le public s'y précipite pour y aller en famille, à la différence de The Thing (John Carpenter, 1982), production Universal bien plus saignante qui se ramasse au box-office. C'est à ce moment là que Spielberg décide de créer son propre studio en colaboration avec Kennedy et son futur mari Frank Marshall : Amblin dont le titre vient du court-métrage éponyme de Spielby et le logo est un mémorable clin d'oeil à ET. A l'époque, le cinéaste demande à Mathison d'écrire une suite à son nouveau chef d'oeuvre. Il était alors question qu'ET revienne sur Terre pour aider Elliott à combattre des monstres. Sentant le coup fourré et le peu d'inspiration que cela donne, Spielby arrête la machine à temps. Ce qui n'empêchera pas quelques amateurs de montage de réaliser ET X (2011). Une fausse bande-annonce assez amusante où certains des acteurs du film (Thomas, Barrymore et Wallace) reviennent afin d'aider ET à combattre ses semblables moins gentils que lui. Pour les vingt ans, Spielberg décide de ressortir son film en salle avec des passages inédits et quelques modifications. Si le public est de nouveau aux abois, il l'est beaucoup moins en regardant la version de 2002. ET se retrouve complètement refait numériquement au point de ne voir aucune trace du travail de Rambaldi.

Plus général, le résultat se révèle particulièrement artificiel. Inexpressif, moche à en pleurer, ET devient problématique. Comme évoqué plus haut, les fusils et pistolets sont gommés numériquement pour laisser place à des talkie walkies, ce qui s'avère improbable au vue de la réplique de Dee Wallace sur les armes. On retrouve aussi une séquence de bain totalement anecdotique et confirmant l'inutilité de cette réédition. Aucune trace en revanche de la séquence coupée phare du métrage, à savoir celle où Harrison Ford incarne le professeur d'Elliot. Conspuée à sa sortie, cette version restera prédominante sur tous les DVD simples jusqu'à la sortie du BR en octobre 2012. En dehors de ceux possédant le DVD de 2002, la seule version disponible sur le BR est celle de 1982. Une décision prise par Spielberg, regrettant cette révision de son film plus ou moins suggérée par Tonton George (décidément). Les rares scènes rajoutées sont disponibles dans les bonus où l'on ne peut qu'admirer la laideur du ET version 2002 en HD. Il reste désormais amusant d'entendre les congratulations au sujet de la version 2002 dans les bonus du BR.

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Robert MacNaughton, Henry Thomas, Dee Wallace, Steven Spielberg, Kathleen Kennedy, Drew Barrymore et Peter Coyote réunis pour les vingt ans du film en 2002.

  • La quatrième dimension (1983) : Histoire d'un fiasco mortel

En 1983, la Warner engage Steven Spielberg pour rendre hommage à un monument de la télévision : la série La Quatrième dimension (1959-64). Bercé par la série enfant et ayant travaillé avec Rod Serling sur l'anthologie Night Gallery (1970-73), le cinéaste accepte très rapidement l'offre. Pour faire une nouvelle anthologie, il s'associe à John Landis (Les Blues Brothers) et à deux réalisateurs qui acceptent leur première production de studio, Joe Dante (Piranha) et George Miller (la tétralogie Mad Max) . Initialement, Spielby devait réaliser un remake d'un épisode évoquant une bourgade face à des extraterrestres. De la même manière, l'intention était aussi de faire des histoires inédites. C'est dans cette optique que Steve De Jarnatt aurait dû faire de Miracle mile un des sketchs du film. Il n'en sera rien et la petite histoire deviendra un long-métrage en 1988. Tout capote le 23 juillet 1982. Le sketch de John Landis est un remake de La grandeur du pardon (1961) où un raciste se retrouve dans la peau d'un afro-américain sous le Ku klux klan, d'un juif sous les nazis et d'un vietnamien durant la Guerre du Vietnam. Engageant deux enfants de manière illégale (pas d'autorisation de parents), Landis prend des risques et pour filmer la scène de manière spectaculaire, il opte pour un hélicoptère.

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Les explosions provoquent des difficultés pour le pilote, mais Landis lui demande de voler toujours plus bas. L'hélicoptère part en cacahuète, écrase un des enfants et les pales décapitent l'acteur Vic Morrow et l'autre enfant. L'affaire provoque un tollé et Landis et la production se retrouvent devant la justice durant près de dix ans, avant d'être acquittés sur le motif d"homicide involontaire". La quatrième dimension le film est donc devenu un film à scandale plus qu'autre chose et c'est principalement pour ça (et à la rigueur les courts-métrages de Dante et Miller) qu'il est encore connu du grand public. Warner laissa Spielberg se charger du reste et les deux petits ont pu bénéficié des pleins pouvoirs de manière exceptionnelle. Ce qui était un rêve pour Spielby est devenu un cauchemar. Finalement, le film ne propose que des remakes et peut à la limite aider des spectateurs à découvrir la série et rien de plus. D'autant que les deux derniers sketchs sont dorénavant connus à cause des Simpson (1989-), puisque des variantes ont vu le jour pour les Simpson Horror Show. Au final, le court de Spielby est peut être le moins bon du film, pour ne pas dire le plus anecdotique. 

