Huit personnes autour du monde se retrouve liés suite au suicide d'une femme...

Affiche

Cette année, les Wachowski nous sont revenus par deux fois. Le premier retour n'aurait pas dû avoir lieu en février dernier mais à l'été 2014, Jupiter Ascending ayant été déplacé par la Warner. Officiellement les effets-spéciaux n'étaient pas terminés. Officieusement la Warner sentait le flop estival suite au semi-succès d'Edge of tomorrow de Doug Liman (autre film de science-fiction du studio l'an dernier). Sans compter des coupes beaucoup trop visibles comme une conversion 3D de dernière minute annoncée dès le report de sortie. Néanmoins, Jupiter Ascending était un beau space-opera jouant souvent sur le conte (la princesse et son preux chevalier face à une famille cherchant à les tuer et à faire du profit) et bien aidé par un Michael Giacchino très inspiré (mais donnez-lui un Star Wars à composer!). Mais le second retour était bien plus attendu, étant donné que les frère et soeur se lançaient dans le monde des séries télévisées. Pas accompagnés de n'importe qui puisque leur associé n'est autre que J Michael Straczynski, créateur de la série Babylon 5 (1994-1998), scénariste de Changeling de Clint Eastwood (2009) et ayant signé le retour de l'Escadron Supreme chez Marvel. Une pointure plébiscitée et permettant aux Wachowski un point de vue clair sur le format.

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Le trio a attendu d'avoir écrit toute la première saison (ils en prévoient cinq) pour ensuite la proposer aux diffuseurs (ce qui est relativement rare puisqu'en général le diffuseur entre en jeu dès la création de la série, comme l'a confirmé la débâcle Under the dome passant du câble au network avec un changement net d'ambitions). Une nouvelle occasion de saluer la prise de risque de Netflix et d'allonger un peu plus son catalogue devenant de plus en plus intéressant (House of cards, les séries Marvel hors ABC, Orange is the new black...). Tournée autour du monde (Europe, Asie, Afrique et Amérique) par cinq réalisateurs (les Wachowski, Tom Tykwer, James McTeigue et Dan Glass), casting entre habitués (Donna Bae, Tuppence Middleton et Joe Pantoliano) et
néophytes (Aml Amee, Max Riemelt, Jamie Clayton, Brian J Smith, Miguel Angel Silvestre, Tina Desai, Naveen Andrews et Daryl Hannah)... Sense 8 a eu des avis assez partagés et ce même au sein des fans hardcore des Wachowski. Il faut dire que cette première saison est très particulière, renvoyant à une aura d'ofni dans le cadre des séries télévisées. Sense 8 est aux séries ce que fut Cloud Atlas (2012) au cinéma. Les années ne sont plus au centre du lien unissant les personnages, mais la géographie. Comme évoqué plus haut, la série a été tourné aux quatre coins du monde et les scénaristes et réalisateurs en jouent pleinement. Si le personnage vit dans un pays spécifique, ils tourneront dans ce même pays et si différents personnages se succèdent dans un même lieu, tous les acteurs seront présents sur le lieu de tournage.

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Il n'est pas question de fond vert ou d'insertion numérique, tout est fait à même le tournage pour plus de confort et surtout une plus grande crédibilité pour le spectateur. Un beau tour de force, donnant souvent lieu à des chorégraphies folles (le making-of en atteste parfois de manière impressionnante). Les personnages renvoient à une certaine diversité, d'autant qu'ils sont tous incarnés par des acteurs locaux ou pas loin de l'être (Tuppence Middleton est anglaise, son personnage islandaise mais vivant en Angleterre, quand Miguel Angel Sylvestre est espagnol mais joue quand même un personnage latin), seul Aml Ameen ne relève pas de ce cas de figure (anglais dans un personnage de kenyan). Les personnages sont assez variés à l'image de leurs créateurs. Nomi est un cas typique puisque renvoie directement à Lana Wachowski. Nomi est une transexuelle s'étant reconstruite une vie, ce qui n'est pas toujours compréhensible pour tous (sa soeur l'appelle Nomi, mais sa mère par son nom de baptême, n'acceptant pas ce nouveau choix). Lana Wachowski parle avec justesse et sincérité d'elle-même, même si pas toujours de la meilleure des façons (le passage du gode-ceinture est assez ridicule). Dommage aussi que Jamie Clayton ne soit pas non plus très convaincante et même parfois agaçante dans ce rôle. Un personnage renvoyant également aux divers personnages de Matrix (1999), puisqu'elle est une hackeuse redoutable.

