Suite à un malheureux événement, une jeune romancière s'installe avec son mari entrepreneur dans la demeure Allerdale Hall. Des événements surnaturels commencent à avoir lieu...

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Affiche réalisée par Guy Davis.

La collaboration entre Matthew Robbins et Guillermo del Toro a commencé avec Mimic (1997), où ils avaient signé le premier script avant de multiples réécritures sans eux. Après avoir essayé de monter une adaptation de Du vent dans les saules de Kenneth Grahame (lors d'une réunion, ils ont présenté le projet à Disney avant que des exécutifs ne demandent si la grenouille ferait du skateboard, ce qui a horripilé Del Toro et le projet en est resté là), ils se lancent dans Crimson Peak. Le projet est annoncé chez Universal dès 2006, le réalisateur laissant rapidement tomber l'idée d'une revisite de Frankenstein de Mary Shelley (un des auteurs préférés du réalisateur). Le réalisateur laisse en suspens Crimson Peak pour se lancer dans divers projets, avant qu'il n'intéresse Legendary (collaborateur de Del Toro sur Pacific rim). 50 millions de dollars de budget et une classification Restricted (soit ce qui avait fait peur à Universal sur "Les montagnes hallucinées", projet de Del Toro annulé par le studio) permettent au film de se faire. Il s'agit d'un pari risqué, puisque le film se situe au XIXème siècle en pleine période gothique, ce qui veut dire récit en costumes et une maison hantée comme décor principal. 

Crimson Peak : Photo Charlie Hunnam, Mia Wasikowska

Quelque chose qui n'attire plus forcément le spectateur lambda, surtout en cette période horrifique remplie de remakes et autres "quels" à la fin. Cela s'est vite remarqué lors de son exploitation : le film s'est peut être remboursé (74 millions de dollars de recettes) mais il n'a pas eu de réel succès, confirmant la triste malchance de Guillermo del Toro au box-office. Un réalisateur qui a une troupe de fidèles, mais qui n'arrive pas à exploser les compteurs grâce à elle. Crimson Peak déçoit un petit peu et par des endroits que l'on aurait préféré éviter. Le fait que Guillermo del Toro se sert des codes du film de maison hantée n'est pas détestable tant son amour pour le genre transparaît. Les fantômes sont de mises, la fameuse Crimson Peak révèle ses atouts petit à petit, les mystères se dévoilent... Le problème étant que la prévisibilité du scénario devient problématique. Le spectateur a souvent l'impression d'avoir une longueur d'avance sur un grand nombre d'actions à venir. (attention spoilers) Suite au conseil entre les frère et soeur Sharpe (Tom Hiddleston et Jessica Chastain) et Carter Cushing (Jim Beaver), on comprend assez rapidement que ce dernier va passer à la casserole aussitôt. Tout simplement parce qu'il entrave les plans de Thomas.

Crimson Peak : Photo Mia Wasikowska	, Tom Hiddleston

Le tueur est tout trouvé aussi, Thomas n'étant pas du genre à tuer de sang froid (un détail sera révélé dans le dernier acte pour le confirmer) indique que c'est sa soeur qui le tue. L'insistance avec laquelle Miss Sharpe opte pour nourrir sa belle-soeur (Mia Wasikowska) avec des produits spécifiques n'est pas très étonnante. Elle veut l'avoir sous son contrôle et l'empoisonne à petit feu. Pourquoi ? On le saura vraiment dans le dernier acte, mais l'empoisonnement est bel et bien évident. De même, difficile de ne pas voir en Allerdale Hall la fameuse Crimson Peak, cet endroit dont le fantôme d'une mère prévient sa fille de ne pas y aller. L'introduction n'aide pas non plus, annonçant déjà le dernier acte. Une tendance du cinéma d'horreur actuel qui n'a jusqu'à présent jamais montré un quelconque intérêt. Une fois passé cela, Crimson Peak se révèle moins prévisible et ce n'est pas plus mal, laissant place à quelques surprises bienvenues. Del Toro pose assez rapidement les enjeux, décrivant une héroïne écrivaine à l'image de ses contemporaines Mary Shelley (évoquée le temps d'une réplique dézinguant Jane Austen) et les soeurs Brontë (on pense beaucoup à Jane Eyre) qui peut voir les fantômes.

