Après une première séance ne manquant pas de mordant (Shere Kahn y a même laissé ses griffes, satané tigre!), l'Antichambre de Borat revient pour votre plus grand plaisir. Votre cher Borat vous rappelle le principe: il s'agit de trois critiques plus courtes, moins illustrées (désolé mais vous vous contenterez d'une affiche aussi belle soit-elle), mais suffisamment complètes pour vous donner envie ou non. Au programme cette semaine: une poursuite, un cadavre ambulant et la bourse attaquée. Ready? Go! (attention spoilers)


 

Midnight special

Depuis 2007, Jeff Nichols s'est imposé comme une figure notable du cinéma indépendant américain, avec toujours le fidèle Michael Shannon devant sa caméra. Cette fois, le réalisateur a eu plus de moyens (8 millions de dollars de plus que Mud) et il a pu compter sur l'appui de la Warner Bros. Sans compter un passage remarqué à la Berlinale au mois de février. Pourtant, Midnight Special s'est payé un beau flop (6 millions de $ au total), pas aidé non plus par un grand nombre de reports (il devait sortir en juin dernier initialement, puis novembre) et une campagne promotionelle assez pauvre (bande-annonce mystérieuse, mais affiches photoshop banales).

Jeff Nichols a jusqu'à présent toujours su se renouveller de film en film (une histoire familiale, un récit apocalyptique, un film initiatique), jouant de ses influences (on pense aussi bien à son mentor Terrence Malick qu'à Steven Spielberg) à travers des genres différents (le drame et le fantastique). Là il s'attaque à la science-fiction. Un peu comme dans Take Shelter (2011), Shannon (pleinement investi) incarne un père cherchant à protéger sa famille. Autrefois d'un apocalypse dont il rêve, désormais d'une secte prenant son fils pour un être supérieur.

La secte n'a finalement que peu d'importance ou tout du moins elle est vite représentée uniquement par deux personnages aux trousses de Roy. En revanche, l'ombre de son emprise sur sa famille et lui est clairement ressentie durant tout le film. Roy a perdu sa vie et sa femme (Kirsten Dunst qui manquait clairement au paysage cinématographique et dans un beau rôle qui plus est) à cause de la secte, le laissant seul avec son fils avec pour seul repère un endoctrinement radical. Plus qu'une souffrance, c'est plutôt une perte identitaire qu'entretient le personnage avec la secte. Il a perdu son âme et son fils l'aide à la retrouver.

A travers ce personnage, Nichols aborde également la question de la foi. Il n'a foi que dans une chose: son fils, cet être exceptionnel qui a une destinée. Un père dévoué à son fils et à sa destinée toute tracée. Si cette destinée est pour le moins particulière et aura le mérite de décontenancer les spectateurs, elle a au moins le mérite d'être un fil conducteur convaincant. Un sujet qui pourra rappeler aussi bien Starman (John Carpenter, 1984) pour son être mystérieux venu d'ailleurs que Rencontres du troisième type (Spielberg, 1977) par l'entrée de la science-fiction dans un cadre tout ce qu'il y a de plus quotidien.

Outre le personnage de Shannon, Nichols développe petit à petit ses personnages, ne cherchant pas à les dévoiler trop vite. L'amitié entre Roy et Lucas (Joel Edgerton parfait second-rôle et qui a depuis retourné avec le réalisateur) n'est réellement dévoilée qu'au détour d'un dialogue. Une manière simple de dévoiler la confiance qui règne entre l'ancien policier et son vieil ami. On sent une volonté d'aller à l'essentiel, comme le confirme l'ouverture présentant à la fois l'amour que porte un père pour son fils, tout en décrivant leur fuite par un journal télévisé. Les présentations sont faites, la poursuite peut commencer. On peut aussi noter le personnage d'Adam Driver, cet analyste qui découvre tout et passe du côté ennemi sans crier gare. Un rôle sympathique n'ayant aucun rapport avec un porteur de sabre-laser avec garde.

