Quatre hommes doivent convoyer des camions remplis d'explosifs en pleine jungle...

Voilà le cas typique de film dont les coulisses pourraient faire un film entier. A l'image d'Apocalypse now de Francis Ford Coppola à la même époque, Le convoi de la peur ou Sorcerer de William Friedkin fait partie de ces films au tournage chaotique et qui sont finalement des chefs d'oeuvres indéniables, même s'il faut bien avouer que la reconnaissance du Friedkin fut très tardive. Friedkin n'est plus n'importe qui en 1977: il est le réalisateur de deux immenses succès que sont French Connection et L'exorciste. Mais il est aussi connu comme quelqu'un de très difficile sur les tournages. Steve McQueen est pressenti par le réalisateur, mais ce dernier n'acceptera pas les différentes revendications de l'acteur: engager Ali MacGraw et tourner aux USA plutôt qu'en Amérique latine. Une décision que regretta plus ou moins le réalisateur. Viennent aussi Marcello Mastroianni, Lino Ventura et Amidou. Ventura laissera vite tomber, Mastroianni préféra rester avec sa fille suite à son divorce avec Catherine Deneuve mais Amidou reste. Roy Scheider et Bruno Cremer complètent le tableau. Puis vint le tournage. D'abord le braquage de l'église trop sombre et un chef opérateur viré. Tournant en décors naturels, Friedkin se heurte à la météo et aux maladies tropicales inévitables. D'où des retards et un tournage qui dure au moins une bonne année. La scène du pont aujourd'hui mythique est aussi une catastrophe de tournage.

Le Convoi de la peur : Photo

Aménagé sur une rivière de République Dominicaine, cette dernière est asséchée alors que le pont était totalement construit. L'équipe part alors pour le Mexique où les retards s'accumulent pour réaménagé le pont déjà contruit. Problème d'asséchement à nouveau et 3 millions de dollars dépensés. Des autochtones partent en apprenant qu'il s'agit d'un film du réalisateur de L'exorciste et pas rassuré par le titre du film Sorcerer; des cascadeurs sont retrouvés avec de la drogue et contraints de quitter le pays (*). Alors que les choses s'améliorent durant la phase de montage, le couperet tombe: la critique le dézingue et le public privilégia un film bien plus modeste, un certain Star Wars de George Lucas. Le réalisateur sera plus ou moins grillé à Hollywood, ne retrouvant jamais un budget digne de son statut et ce malgré des réussites notables (on pense à Cruising et To live and die in LA dans les 80's ou à Bug et Killer Joe dans les 2000's). Quant au film, il est d'une telle rareté (introuvable par chez nous malgré une annonce de BR de La Rabbia)  qu'une diffusion il y a quelques temps apparu comme un événement cinéphile à part entière. Le convoi de la peur est un miracle dans le monde du remake.

Le Convoi de la peur : Photo

Il a beau reprendre des scènes complètes de l'original (le pont, le barage à la dynamite, la mort au loin) comme certains personnages (le français, le personnage trouble), Friedkin réalise un remake qui peut largement s'imposer face à son original ou tout du moins en être un équivalent. Une rareté qui relève aussi d'une volonté du réalisateur de réinventer l'oeuvre qu'il adapte tout comme son adaptation par Clouzot, qui reste une des plus grandes Palmes d'or, une des plus célèbres aussi. A l'image de Marty sur The departed où il reprenait certes toutes les étapes d'Infernal affairs, mais en changeant totalement de milieu (triades contre mafia de South-Boston). Pareil pour The thing de Big John et La mouche de Crocro qui ont su imposer des films autrefois montrés comme des séries B en faisant des remakes absolument terrifiants et métaphores de leur temps (les années SIDA en l'occurrence). Friedkin s'approprie l'oeuvre de fond en comble, en change le début, modifie le décor et impose sa patte si précise et minutieuse. Le début présente tous les personnages (sauf le trouble qui viendra par la suite): Amidou et la résistance; Scheider et le braquage raté (séquence semblant sortir d'un film de gangsters pur et dur et shooté avec une précision incroyable) et Cremer subissant la faillite de son entreprise. Chacun apparaît comme un repris de justice en pleine jungle, Francisco Rabal apparaissant comme un assassin n'ayant pas peur de sortir le flingue.

Ce sont tous des anti-héros, ancien prisonnier, brigand ou lâche se retrouvant au même endroit comme pour un point de non-retour. Le moment de la dernière chance et quelle dernière chance: convoyer des explosifs! La mort derrière soi en quelques sortes. Comme Clouzot avant lui, Friedkin réussi à donner un réel suspense à ses séquences, accumulant les épreuves à ses personnages (comme à lui-même en quelques sortes si l'on se fit au tournage). La flotte impayable, le barage improvisé sauté à la dynamite qui pose à débattre (si possible avec une arme de poing) et surtout la scène du pont qui plus est filmée deux fois car deux camions. La tension est palpable, les plans impressionnants, le danger immense, le spectateur ressent tout et a soudain autant les frissons que les protagonistes. Deux scènes absolument impressionnantes dans leur tension et leur mise en scène. Friedkin se permet également un côté mystique bien agrémenté par la musique hypnotique du groupe Tangerine Dream (dont un des membres nous a quitté il y a quelques temps) sur la fin avec un Roy Scheider allant dans la pure folie (les images s'entrecroisent pour notre plus grand plaisir). Friedkin peut compter sur un casting imparable, semblant aussi épuisé que leurs personnages à l'écran.

William Friedkin signe un film puissant et éprouvant, réinvention géniale du Salaire de la peur

* Sources issues de: http://www.programme-tv.net/news/cinem a/61718-convoi-de-la-peur-chef-oeuvre-maudit-friedkin-arte/