Crimson Peak : Photo

Alors que l'on pouvait croire que les fantômes étaient menaçants lors de la promotion, ce ne sont pas eux les monstres du film (ces derniers étant tout trouvés). Même si la mère d'Edith apparaît deux fois de manière violente, c'est pour mieux marquer sa fille et l'inviter à ne pas aller à Crimson Peak. Les autres fantômes du film sont bien moins brutaux (quoique le passage du couloir est assez monumental graphiquement et peut donner de sacrées frousses aux plus sensibles), guidant l'héroïne plus qu'en l'effrayant. Vu qu'elle est la seule à les voir, elle peut s'en aider. Les fantômes sont d'ailleurs d'une beauté incroyable, à l'aspect totalement différent de Santi dans L'échine du diable (2001). Là où Santi était blaffard, le travail sur la couleur dans Crimson Peak est aussi primordial que celui qu'avait fait le réalisateur sur Pacific Rim (2012). La mère d'Edith est morte de maladie, il est donc logique qu'elle soit en noir symbolisant la mort véritable, celle que l'on montre à travers une faucheuse. En revanche, les fantômes de femmes sont en rouge pour renvoyer à leurs assassinats. L'un des derniers fantômes renvoient à Santi car, comme lui, le fantôme a des "vapeurs de sang" sortant des endroits touchés.

Crimson Peak (photo)

Santi avait une balle dans la tête, ce personnage a des ouvertures sur le visage, de même le personnage est blaffard et plus transparent. Le dernier fantôme est assez complexe car d'un point de vue visuel, sa couleur est raccord à celle de la mère d'Edith ; à la différence qu'il hantera les lieux pour encore longtemps... Outre L'échine du diable, Del Toro fait aussi quelques clins d'oeil sur des films ou projets où il a travaillé. Là où d'autres iraient à l'auto-citation gratuite, le réalisateur joue avec des éléments déjà utilisés avec saveur. Pour preuve, les papillons de Mama (Andres Muschietti, 2013) qu'il a produit et où l'on trouvait déjà Jessica Chastain. Ils servaient de rapports entre la mère et ses enfants, ici ils sont les animaux préférés de Lucille Sharpe au point d'en voir aussi bien sur les murs de Crimson Peak que dehors. De même, la boîte qu'ouvre Edith au sous-sol ressemble comme deux gouttes d'eau à celle où se trouve les "petites souris" d'Hellboy II (2008) et le passage très précis sur les papillons renvoie à Cronos (1993). Mais là où Del Toro utilise une référence en particulier c'est avec le jeu-vidéo Silent Hill (1999).

Crimson Peak : Photo Jessica Chastain

N'ayant pu finir le projet "Silent Hills" en compagnie d'Hideo Kojima (Konami a stoppé les frais, tout comme rompu le contrat avec Kojima, entraînant la perte d'une des plus belles exclusivités de la Playstation 4), Del Toro peut donner un avant-goût de ses intentions avec ce film. Les scènes à Crimson Peak renvoient directement à la série de jeux-vidéo que ce soit par l'utilisation du brouillard (le dernier acte en est rempli à merveille), les scènes de couloir et les secrets familiaux de plus en plus lourds à garder. Le film se voit d'ailleurs plus comme une romance avec une teinte de fantastique qu'un film d'horreur pur. Petit à petit, un triangle amoureux se forme entre Edith, Thomas et Alan McMichael (Charlie Hunnam), puis un deuxième triangle bien plus amusant. La passion régnant entre Edith et Thomas devenant même charnelle le temps d'une ou deux séquences, la première magnifique scène de bal (Del Toro n'a pas besoin d'embrassades pour montrer l'amour s'installant dans le couple), la seconde plus explicite. C'est d'ailleurs la première fois que Del Toro opte pour une scène d'amour (et non purement de sexe), où les deux amants se retrouvent dans une scène servant leur passion. Même si on aurait pu s'en passer, la scène reste bien faites. (fin des spoilers

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Del Toro installe une véritable atmosphère, permettant au film de se démarquer des films d'horreur actuels par son ambiance. Comme point d'orgue, on retient la mise en valeur d'Allerdale Hall filmée sous toutes les coutures, dans les moindres recoins et d'autant plus important entièrement construite. Cela a permis non seulement à Del Toro d'économiser de l'argent, mais aussi de pouvoir montrer au public une maison authentique avec ses défauts. Comme ce toit ouvert permettant de constater les saisons et symbolise à lui seul la ruine des Sharpe. Il est d'autant plus dommage que cette mise en ambiance soit parasité par de multiples jump-scares de pacotille. A chaque fois que l'on sent ce genre d'éléments arriver, la musique insistante de Fernando Velazquez en rajoute une couche afin de bien faire comprendre qu'il s'agit d'un jump-scare. Bien triste d'en arriver là pour donner un coup de frisson, surtout quand on sait le travail fourni par Del Toro par le passé pour nous surprendre. Quant au casting, il est parfait avec comme point d'orgue Jessica Chastain. Dans un parfait contre-emploi, l'actrice se trouve merveilleusement froide. Mia Wasikowska se révèle parfaitement séduisante quand Tom Hiddleston est charismatique en diable. Charlie Hunnam y perd un peu, pas forcément aidé par un rôle un peu petit pour les intentions du récit (clairement le rôle ingrat).

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Guillermo del Toro revient avec un beau film de fantôme romantique, mais pèche par sa prévisibilité et quelques tics de réalisation.