Le développement de la bande-dessinée Le transperceneige reste parmi les plus improbables de la BD franco-belge. La BD est d'abord prévu pour 1977 avec Jacques Lob au scénario et Alexis au dessin. Mais alors qu'il entâme sa dix-septième page, le dessinateur meurt d'une rupture d'anévrisme. Il était alors question de suivre la remontée de pauvres présents dans le dernier wagon d'un train servant à garder les restes de la race humaine loin d'une ère glaciaire mortel. Soit le point de vue de son adaptation sortie il y a maintenant une semaine. La BD est alors reprise par Jean-Marc Rochette au dessin pour une publication dès 1982. Jacques Lob meurt en 1990, mais l'éditeur Casterman ne veut pas en rester là et engage Benjamin Legrand pour perpétuer la BD avec deux tomes supplémentaires produits en 1999 et 2000, toujours avec Rochette au dessin. Une gestation douloureuse survenue avec plusieurs décès que ce soit à l'écriture comme au dessin. Néanmoins, le tome 1 (signé Lob donc) est une oeuvre unique et les tomes 2 et 3 montrent un autre train. Reste que les deux histoires se situent durant l'ère glaciaire, mais n'abordent pas les mêmes choses, ce qui rend les deux histoires aussi indispensables l'une que l'autre. 

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La première nous raconte le point de vue d'un certain Proloff qui se dit de la dernière classe, à savoir les pauvres. On ne sait pas grand chose de lui au départ, si ce n'est cela. Lob racontera davantage de choses au niveau des conditions par la suite, mais seulement du point de vue de Proloff. Pas de case particulière où Rochette aurait pu montrer toute l'horreur de la situation, le massacre de gens pour avoir un quotas parfait pour les derniers wagons. Rochette ne nous dévoile que de rares cases dévoilant Proloff devant les wagons à l'embarcation sous la neige. Un rendu qui fait d'autant plus froid dans le dos et qui va bien avec le noir et blanc du dessin. Le dessin est très détaillé pour le coup et on voit davantage de blanc (ironie totale venant d'une oeuvre parlant d'un enfer blanc) que de noir. En quelques images, Lob dévoile un univers froid où le petit sera écrasé comme un vulgaire insecte. A cela rajoutez un côté hygiénique qui n'est pas sans rappeler THX 1138 avec son couple mis en scène. On remarque également la puissance de la communication dans ce genre de dictature avec des héros persuadés que les dirigeants vont faire venir les plus pauvres vers des wagons supérieurs. Sauf qu'en général, c'est plutôt le massacre qui pointe son nez.

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Pour le reste, le trajet nous envoie vers différents wagons, avec un coin très porté sur la religion, un autre sur la préservation des végétaux, le coin harem (je vous laisse imaginer ce qui traîne là-dedans), mais le plus intéressant est celui où on fabrique la viande. Enfin, si l'on peut appeler cela ainsi puisqu'elle est totalement artificielle et formatée par une machine appelée Mère. Une vision à la Soleil vert qui sera largement montrée dans le film de Bong Joon Ho. Au final, il n'y a aucun espoir et cela se voit d'autant plus par le fait qu'une mystérieuse épidémie se déclare dans les wagons. Cet immense train est au final un véritable cimetière pour l'Humanité, puisque les êtres qui sont à l'intérieur ne savent pas cohabiter ensemble ou cherche à s'entretuer pour maintenir un certain ordre. Un terrible constat qui fait encore froid dans le dos trente et un ans plus tard. Les tomes 2 et 3 en rajoutent une belle couche en abordant d'autres points. Legrand donne lieu à un nouveau train nommé le Crève-glace, plus luxueux et dont la population est peut être encore plus timbrée que celle du premier tome. 

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L'aspect politique s'avère davantage prononcé et cela se voit principalement dans le parcours du héros. Puig Vallès est un arpenteur, un homme de main du gouvernement envoyés dehors pour pouvoir visiter les restes de l'existence extérieure. De quoi recueillir des souvenirs et aussi de constater qu'il n'y a plus que des statues de glace comme humanité. Mais en se rebellant face à ses supérieurs, il finit en prison. On voit alors ce que sont les prisons dans le train, à savoir des tiroirs comme ceux que l'on trouve dans les morgues pour les morts. Il est finalement "sauvé" par la fille d'un grand dirigeant dont il va tomber amoureux. Elle s'occupe de voyages artificiels qui permettent aux riches de s'éclater un peu plus pendant que les pauvres crèvent la dalle. Ces voyages sont gagnés lors de lotteries présentées par un pin-up et une tête robotisée pour accolyte. Tout est fait pour y croire. Les politiques voient en Vallès un leader potentiel capable de se mettre le peuple dans la poche. Sauf que le peuple est pris dans un engrenage avec d'un côté le Métronome, gourou extrêmiste et aimant beaucoup les bombes et le révérend Dickson prêt à obtenir le pouvoir de force de l'autre.

Pendant ce temps, Vallès essaye tant bien que mal d'obtenir quelque chose d'un message musical tournant en boucle sur les radios du train. Est-ce un signe de vie ou une immense mascarade? On ne le saura qu'à la dernière page d'un coup net. Pour le reste, le dessin de Rochette a beaucoup changé au niveau du style. Ne vous attendez donc plus à un ton léger, mais à un style pas loin de la peinture avec beaucoup de travail sur le noir, là où le blanc était dominante sur les planches du premier tome. La différence entre les  deux histoires est donc frappant par ce style de dessin totalement différent et à vrai dire c'est ce qui frappe le plus, plus que l'histoire en elle-même. Même si elles sont différentes, les deux scripts se rejoignent de par l'humanité en pleine discorde, pleine de rebellion mais au final violente avec les autres plus que de comprendre dans quel monde elle vit. Au lieu de s'entraider, l'humanité ne pense qu'à se détruire de l'intérieur. Un terrible message qui fait froid dans le dos et qui n'a curieusement pas changer. Soulignons par ailleurs l'excellente initiative de Casterman pour avoir publier les trois tomes dans une intégrale, qui plus est à un prix plutôt abordable (trente deux euros environ pour un pavé de plus de 250 pages c'est plutôt bien, surtout que trois tomes de nos jours ça va bien au-dessus).

Un sommet d'anticipation à la française, montrant l'humanité dans toute sa perversité et ce par la métaphore de ce train tournant autour du monde.