En résulte, une poursuite saisissante d'1h50, réalisé avec un certain punch comme le démontre les nombreuses scènes de voitures. Les moyens alloués à Nichols ont permis un plus grand confort visuel, tout en lui faisant garder sa tendance naturaliste. Y compris dans une scène pas loin de rejoindre les rêves de Shannon dans Take Shelter. Un aspect spectaculaire que Nichols parvient à gérer parfaitement. 


 

The revenant

Alleluia! Enfin! Après des années à l'attendre pour le mettre sur sa cheminée récupérant les particules de fumée, Leonardo Dicaprio a une bonne fois pour toutes obtenu l'Oscar du meilleur acteur. On a tellement parlé de la campagne aux récompenses (du lobbying acharné pour tout vous dire) qu'on en a presque oublié qu'il y avait un film derrière. Après des années de développement (Park Chan Wook ou John Hillcoat à la réalisation, Samuel Jackson, Christian Bale ou Sean Penn devant la caméra), The Revenant a fini par voir le jour avec l'oscarisé Alejandro Gonzalez Inarritu aux commandes. Pour rappel, le film s'inspire de l'histoire vraie de Hugh Glass, un trappeur mourant et laissé pour mort ayant réussi à retrouver son chemin jusqu'au fort qui l'attendait. Une histoire qui avait déjà inspiré Le convoi sauvage (Richard C Sarafian, 1971). 

On dit parfois que quand un acteur attend trop longtemps sa récompense, c'est souvent pour le mauvais film. On prend régulièrement exemple sur Al Pacino pour Le temps d'un week-end (Martin Brest, 1992), certes une belle prestation mais moins forte que celle qu'il a eu dans les Parrain (Francis Ford Coppola, 1972-1990). On pourra désormais rajouter Dicaprio. Certes l'acteur semble s'être beaucoup investi, mais il a peu de palette d'émotions. En dehors de l'air énervé ou hagard, il a bien moins de virtuosité que chez Martin Scorsese (notamment dans Le loup de Wall Street, pour lequel il était nommé en 2014). 

Ses camarades auraient même tendance à lui piquer la vedette, en particulier Tom Hardy. L'acteur habitué aux rôles physiques est d'une intensité folle en parfait antagoniste. Le personnage de salaud que l'on aime détester et comme souvent au grognement ravageur. Idem pour Will Poulter son jeune acolyte, dans un rôle de lâche cherchant la rédemption. Catalogué par votre cher interlocuteur d''acteur qui cligne des yeux plus vite que son ombre", Poulter livre une grande performance, capable de s'imposer face à des acteurs plus expérimentés. Une bonne surprise. Soulignons également Domhall Gleeson excellent en patron un peu trop propre sur lui. 

Même si Inarritu a souvent tendance à être trop poseur et a partir dans des directions douteuses (la comète de Birdman fait son apparition on ne sait trop pourquoi, comme un dernier plan face caméra délirant), sa réalisation est pour le moins spectaculaire et impressionnante forte de la photo d'Emmanuel Lubezki. Le début a même tendance à nous rappeler le débarquement d'Il faut sauver le soldat Ryan (Spielberg, 1998) dans sa violence crue (le film est Restricted rappelons-le) et son immersion spectaculaire dans un vrai champ de bataille improvisé. Une scène monumentale alignant les plans-séquences de qualité. L'Amérique, ses envahisseurs blancs et ses natifs essayant de reprendre leurs droits, ainsi que quelques français de très courts passages. Malgré une durée à faire peur (2h36), le film est plaisant à regarder et on ne voit pas le temps passé.

Il faut dire que derrière une réalisation léchée en décors naturels superbes, l'histoire est assez saisissante entre odyssée de survie à la fois mentale (quelques envolées de Dicaprio et son rapport systématique à son fils le confirme) et physique, et vengeance impitoyable. Evidemment comment ne pas citer la scène du grizzly pour le moins violente et spectaculaire? On évoquera également une chute de cheval pour le moins vertigineuse. Pour ce qui est de la vengeance, le duel Dicaprio-Hardy délivre toutes ses promesses dans un affrontement final commençant comme du pur western (duel à armes à feu) avant un corps-à-corps saignant. Notons aussi que le thème musical de Ryuichi Sakamoto, aussi beau soit-il, a tendance à être réutiliser à outrance durant le film. The Revenant est donc bien le grand film annoncé, qui a le mérite de faire entrer le spectateur dans un périple tortureux et incroyable mais vrai.


