Les sorties du 27 juillet 2005 (très mauvais été pour le blockbuster souvenez vous: Cuvée fort fort lointaine) proposaient un peu de tout. Le navrant Mr and Mrs Smith (Doug Liman) a surtout permis à Angie de piquer Bradounet, la vie, Chanel et le Pepsi à Jenny. Zig Zag (Frederik Du Chau) est un film où un zèbre faisait des courses. Inside deep throat (Bailey, Barbato) est un documentaire sur Gorge profonde (l'art de l'éclectisme dans les sorties en salles !). La main de fer (Jeong Chang Hwa, 1972) est unfilm culte de la Shaw Brothers que Quentin Tarantino a repris pour Kill Bill (2003-2004). On arrive quand ? (Brian Levant) est un merveilleux film pour enfants avec Ice Cube. On avait aussi e film d'animation allemand Le monde fabuleux de Gaya (Krawinkel, Tappe, 2004) et... Shaun of the dead. Soit un an et demi après sa sortie britannique et le buzz qui a suivi. Un phénomène tardif en France qui se montrera également par une distribution catastrophique des films suivants d'Edgar Wright (que ce soit par Studio Canal ou Universal). La réputation de Wright en France se fera par le DVD et par la suite le BR. La trilogie Cornetto ou Blood and Ice trilogy devient un minimum connue du grand public, s'attirant un public de fidèle qui se fera une joie de les voir en DVD, au contraire de pouvoir les voir décemment. Pour les dix ans de la sortie française de Shaun of the dead, la Cave de Borat revient sur la trilogie culte en espérant que vous mangerez un bon Miko en lisant cette cuvée ! (attention spoilers)

  • Shaun of the dead (2004): Romero vous passe le bonjour

Shaun of the Dead : Affiche

Quand Edgar Wright se lance dans Shaun of the dead, il a déjà réaliser un premier film méconnu du grand public (A Fistful of Fingers, 1995) et la série Spaced, sitcom de quatorze épisodes diffusée entre 1999 et 2001 sur Channel 4 où il rencontre Simon Pegg et Nick Frost. La série met en scène deux paumés jouant les couples pour avoir un appartement. On pouvait déjà voir le style de Wright par un sens de la citation de la pop culture qui fait mouche un montage de plans rapides. Sur Shaun of the dead, il l'utilisera pour présenter son personnage principal (joué par Simon Pegg) au quotidien: douche, lavage des dents, s'habiller, badge avec écrit Shaun dessus. Pas besoin de plus de présentation on y est. Mieux, le réalisateur nous prévient déjà de ce qui va arriver dès le générique. Les gens sont tellement dans une routine machinale qu'ils en finissent à faire inlassablement les mêmes gestes sans s'en rendre compte. Wright joue alors sur une série de travellings assemblés un par un: une caissière passant des articles, des gens attendant le bus et finissent par tous regarder leurs montres; le gamin qui fait des jongles et surtout ces gens dans une rue qui bougent étrangement. Pas besoin de plus pour montrer des zombies et surtout la cause: la routine les rend ainsi et ils finissent par devenir des gens vides assoiffés de chair humaine.

Shaun of the Dead : Photo Edgar Wright, Nick Frost, Simon Pegg

Un petit Cornetto pour commencer la journée?

Même au départ, on peut penser que Shaun va finir par le devenir: on le voit marcher comme un zombie avant que la caméra ne remonte sur son visage en train de bailler ! Même dans ses activités, Shaun semble très machinal: il se brosse les dents, s'habille en tenue de travail, se pose sur le canapé, se casse, va chercher un cornetto dans un magasin en travelling et revenir comme si de rien n'était. Si bien que lorsque les zombies seront bel et bien là dans la rue, il ne le remarquera même pas dans un travelling absolument identique. Les mêmes actions à la différence que l'apocalypse zombie a eu lieu entre temps. Le chaos est en ville qu'on ne le remarque même pas tant il est inhabituel. Shaun of the dead devient ensuite un mélange entre romcom et film de zombies. Le héros n'est rien d'autre qu'un employé d'un magasin de télévision amoureux d'une fille qui l'a récemment quitté (Kate Ashfield), car il ne changeait pas ses habitudes (on revient encore une fois à la routine). Il en est d'autant plus délirant que finalement ce n'est pas Shaun qui devient mort-vivant mais son ami Ed (Nick Frost), au vue de ce que l'on a pu voir au cours du film. Le film ne parle pas vraiment d'amour mais d'une reconquête de la fille aimée dans un cadre improbable. Un peu comme les héros de films d'action qui retrouvent leur femme ou compagne après avoir braver tous les dangers.

