Odyssée nocturne et dramatique d'une jeune espagnole nommée Victoria dans les rues de Berlin...

Victoria : Affiche

Bien que prolifique, le cinéma allemand parvient difficilement à se dévoiler par chez nous ou tout simplement à faire parler de lui. Il y a bien les biopics, certains films chocs (L'expérience mais c'était déjà il y a douze ans, La vie des autres il y a bientôt dix ans) ou certains films plus légers (ceux de Faith Akin même si certains ne sont pas joyeux du tout), mais le cinéma allemand parvient difficilement à se frayer un chemin digne dans nos contrées. Victoria de Sebastian Schipper s'est néanmoins fait beaucoup remarquer depuis son passage à la Berlinale. Et Darren Aronofsky de faire son petit compliment "Le film qui renversera le monde", phrase qui sera largement utilisée dans les médias ou la promotion afin de parler du film. Le buzz est lancé et Victoria de se faire une petite réputation auprès des spectateurs ayant pu le voir dans les salles. Mais pourquoi tant d'intérêt pour ce petit film allemand qui n'a pas coûté grand chose? En deux mots: plan-séquence. Ce plan continu qui peut durer plusieurs minutes est revenu à la mode depuis plusieurs années, au point de voir un film comme Birdman d'Alejandro Gonzalez Inarritu en tourner plusieurs tout en les reliant par des mouvements de caméra ou effets de montage pour en faire un seul et même plan-séquence.

Victoria : Photo Laia Costa

Pour Victoria, ce n'est plus une série de plans-séquences qui sont mixés entre eux, mais un seul tourné en temps réel. C'est cela qui rend ce film si unique et en soi plus perfectionné que Birdman, puisque le réalisateur a tout tourné en un temps record, donnant lieu à une gigantesque chorégraphie de 2h20. Certains trouveront la durée excessive ou que la caméra reste très rapprochée (comme à l'épaule mais avec des mouvements pour le moins fluides) évitant une fulgurance de tous les instants, mais le travail du réalisateur (et chef-opérateur par la même occasion) est clairement de qualité et signe d'un grand professionalisme. En sachant que Schipper a tourné trois versions (donc trois prises). La première "tout le monde a joué la sécurité. Personne ne voulait faire d'erreur. Techniquement, ça fonctionnait, mais ce n'était pas un film. C'était juste... un objet" selon le réalisateur (*). La seconde "était trop fofolle. Et pour la troisième, tout s'est comme aligné" * De par son ambition visuelle, Victoria risque fort de rester en mémoire mais qu'en est-il du reste? Le récit de Victoria s'avère très simple et le réalisateur a beaucoup joué sur l'improvisation, même si les grandes lignes furent écrites. Le film malgré sa durée va vers une certaine simplicité, ce qui peut parfois lui jouer des tours notamment sur la fin où cela tire trop en longueur.

Victoria : Photo

De même certains passages sont rallongées en raison du temps réel. On peut le constater par le passage dans la boîte qui sort un peu trop du film avant de reprendre du poil de la bête. Le titre du film ne ment pas puisque l'on suit l'héroïne éponyme tout le long du film. Une jeune espagnole dans une boîte de nuit de Berlin et qui doit ouvrir un café. De ce point de vue, le film déroule et ses rencontres seront primordiales dans le bon déroulement du film. On fait alors connaissance de berlinois hauts en couleur et particulièrement fêtard. Victoria part donc initialement d'un trip à pied lors d'une nuit. Pourtant rapidement le réalisateur nous évoque des personnages assez faillibles: entre le repris de justice, les délurés et le gentil menteur, Victoria n'est pas vraiment aidée mais elle non plus le personnage angélique qu'elle renvoit. Seule dans une ville qu'elle connaît à peine, pianiste déçue, le personnage n'est pas si éloigné de ces paumés qu'elle rencontre et c'est en soi qu'elle se familiarise rapidement entre eux. (attention spoilers) Puis paf alors que l'on pensait le film balisé, que les jeunes adultes dialoguaient entre eux et qu'elle les quitte, coup de théâtre. Le réalisateur change totalement de style et renvoie ses personnages à leurs responsabilités aussi dramatiques soient-elles.

Victoria : Photo Laia Costa

Embarqués par le repris de justice dans un braquage, les jeunes vont vite découvrir que la fête est finie. On pouvait déjà entrevoir une certaine détresse chez ces jeunes, mais là il n'est plus question de rire. Comme s'ils avaient un flingue sous la tampe n'attendant qu'un doigt pressé pour oublier leur existence morne. Le jour est à peine levé que la photo se veut déjà beaucoup plus sombre, épousant l'état d'esprit de ses personnages. Toute la seconde partie se veut pessimiste et sans espoir, course contre la montre afin de se sauver d'une mort certaine. Le braquage nous est montré du point de vue de l'héroïne évitant la redite de la scène du garage, où les garçons se préparaient. Une bonne idée même si le point de vue de la voiture n'est pas forcément très intéressant. Le passage du parc se veut halletant, changeant radicalement de la fête de la boîte. Les cadavres pleuvent, la caméra bouge à la façon de la shakycam (cela reste encore lisible, même si ce n'est pas toujours agréable). Le final se veut tout aussi évident: Victoria repart au café, seule, du sang sur les mains. Ce qu'elle a vécu elle ne l'oubliera jamais. L'innocence est définitivement partie. C'est le constat sinistre de ce portrait d'une jeunesse en perdition et sans repère. (fin des spoilers) Les acteurs s'en sortent plutôt bien de par leur naturel palpable. La VF risque fort de ne pas jouer en faveur du film, la VO jouant justement sur la mixité des langues de l'allemand à l'anglais.

Un beau film sur une jeunesse perdue, doublé d'un grand tour de force technique.


 

* Propos recueillis dans Cinémateaser numéro 45 (juin 2015).