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Il adapte Jeux d'enfants (1962), épisode où de vieilles personnes retrouvent une seconde vie en redevenant des enfants grâce à un bienfaiteur (Scatman Crothers). L'occasion aussi de montrer des personnes âgées délaissées par leurs proches et se retrouvant souvent seules alors qu'elles sont entourées par d'autres personnes. Si la démarche est sympathique, l'ensemble s'avère beaucoup trop mièvre pour faire totalement adhérer. On voit par ailleurs les prémices d'Hook (1991), ce qui n'est pas vraiment flatteur. Les grands enfants qui ne voulaient pas vieillir d'un côté et Crothers le Peter Pan qu'ils leur manquaient. Si pour Spielby, cet hommage a vite fini en cauchemar juridique, pour le spectateur il y a surtout un cuisant air de déjà vu. Premier réel faux pas pour Spielby.

  • L'heure de passer aux choses sérieuses (1985-1987)

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Après avoir construit une oeuvre d'entertainment pour le moins variée (aventure, science fiction, thriller, conte, parodie du film de guerre et même fantastique avec les productions Poltergeist et Gremlins), Steven Spielberg décide de se mettre aux films plus sérieux, ceux qui vont davantage aux Oscars. A partir de ce moment-là, il y aura deux sortes de films du réalisateur : le divertissement et le film plus adulte, plus grave. La couleur pourpre (1985) sera le premier de la seconde catégorie. Adapté du roman éponyme lauréat du prix Pulitzer (Alice Walker, 1982), il met en scène la séparation douloureuse de deux soeurs afro-américaines (Whoopi Goldberg et Akosua Busia) par le mari tyrannique de l'une d'entre elles (Danny Glover) sur plusieurs décennies. La production du film fait tout de suite scandale en raison de son réalisateur. Beaucoup de gens voyaient d'un mauvais oeil le fait qu'un roman aussi imprégné de la culture afro-américaine soit adapté par un réalisateur blanc (la religion était visiblement aussi prise en compte).

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Pourtant le film ne montre jamais le Blanc avec bienveillance (ils sont même la cause des problèmes du personnage d'Oprah Winfrey), ni même une bonne partie des hommes afro-américains, à commencer dès les premières minutes par le père des filles (Leonard Jackson). Les hommes dans le film sont montrés généralement comme des idiots ou comme des gens violents, parfois même les deux. Le mari de Celie est la parfaite définition des deux. C'est un homme complexé par le fait qu'il a été rejeté par la femme qu'il aimait (Margaret Avery), alors il fait subir à sa femme le fait qu'elle ne soit pas la bonne. A cela, il y a aussi le fait que la soeur n'a pas succombé à ses avances, séparant définitivement l'héroïne de la seule famille qu'elle désirait encore avoir (elle a été victime d'inceste et les premières minutes montrent son terrible accouchement). Albert est l'exemple typique du salaud véritable qui profite de son statut de mari pour abuser de sa femme, alors qu'il n'est qu'un parfait abruti. Si Spielberg se veut radical dans la première partie concernant ce personnage, il ne cessera ensuite de le tourner en ridicule en même temps que l'héroïne s'affranchit de lui. De femme soumise, Celie commencera à penser et ainsi à se rebeller. 

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Whoopi Goldberg n'a probablement jamais aussi bien joué par la suite (et ce même dans le domaine comique où elle est plus à l'aise), livrant une performance d'une puissance folle. Le Golden Globe de la meilleure actrice dramatique ne fut pas volé. Outre Goldberg, le personnage d'Oprah Winfrey est aussi un personnage important car une parfaite antithèse de Celie. Sofia est une personne qui dit tout haut ce que les gens pensent tout bas. Sauf qu'elle subira sa prise de parole excessive dans un déluge de violence et de soumission. Là où Celie finit par se sortir du "système" pour devenir indépendante, Sofia la perdra au fil des décennies. Spielberg signe un film d'une dureté impressionnante et que l'on n'avait pas forcément anticipé, même avec un cru horrifique comme Jaws. Comme le roman, Spielberg montre la dureté d'une époque violente et un portrait de femmes fort. Lorsque le bonheur finit par arriver, c'est à la fois une délivrance pour l'héroïne et le spectateur qui avait hâte lui aussi de voir un peu d'espoir après plus de deux heures de tragédie. Fait notable : ce n'est pas John Williams à la musique (tout comme ce n'était pas le cas sur l'ost de La Quatrième dimension signée Jerry Goldsmith), mais Quincy Jones.