Shaun of the Dead : Photo Edgar Wright, Kate Ashfield, Simon Pegg

Après tout, Will Smith a bien épouser Vivica A Fox en pleine invasion extraterrestre, alors pourquoi pas en pleine invasion zombiesque en banlieue londonienne? Le cliché aurait voulu que l'invasion se passe à Londres comme 28 jours plus tard (et plus tard encore sa sequelle), mais Wright préfère planter son action dans la banlieue, là où vivent les gens plus modestes. D'où l'inévitable passage au pub bien loin de la classe du swinging london. Entre temps, Wright nous présente des héros qui connaissent la pop culture et sont à même d'affronter les zombies. Viser la tête, marcher lentement (alors même que la tendance du début des 2000's était de faire courir les zombies) pour ne pas attirer l'attention ou courir, tuer suite à une morsure ou se protéger contre (comme c'est le cas à la fin puisqu' Ed est attaché), défoncer des morts-vivants en balançant des vinyles (notamment Sade, tout un programme)... Mais évidemment la pop culture tient également par le choix de certaines musiques. Contrairement à ce que peut faire parfois Quentin Tarantino en prenant un peu tout et n'importe quoi sur des scènes pas très conformes; Wright sait utiliser certaines chansons au bon moment et donner lieu à des instants purement cultes.

Shaun of the Dead : Photo Edgar Wright, Nick Frost, Simon Pegg

"Dubidubidu! -Ah ouh!"

Panic (The Smiths, 1988) arrive à un moment amusant: Shaun zappe inlassablement et Wright parvient à créer un discours à travers les mots employés. Le héros a beau englobé les informations, il ne retient rien. La chanson des Smiths tombe pile poil sur le refrain. "Panic on the street of London..." On ne peut pas faire plus clair. Don't stop me now (Queen, 1978) arrive pile poil pour une scène de baston où nos héros essayent tant bien que mal de taper sur un mort-vivant avec des queues de billard. La chanson caractérise à la fois le zombie qui ne sent rien et continue d'avancer; et nos héros continuant de taper sans arriver à le tuer. Enfin la seconde chanson phare de Queen du film, You're my best friend (1975), prend tout son sens dans le final : Shaun n'a pu tuer Ed et garde son meilleur ami dans une cabane où il peut jouer avec. Ce sont les meilleurs amis.

  • Hot Fuzz (2007) : L'arme fatale

Hot Fuzz : Affiche

Après le succès surprise de Shaun of the dead (qui aurait pu penser que ce petit film ferait un tel buzz, au point d'acquérir un grand nombre de fans ?), le trio Wright-Pegg-Frost aurait très bien pu revenir avec une suite de Shaun of the dead (imaginez une pastiche d'Evil dead 2 avec un journal pour Necronomicon). Mais non. Le trio est de retour dans un tout autre genre pour le second opus de ce qu'ils appeleront désormais la trilogie Cornetto (même si The world's end n'était pas encore prévu à cette époque). Après le film de zombies, ils passent au film d'action et plus précisément au cop show. Le film est très loin du film de potes pur et dur (les relations amicales entre Nicholas Angel et son second se feront au fil du film) et encore moins de la romcom (élément inexistant du film, en dehors de l'adultère entre le dramaturge et l'actrice). Le personnage incarné par Simon Pegg n'a strictement rien à voir avec Shaun (et encore moins avec Gary de The world's end). Nicholas Angel est un flic pur et dur, machant son cure-dent inlassablement, respectant la loi et l'ordre si bien que... bah il est tout seul et personne ne veut faire équipe avec lui. Même sa petite-copine (Cate Blanchett en médecin-légiste !) ne semble pas être attristée par son départ imminent vers un trou paumé où la police agit peu.

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Le Cornetto matinal.

