Pour sauver leur maître Zordon, les Power Rangers doivent affronter Ivan Ooze et ses sbires du cauchemar...

Qu'on se le dise les Power Rangers ont durablement marqué les années 90 et continuent encore maintenant, atteignant jusqu'à une vingtaine de saisons. Entre les forces du temps, les forces dinosaures, les forces turbo, les forces pompiers, les forces animales ou les forces de l'Espace; les Power Rangers ont largement contribué à la richesse de Haim Saban. Le principe est purement économique et renvoie aux rachats de films / séries étrangers, avant d'en faire des reshoots pour le pays concerné. Ainsi, les droits d'images et de costumes sont payés aux producteurs de la série Super sentaï (1975-) et Saban fait tourner des scènes avec de jeunes acteurs semblant sortir de magazines de mode. Rappelons que le mot "sentai" renvoie à escouade. Les héros de Power Rangers tout comme ceux de la série Bioman (1984-85) combattent diverses créatures dans des tenues spécifiques (en général, vous avez au moins un personnage en rouge, bleu, jaune et rose). Si possible pour un grand final avec des grands robots et un gros monstre incarnés par des cascadeurs en costume, à l'image des productions de la Toho mettant en scène Godzilla. Alors que la série est en train d'entamer sa troisième saison, Saban décide de lancer un film qui sera distribué par la Fox. Reprenant tous les acteurs des premières saisons, le film coûte la bagatelle de 15 millions de dollars, ce qui est quand même curieux pour une production estivale (même pour l'époque) et en particulier un beau succès d'audience.

On comprend assez rapidement que le budget de 15 millions s'est vaporisé dans le plan marketing possiblement juteux à base de nouvelle collection de jouets (n'oublions pas que les jouets ont toujours eu du succès depuis la création du show), un comic book réalisé par Marvel, des jeux-vidéos et des droits pour diverses chansons (les Red Hot Chili Peppers, Van Halen, Dan Hartman et d'autres daubes commerciales servent de bande-originale). La promotion est évidemment béton et en sachant que les enfants regardant le show seront déjà convaincus en allant voir le film. Power Rangers Le Film (Bryan Spicer, 1995)est donc un succès immédiat (d'autant qu'il n'est pas un blockbuster à 80-100 millions de dollars), se rentabilisant en un week end et se retrouvant avec des recettes mondiales de 66 millions de dollars. Saban essayera bien d'en rajouter une couche avec son second film Power Rangers Turbo deux ans plus tard, mais le public semble avoir compris que ce qui est à la télévision doit rester à la télévision. A l'heure où un reboot cinématographique sort sur nos écrans, revenons donc sur ce premier opus cinématographique, catastrophe des 90's par excellence.

Comme dit plus haut, Power Rangers Le Film semble avoir un budget étrange ou tout du moins invraisemblable au vue du film lui-même. On a bien du mal à croire que 15 millions de dollars soient passés ne serait-ce que dans des effets-spéciaux; et en se disant que des films avec un peu moins ou plus de budget comme Le Blob et The Mask de Chuck Russell (1989, 1994) sont bien mieux réalisés que cette croûte. Ces deux productions ont par la même occasion des effets-spéciaux bien plus ingénieux que n'importe quelle scène truquée de Power Rangers, alors qu'ils sont dans la même tranche de budget! La première scène l'annonçant véritablement étant le combat entre les Power Rangers et les créatures du cauchemar. Des créatures qui volent droit, avant d'exploser dans des flasques violettes en cgi poisseuses, des acrobaties en veux-tu en voilà qui n'ont ni queue ni tête, au point de se demander si on est bien devant un film (tout un plan dévoile deux Rangers faisant des salto-arrières pour fuir les méchants)... Tout sonne faux, on pourrait presque voir les câbles par moments tellement c'est mal torché. Deuxième exemple: les créatures oiseaux (cela vaut le coup d'oeil une fois dans votre vie) qui arrivent ou atterissent systématiquement sur du mauvais son fm dans des insertions d'un rare ridicule.

"Bonjour je suis le Humungus des Power Rangers!" Va te coucher surtout...