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Les autres personnages sont moins liés aux Wachowski, à part peut être le personnage de Kala (Tena Desae) symbolisant plus ou moins la non-soumission des auteurs-réalisateurs envers les studios hollywoodiens en évoquant un mariage arrangé non-souhaité. C'est de la pure symbolique certes, mais ce n'est pas si étonnant, les Wachowski ayant déjà fait le coup sur Speed Racer (2008). Le genre de message caché entre les lignes comme ils adorent en faire depuis le début de leur carrière (voir les cas Matrix Reloaded et Revolutions qui recèlent de diverses pistes de lecture, la plupart particulièrement saugrenues). On remarque aussi que tous les personnages cherchent l'émancipation: Capheus (Aml Ameen) dans son travail, Kala dans son mariage, Lito (Sylvestre) dans sa sexualité (la surmédiation de ce sex-symbol rappelle en soi le fait que la promotion de Speed Racer a été entaché par les tonnes d'articles autour de la nouvelle sexualité de Lana Wachowski), Riley de son passé; et Sun (Doona Bae), Will (Brian J Smith) et Wolfgang (Max Riemelt) de leurs parents (hommes d'affaires véreux, flic alcoolique et voleur violent). (attention spoilers) On comprend assez vite pourquoi ils ont été choisi par au moins un seul indice: la date de naissance. Ces huit personnes peuvent interragir entre elles, parfois comme une seule et même personne, s'aidant mutuellement et au quotidien.

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Le fait que les acteurs soient tous à même le tournage permet justement de faciliter les phases de transition, où deux à sept acteurs principaux peuvent être dans le champ en un rien de temps. Sun aidera Capheus au combat lors d'un affrontement avec un gang; quand Lito se fera épauler par Wolfgang face à une grosse brute. Si au début les scénaristes optent pour des contacts seulement entre deux personnages, c'est tout simplement pour installer progressivement plusieurs personnages dans le champ. Le plus bel exemple restant la reprise de What's up des 4 Non Blondes à la fin de l'épisode 4, véritable moment de communion où durant un peu plus de trois minutes. Tous les personnages interragissent entre eux, que ce soit dans des montages alternés ou dans un même plan. Autre exemple avec la scène de l'opéra absolument magnifique où le spectateur prend enfin conscience que le personnage de Riley est bien moins simple qu'il n'y paraît. Elle signe même certains des passages les plus douloureux de cette première saison. Même si ce motif de flashbacks reviendra peut être un peu trop au cours de cette première saison, il sert le personnage à des points étonnants. Aussi bien visuellement que d'un point de vue scénaristique, le traitement auquel optent les scénaristes avec Riley est assez glaçant (sans jeu de mots) et déclenche quasi-automatiquement l'émotion chez le spectateur (certains resteront de marbre pour sûr).

Photo Max Riemelt

Les scénaristes comme les réalisateurs ne se font pas non plus prier pour ce qui est de parler de sujet comme la religion, les traditions, l'héritage ou la sexualité. Même si pas toujours de la manière la plus subtile (la scène d'orgie ne sert pas à grand chose à part émoustiller les spectateurs les plus sensibles), ce non-tabou n'est pas un mal permettant aux Wachowski de revenir à quelque chose de plus cru (ce qui n'est pas arrivé depuis au moins Bound). Autre point qui pourra décontenancer beaucoup de spectateurs qui ont vu cette série comme ceux qui veulent la découvrir, cette première saison de Sense 8 n'a pas d'intrigue à proprement parler. D'où, en plus d'un visuel pour le moins ébouriffant (ce n'est pas tous les jours que vous verrez cela sur le petit écran, la scène de tournage avec les ralentis faisant vraiment plaisir), un qualificatif d'ofni télévisuel. Cette première saison ne sert qu'à introduire en long, en large et en travers les personnages principaux pour une éventuelle intrigue à venir. Le méchant n'est qu'entrevu à travers divers moments (dont l'inévitable final permettant d'annoncer plus ou moins les événements à suivre) et divers mystères sont laissés en suspens (pourquoi les avoir rassembler seulement maintenant et pourquoi et par qui sont-ils réellement menacés?) afin de mieux présenter les personnages. Un parti-pris couillu qui peut aussi se retourner contre les Wachowski et Straczynski, s'ils ratent leur coup par la suite (remember Lost?). D'autant que fut un temps où la série n'était pas sûre d'avoir une seconde saison. Heureusement le ticket est réservé pour 2016, reste à voir ce qu'ils vont nous concocter. (fin
des spoilers)

Photo Aml Ameen, Brian J. Smith, Doona Bae, Max Riemelt, Miguel Ángel Silvestre

Une première saison virtuose et prenant à contre-pied ce qu'on a l'habitude de voir sur le petit écran.