Le personnage de Nick Frost apparaît de manière cocasse: ivre, il est coffré par Angel alors qu'il s'apprêtait à conduire, avant d'entrer en cellule de dégrisement comme si c'était une habitude (idem pour le cornetto acheté au même endroit à chaque fois), et pour cause il est flic! Pas n'importe lequel d'ailleurs puisqu'il s'agit du fils du commissaire (Jim Broadbent). A partir de là, Wright commence à dévoiler des personnages tous plus cocasses les uns que les autres: un dramaturge qui fréquente son actrice (David Threlfall et Lucy Punch); un patron de supérette un peu trop sympathique (Timothy Dalton s'amusant à parodier 007); des collègues entre le joyeux (Olivia Colman en uniforme plusieurs années avant Broadchurch) et le cynisme (Paddy Considine et Rafe Spall en parfaits connards, ce qui est jubilatoire); un journaliste trop fouineur (Adam Buxton); un géant mutique (Rory McCann; le géant au visage cagneux de Game of thrones)... Hot fuzz n'en manque pas, pas même une oie tout sauf inoffensive en pleine nature. Mais évidemment, il aurait été vite chiant de laisser un flic accro à son métier et ayant bien besoin de passer du verre d'eau à la bière dans un trou paumé sans qu'il ne se passe quelque chose. Wright sort le grand jeu pour son grand délire policier. 

Hot Fuzz : Photo

Au nom de l'oie (désolé).

Imaginons que le trou soit préservé de mauvaises herbes (Angel peut en être une) pour survivre avec communauté à l'appui (si possible de plus de cinquante ans) et prête à passer au meurtre quand il le faut. Inutile de dire que les meurtres sont savoureux au possible: têtes tranchées, corps littéralement écrasé, explosé, squelettes... Wright shoote cela de manière grotesque notamment le journaliste écrasé filmé en plan large, histoire de savourer le plus possible un spectacle aussi juteux. Même la poursuite entre les deux flics et le possible tueur en pleine journée paraît grotesque: Pegg court inévitablement dans le vide face à un adversaire plus sportif et en vient à passer au dessus de barrières, avant qu'une d'entre elles ne passe à la trappe (encore une scène de barrière après le trampoline dans Shaun of the dead). La pop culture est caractérisée ici par trois références en particulier. Deux d'entre elles viennent de films adorés par le personnage de Nick Frost. Point Break (Kathryn Bigelow, 1991) sera parodié à travers une scène où Nick Frost tire en l'air. Bad Boys 2 (Michael Bay, 2003) sert ici de défouloir dans l'exubérance du final (ou quand une ville bien sous tout rapport devient un terrain de chasse entre vieux surarmés et flics bien contents de trouver une occupation). Pas étonnant que l'affiche parodie plus ou moins une de celle du film de Michael Bay. En sachant que l'on peut voir Nicholas Angel comme une sorte d'Arme fatale, les envies de suicide en moins et lors du passage dans l'antre de David Bradley, on peut entendre le thème phare de Michael Kamen.

Hot Fuzz : Photo Simon Pegg

Les armes fatales.

Le titre du film est lui-même un hommage au film d'action des 80's-90's selon son réalisateur, souvent synonyme de titres à deux mots. Lethal Weapon, Bad Boys, Point Break, Demolition Man, True Lies en sont bien la preuve. Le film souffre parfois de baisses de rythme (notamment au milieu où passé le premier meurtre, le temps peut paraître long) et d'un montage parfois beaucoup trop rapide pour suivre les plans. Mais ce serait oublier le plaisir de savourer un film d'action cocasse, renvoyant à un cinéma d'antan que l'on a bien du mal à retrouver de nos jours.

  • The World's end (2013): Nostalgia critic

Après Scott Pilgrim vs the world (2010), Edgar Wright décide de conclure sa trilogie Cornetto en l'honneur de son producteur. Ce dernier venait alors de découvrir qu'il avait un cancer et le réalisateur préféra se lancer dans cette dernière aventure plutôt que de mettre en route Ant Man. Le réalisateur avait un premier script nommé "Crawl" sur des jeunes faisant la tournée des bars. Il reprendra l'idée de base pour ce qui deviendra The World's end. Après leur pèlerinage aux USA avec le pauvret Paul (Greg Mottola, 2011), le duo Simon Pegg-Nick Frost s'attelle avec le réalisateur à ce dernier opus de la Blood and Ice Trilogy. The World's end apparaît rapidement comme un cru plus particulier: là où ses aînés étaient plus parodiques dans leur teneur, ce troisième volet se veut pour le moins nostalgique et ce sur plusieurs éléments. Même si certains ne semblent pas penser la même chose sur le coup, tous les personnages souffrent du passé. Gary (Pegg) est un poivrot sans le sou, mentant pour arriver à ses fins et paralysé dans un passé finalement très lointain. Il a beau être l'élément déclencheur de ce tour des pubs, il n'en reste pas moins qu'il souffre le plus dans ce défi, revenant systématiquement à cette même idée inassouvie de faire tous les pubs. Mais au final qu'en reste-il ? 