(attention légers spoilers) Troisième exemple: le climax entre les zords et les robots du méchant Ivan Ooze (Paul Freeman). En gros, vous filmez une ville la nuit ou alors dans un plateau en studio, vous rajoutez les robots en mauvais cgi (évidemment, on a mis tout le budget dans la promotion au lieu de le mettre où il fallait) et dont les interractions sont rigides au possible. Il faut voir le zord Singe glissant littéralement au sol ou alors les robots qui tapent dans un immeuble sans faire un seul dégât. A cela se rajoute des robots qui finissent par balancer le fluide violet en plein écran dans des effets 3D dégueulasses; le méchant se transformant en gélatine violette (certainement le pire effet-spéciaux des 90's) avant un grand final dans l'Espace où le bouton d'urgence consiste à taper dans l'entrejambe du robot (admirez la subtilité du programme pour marmots). (fin des spoilers) On peut comprendre rapidement comment ont fonctionné les gars de chez Saban: ils pensaient faire un film vite fait, bien fait à l'image de la série (qui évidemment ne coûtait rien car résultait de droits tv, de reshoots et de doublage). Sauf que le cinéma n'est pas la télévision, que c'est diffusé à plus grande échelle, tous les jours pour de multiples séances. Un film même dérivé d'une série aussi peu chère se doit de se donner les moyens de ressembler à quelque chose de plus potable, plus ambitieux.

Pour vous montrez l'étendu des dégâts au niveau des cgi, rien de mieux que la transformation gélatineuse d'Ivan Ooze...

Et plus ambitieux ne veut pas dire "on va mettre des cgi pour remplacer les cascadeurs dans les costumes de robots et monstres" (sur ce point la série est bien plus convaincante avec des mecs en costumes, c'est dire). Pire, le film de Bryan Spicer semble jouer la carte de l'humour un peu à la manière des films live action basés sur les Tortues Ninja dans les 90's. Sauf qu'à la différence, les Tortues sont automatiquement sympathiques et surtout on adhérait rapidement aux combats bourrins et limite nanardesques, car ils étaient fun. Là non seulement malgré qu'on les connaisse les personnages ne dégagent rien, mais les combats sont mal chorégraphiés, jamais jouissifs et encore moins nanar. Les gadgets sont absolument horribles (il faut voir ce Ranger lançant un grapin et volant dans une position invraisemblable dans une situation pareille). C'est tout simplement nul à l'image du Ranger Blanc qui tatanne une créature du cauchemar en lévitation et en lui donnant une vingtaine de coups de pieds d'affilé! On peut lister à l'infini les vannes foireuses balancées par tous les personnages au cours du film:

  • (Quand on leur demande de chercher des méchants) "On peut peut être appeler l'ANPE?" (le genre de vannes pourries que tu ne peux trouver que dans une VF -NDB)
  • Ranger: Je suis une grenouille!
  • Dulcea: Mais tu est de celle qu'on embrasse! (le Ranger est content)
  • "Bienvenue à Jurassic Park!" (celle-là c'est pour ceux qui détestent Jurassic World, c'est encore plus gratuit que ce film de Colin Trevorrow)
  • (à propos du dinosaure les pourchassant) "Couchez Médor!"
  • "Je suis tombé sur un os!"
  • "Vous avez envie de cuisses de grenouilles?"
  • (à propos des robots insectes) "Il faudrait une bombe insecticide!"
  • "Quand on joue avec le feu, on se brûle les doigts!"
  • "Inutile de courir il faut mourir à point!"

Il y a même un Ranger qui chante Une souris verte. Alors certes la VF ne doit pas aider du tout sur un film pareil, mais vraiment pas sûr que la VO soit meilleure. On peut même dire que les dialogues doivent être aussi mal écrits dans les deux cas (il y a quand même deux scénaristes ayant travaillé sur la chose! DEUX!). Le scénario est en soi pas très éloigné d'un épisode banal de la série: le méchant veut bousiller le monde, son plan fonctionne à peu près, il est contré par les Power Rangers, ils se transforment grandeur nature, les Rangers gagnent, fin de l'histoire. Il y a juste un changement puisque les héros perdent leurs pouvoirs suite à la perte physique de leur patron Zordon. Et encore tout cela est vite oublié après un pèlerinage où ils tombent sur une sorte d'amazone en tenue très suggestive (les papas ont dû adoré, beaucoup moins les mamans) qui leur donne d'autres pouvoirs. Même la résolution du film est grosse comme un paté de maison, vue et revue tellement de fois au cinéma (et dans de meilleurs films) qu'il n'y a plus rien à en tirer ici. Comme si cela ne suffisait pas, des allusions directes à Star Wars (le résumé qui défile), Mad Max 2 (il faut voir ce Humungus du pauvre) ou Point Break (le saut en parachute est filmé à peu près de la même manière que dans le film de Kathryn Bigelow) s'incrustent au cours du film. Pour ce qui est des acteurs, ils font ce qu'ils peuvent, pas du tout aidé par des rôles insignifiants et une VF absolument risible. Même un pur nostalgique de la série (votre cher Borat ne l'est pas forcément mais face à cette chose...), il sera difficile de voir ce film autrement que comme une bouse indigeste.

Un spectacle lamentable même pour les 90's et qui n'a même pas le charme d'un nanar.

Mis à jour le 5 avril 2017.