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Ce qui permit une exploration plus intensive de la musique afro-américaine fortement présente dans le film (une partie du film se déroule dans un club). Tina Turner fut le premier choix pour le rôle de la chanteuse Shug Avery, mais elle refusa car le lieu de tournage lui rappelait ses malheureuses jeunes années. Margaret Avery se chargera de ce rôle avec énergie, là aussi avec un portrait de femme intéressant. Elle se retrouve confrontée à un père (qui plus est religieux) qui ne lui parle plus à cause de son voeu de devenir chanteuse (Carl Anderson). Là aussi il y a toujours la perte de la filiation entre membres d'une même famille. A peine aura t-il finit La couleur pourpre que Spielberg se lance dans un autre défi dramatique et une première étape. Jusqu'à présent, il n'avait traîté la Seconde Guerre Mondiale qu'à travers de purs divertissements (1941 et Les aventuriers de l'arche perdue). Empire du soleil (1987) sera l'occasion de commencer son cycle autour de la Seconde Guerre Mondiale complété par la suite par La liste de Schindler (1993) et Il faut sauver le soldat Ryan (1998) ; et en soi par les séries Band of brothers (2001) et The Pacific (2010) qu'il a produit avec Tom Hanks.

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A la différence qu'Empire du soleil ne se focalise pas sur des soldats ou sur des nazis, mais sur un enfant. Se basant sur le livre semi-autobiographique de JG Ballard (1984), le réalisateur met en scène Jim (Christian Bale), jeune garçon séparé de ses parents lors de la prise de la Chine par les Japonais et finissant dans un camp de concentration. Pour Bale, il s'agissait de sa première expérience au cinéma et autant dire que le futur Batman crevait déjà l'écran. Un peu comme Alexeï Kravtchenko (à un âge plus avancé toutefois) dans le terrible Requiem pour un massacre (Elem Klimov, 1985), Bale vieillit au niveau du visage, semblant beaucoup plus âgé au fur et à mesure que le film avance alors qu'il est censé jouer un personnage plus âgé. Il n'avait alors que huit ans. Comme si les épreuves du personnage se reflétait sur son visage. Bien que Jim gravite autour de plusieurs personnages, ce sera toujours lui qui prédomine à l'écran de la première à la dernière minute du film. Spielberg évoque aussi le terrible retour des choses pour certaines personnes captives depuis longtemps. 

L'Empire du soleil : Photo

Quand votre seule famille est devenue vos codétenus, vous oubliez progressivement d'où vous venez. Si bien que Jim évoquera à un moment qu'il ne se souvient même plus du visage de ses parents (Emily Richard et Rupert Frazer). Un constat terrible qui se ressent également dans le final où le jeune garçon peine à reconnaître sa famille après des années de captivité. De la même manière, le personnage de Joe Pantoliano se demandera ce qu'il va bien pouvoir faire alors qu'il est désormais seul. Sa vie a été suspendu trop longtemps, si bien que la libération a un goût d'amertume. La guerre vue par un enfant impose également de voir la mort comme la violence plus rapidement, que ce soit l'ennemi à travers un jeune enrôlé bien trop tôt (Takatarô Kataoka) ou certains patients impossibles à sauver. Empire du soleil est peut être moins radical que La couleur pourpre, il n'en reste pas moins que quand Spielberg choque, il le fait bien. A l'image de cette patiente inerte que Jim et le docteur (Nigel Havers) essayent de sauver malgré eux. Le regard vide donne lieu à un malaise total et ce n'est pas le seul (la mort de Madame Victor dans un anonymat frappant l'est tout autant).

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De la même manière, les Japonais ont beau être parti des camps in extremis, les prisonniers sont livrés à eux-mêmes, cherchant des vivres invisibles. Ce n'est pas le stade plein d'effets personnels (allant de voitures à des meubles) qui va aider. La dernière partie du film est particulièrement éprise de désespoir, Jim voyant une libération finalement abstraite. Le départ des Japonais n'a pas amené les Américains à venir plus rapidement les sauver. La seule chose qui compte est de survivre avec le peu qu'ils ont tous. Si la fin laisse de l'espoir (notamment aux enfants), il y a quelque chose qui restera à jamais mort là bas : leur innocence.


Article initialement publié le 10 novembre 2012.

Sources:

  • Mad Movies Hors Série numéro 18 (décembre 2011)
  • Steven Spielberg: une rétrospective (Richard Schickel, 2012)
  • Les plus grands films que vous ne verrez jamais (Simon Braund, 2013)