Un agent du FBI est engagée dans une mission liée au cartel de la drogue. Une mission qui va rapidement la dépasser...

Sicario : Affiche

En quelques années, deux réalisateurs québécois ont émergé dans le paysage cinématographique: Xavier Dolan et Denis Villeneuve. Si le premier a rapidement fait parler de lui par ses films et ses déclarations; le second a fait son petit bonhomme de chemin avec des films aux sujets rudes (Polytechnique revenant sur un tueur d'étudiantes, Incendies où deux enfants découvrent le passé tortueux de leur mère) avant de tutoyer le cinéma hollywoodien. Avant Story of your life (déjà tourné et mettant en scène Amy Adams devant déterminer si des extraterrestres viennent en paix ou non) et Blade Runner 2 (projet aussi ambitieux que casse gueule), revenons sur son petit dernier Sicario. Comme souvent avec les films américains, il est ressorti bredouille de la compétition cannoise (c'est connu, le ricain est accueilli à bras ouvert pour le prestige et les photos mais toujours snobé à la fin, n'est-ce pas James Gray?), ce qui ne l'a pas empêché de se tailler une réputation sur la croisette. Comme à son habitude, Denis Villeneuve se veut radical avec ses personnages, jouant de leurs failles et de leur sens moral (remember Hugh Jackman qui n'était pas blanc comme neige dans Prisoners, même s'il s'agissait d'une victime). Quitte à les mettre dans des positions inconfortables ou pouvant remettre en cause le jugement du spectateur sur eux. Contrairement à ce que l'on voudrait nous faire croire, le personnage principal n'est pas l'agent du FBI Kate Macer (Emily Blunt).

Sicario : Photo Emily Blunt

Le spectateur a beau voir son point de vue les trois-quarts du temps (tout un passage se fait sans sa présence), elle n'en est pas pour autant l'héroïne du film. Son personnage est en soi une allégorie du spectateur dans la salle: on lui montre ce qu'on veut bien lui montrer, quitte à le dresser dans le sens du poil. Le spectateur assiste comme Macer à des événements sales et cruels, où la morale est peu présente au détriment du son du flingue que les protagonistes ont dans la main. Macer agira quelques fois (l'ouverture essentiellement car elle est dans son élément, sinon un tueur liquidé), mais il s'agira d'actions mineures et comme lui dit plusieurs fois Matt Graver (Josh Brolin), son rôle est d'observer. Ce qu'elle fera en bon soldat de la lutte anti-drogue. Son collègue Reggie (Daniel Kaluuya), en revanche, cherche à agir car il voit que tout n'est pas clair. Il s'interroge sur ce qui se passe, ce qui n'est pas forcément le cas de Kate qui laisse filer avant de s'en rendre véritablement compte. Malheureusement pour elle, elle se sera déjà trop mouillée pour reculer. Le véritable personnage principal, celui qui est au centre de tout, est Alejandro (Benicio del Toro), dont les producteurs cherchent déjà à lui consacrer un spin-off. Une idée assez aberrante quand le personnage a déjà tiré toutes ses cartouches dans ce film. Mais bon, Hollywood et ses idées merveilleuses...

Sicario (photo)

 

Un personnage qui symbolise à lui seul le sujet du film (la lutte des USA contre les cartels de la drogue agissant à la frontière mexicaine, en faisant passer des mules): face aux méthodes des cartels, la morale n'a plus lieu d'être afin d'en finir et vu qu'il n'y a pas de solution, les autorités acceptent. Tout d'abord énigmatique et se présentant comme un banal conseiller en costard-cravate, Alejandro dévoile ses cartes au fil de l'intrigue, victime comme instrument d'un système indéboulonnable. La violence qu'Alejandro rend au cartel est aussi cruelle que celle que le cartel lui a infligé: il pense que sa croisade est juste, mais ses règles sont identiques à celles de son adversaire. La froideur de ses tueries n'en devient que plus palpable au fil du film, comme ces tortures spécifiques que l'on pourrait trouver ridicules au premier abord, mais devenant de plus en plus opressantes. Pour cela, rien de mieux que le magnétisme de Benicio del Toro, acteur capable de jouer la folie furieuse avec un sérieux certain et sans laisser paraître ses émotions. Au point que le mexicain fait oublier les acteurs dans le champ par sa simple présence. Après la folie Inherent Vice (sa tendance à manger des aliments de manière délirante reste encore en mémoire), Josh Brolin joue à nouveau dans l'atypique et ce dès l'introduction de son personnage. En apparence sérieux, il suffit d'un simple raccord pied pour changer la donne, l'ancien goonies arborant de merveilleuses tongs!

 

Sicario : Photo Benicio Del Toro

Idem dans son tempérament renvoyant à cette attitude décontractée contrastant avec le sérieux total du film. Ce qui n'empêche pas le personnage d'être un merveilleux salaud de cinéma, mentant pour mieux endoctriner son jeune agent. En rapport à ce qui a été dit ci-dessus, il manipule le spectateur afin de pouvoir faire ce qu'il veut. Y compris utiliser "sa spectatrice" pour pouvoir dénicher un policier corrompu. Finalement les fameux tueurs à gages éponymes ne sont pas si éloigné d'Alejandro et Matt. La seule différence est que les deux derniers ont la loi avec eux, ce qui rend le film encore plus glaçant qu'il ne l'est déjà. Sicario a beau avoir un thème vu plus d'une fois et notamment depuis Traffic de Steven Soderbergh (2000), il n'en reste pas moins que le traitement est terriblement efficace. Sa description minutieuse d'un milieu complexe et sanglant est assez bien retranscrit pour qu'on y croit. La photo de Roger Deakins irradie le film et notamment dans des séquences infra-rouges embrassant les contours des décors et où l'action est toujours lisible. Villeneuve joue parfaitement du suspense, n'ayant pas peur de mettre mal à l'aise son spectateur. Preuve en est la scène à la frontière, où la vérité au sujet des voitures suspectes se fait dangereusement attendre. Ou alors cette séquence bien particulière où l'on se demande si Alejandro est capable des pires horreurs. La réponse n'en reste que plus spectaculaire, mais avant cela il faudra attendre sans musique, rendant le tout encore plus insoutenable. N'oublions pas non plus l'impressionnante ouverture mettant d'entrée de jeu le spectateur dans une ambiance chaotique. La musique de Johann Johansson s'apparente malheureusement beaucoup trop à du sound design pour convaincre réellement l'auditeur. Beaucoup de bruit pour rien en quelques sortes.

Sicario : Photo Josh Brolin

Denis Villeneuve signe un polar brûlant et radical, plongeant le spectateur dans un monde sans morale et riche en violence.