Money Monster : AfficheTerminons cette seconde séance par une séquence s'avérant assez cocasse. Cannes, ses paillettes, sa tendance à la picole, à la coke aussi (et ce malgré que la fête de Canal + n'a pas eu lieu, Vincent Bolloré préfèrant faire dans la liquidation de stock) et ses films sociaux. Oui, il y a comme souvent un aspect paradoxal dans le Festival de Cannes et c'est bien sur ce dernier point. A l'image de la Palme d'or, dernier cru de l'ami Ken Loach (I, Daniel Blake) peu connu pour être gentil avec la politique anglaise. Parmi ces fameux films sociaux dévoilés cette année, Money Monster quatrième réalisation de Jodie Foster, présenté hors compétition. 

Sur le papier, le film de Jodie Foster s'avère assez intéressant dans ce qu'il veut montrer. Un jeune homme (Jack O'Connell) intervient lors d'une émission sur la finance, prenant en otage à la fois le présentateur (George Clooney) et l'équipe technique présente sur le plateau. Pourquoi? Parce qu'il a fait un mauvais placement le mauvais jour et que l'émission le lui a conseillé. Une manière de montrer que pour lui cette émission est mensongère (comme beaucoup d'autres pour des sujets aussi séreiux) et que les boursiers le sont encore plus. C'est aussi à partir de ce moment que le film devient cruellement déjà vu et naïf; tout en faisant penser à un certain Mad City.

Si le film de Costa Gavras n'est pas forcément de grande qualité, il a plus ou moins la même structure. On suivait le personnage de John Travolta, gardien de musée licencié prenant en otage des enfants et un présentateur (Dustin Hoffman) qui devenait rapidement son porte-parole. Changez Travolta par O'Connell et Hoffman par George Clooney. A cela rajoutez le traitement en mode spectacle des médias, bien contents de toucher le jackpot avec des audiences spectaculaires (la productrice incarnée par Julia Roberts en viendra même à dire que l'émission a augmenté en téléspectateurs à cause de l'incident). Une prise d'otage devient dès lors un feuilleton dont on a hâte de voir l'issue, avec si possible des rebondissements. Nous étions en 1997, Money Monster raconte plus ou moins la même chose presque vingt ans plus tard.

Sans compter que Jodie Foster ne déroge pas aux clichés du film de prise d'otage avec police en place, tensions entre le preneur d'otages et ceux qu'il vise... A la différence que tout est filmé en direct. C'est là où Foster réussit à sortir un peu du lot, en jouant des codes de la télévision. Clooney a beau être en facheuse posture, il essayera tant bien que mal de faire le show pour essayer de ne pas se faire tuer, mais aussi sauver sa propre pomme. Après tout, rappelons que c'est son mensonge qui a ruiné O'Connell. Le look télévisuel à la limite du racolage est certainement le plus gros plus du film, Foster s'amusant d'une télévision faisant plus le show qu'informer, y compris quand elle parle de choses graves. Puis patatras, Foster reprend de plus belle avec le cliché du fraudeur fiscal grand luxe, amateur de démagogie et évidemment un salaud de la pire espèce qui adore mentir. 

Toutefois, malgré ses défauts plus qu'évidents, Money Monster se pose comme un divertissement tout ce qu'il y a de plus correct, ayant le mérite de tenir son spectateur suffisamment longtemps pour accepter son délire. Y compris avec une durée assez courte (1h28, idéal pour un film en quasi-huis clos) et un récit se suivant sans déplaisir, au détriment d'emballer réellement. D'autant que l'ensemble du casting joue plutôt bien, à part O'Connell qui en fait beaucoup trop (en gros, il gueule beaucoup) et Dominic West semblant ailleurs. Un film qui fera office de film de dimanche soir convaincant, mais dont on risque de vite oublier une fois vu.

Allez à bientôt!