Le Dernier pub avant la fin du monde : Photo Eddie Marsan, Martin Freeman, Nick Frost, Paddy Considine, Rosamund Pike

"Qu'est-ce qu'il y a? -T'as pas vu qu'il y a un homme fourmi qui se bat avec un machin jaune? -Je crois qu'on s'est trompé de film..."

Pas grand chose comme le confirme le final puisque le personnage revient automatiquement à la même chose: continuer inlassablement à faire les pubs du monde entier. La chanson I'm free (The Soup Dragons, 1991) n'est pas choisie pour rien par Gary. "Je suis libre de faire ce que je veux" dit le refrain. Gary est libre mais aussi seul et ne change pas. Le fait d'inviter ses vieux amis ne changera finalement pas grand chose comme le confirme le final. Le personnage de Nick Frost a refoulé son passé au point de ne plus accepter qui il était: un bon-vivant qui s'ignore. Celui de Paddy Considine est aussi bien particulier: il a beau avoir réussi sa vie en tant qu'architecte, il n'en reste pas moins seul suite à un divorce. Il est toujours rattaché à l'idée qu'il a raté sa chance avec Rosamund Pike (la seule fille du groupe), soeur du personnage de Martin Freeman. Quant à Eddie Marsan, il incarne l'exemple typique du bon ami qui vous aidera toujours et n'ayant pas réussi à sortir du giron de papa. Le personnage de Martin Freeman est un peu à part, le seul que l'on peut qualifier d'embourgeoisé. Ils symbolisent pour la plupart un temps passé où la nostalgie revient comme un leitmotiv et ils ne peuvent pas s'en échapper. La bande-annonce vendait un film fun, mais The World's end est loin d'en être un. C'est un film sur la mélancolie où l'on se rappelle des souvenirs d'enfance autour d'une tournée des bars initiée durant l'adolescence.

Le Dernier pub avant la fin du monde : Photo Eddie Marsan, Martin Freeman, Nick Frost, Paddy Considine, Simon Pegg

Finalement, le fait de ne jamais l'avoir fini n'est pas si dommageable: cette aventure permet de remettre sur selle une bande qui ne s'était plus vue depuis des années, même les plus sobres. Wright change à nouveau de registre avec ce cru, s'intéressant cette fois à la science-fiction et particulièrement à Invasion of the Body Snatchers (Jack Finney, 1955), plus connus chez nous comme profanateurs de sépultures. Le réalisateur revient sur le roman comme ses adaptations avec des robots aliens venant à prendre la place de vraies personnes en gommant les imperfections. Certains en viennent même à avoir une forme idéalisée comme les jumelles de la boîte de nuit, montrées sur leur jour adolescent; ou sur un air familier comme Pierce Brosnan qui n'a pas vieilli entre les années 90 et 2010. Malgré le fun des scènes de baston qu'Edgar Wright emballe avec une redoutable efficacité (on voit que Scott Pilgrim est passé par là, notamment dans les chorégraphies de combats), cette partie arrive un peu tard comme si nous avions parfois deux films en un. Un peu dommage car la meilleure partie n'est pas forcément celle des Body Snatchers (ce qui est toujours mieux comme adaptation que le pitoyable Invasion). Après la routine et l'ennui, Wright termine sa trilogie sur la nostalgie.

Tout ne survit pas mais pas le Cornetto!

The World's end est peut être moins fun que ses aînés, mais il n'en reste pas moins une pièce maîtresse dans la Trilogie Cornetto. Elle termine avec nostalgie et tristesse cette partie de la vie de ses auteurs. Edgar Wright a eu les appels d'Hollywood en bien (Scott Pilgrim, Tintin) comme en mal (Ant Man). Simon Pegg est devenu Scotty et Nick Frost est peut être moins prisé, mais il a fait un tango avec Ann Perkins. Les trois partent désormais vers d'autres horizons en vue de manger d'autres Cornetto, voire de passer au Magnum. Allez à la semaine prochaine!