Après avoir copieusement évoqué les débuts de Joe Dante, la Cave de Borat continue cette semaine son voyage dans la carrière du réalisateur. Ready? Go! (Attention spoilers)

  • Gremlins 1 et 2 (1984, 1990): le début des emmerdes

Gremlins

Après l'expérience dans la Twilight Zone, Joe Dante reste dans l'écurie Amblin avec un scénario signé Chris Columbus. Initialement, le futur réalisateur de Madame Doubtfire avait écrit un film d'horreur total. Il n'était donc pas question du mélange des genres comique et horrifique/fantastique que nous connaissons désormais ("La mère se faisait décapiter, sa tête roulait le long des escaliers, le chien se faisait dévorer par les Gremlins..." *). De même, Dante travaillait déjà sur ce projet avant même d'être pris pour La quatrième dimension (1983), ce qui l'a amené à avoir une mauvaise idée de l'expérience de studio selon lui. Certes, le film à sketchs a eu des ennuis mais Dante n'était pas vraiment concerné, la Warner laissant tomber assez rapidement le projet ce qui permit une liberté artistique quasiment totale. Ce ne sera pas tout à fait le cas sur Gremlins. Les ennuis ont commencé quand la Warner a découvert le film. "Ils sont tombés amoureux de la première partie plus familiale, et ont été écoeuré par la seconde partie. (...) Ils trouvaient les Gremlins répugnants, ils trouvaient qu'il y en avait trop. De manière avisée, Steven Spielberg leur a répondu: 'Dans ce cas, on retire tous les Gremlins du film, et on appelle ça People, mais le public ne viendra pas voir le film." (**). 

Gremlins Joe 

Joe Dante et un de ses bébés.

Cette banale anecdote confirme une chose évidente: si Spielby n'a pas toujours eu le même point de vue que Dante (il aura même de sacrées réserves sur les deux films Gremlins), il l'a toujours défendu sur les productions Amblin qu'ils ont fait ensemble. La différence avec Small Soldiers (1998) produit par Dreamworks et où Spielby n'était pas vraiment concerné. Le salut viendra de projections-test particulièrement positives et un succès d'autant plus inattendu au vue de sa tonalité générale. Ce qui n'a évidemment pas plu à tout le monde... "Les spectateurs ont pensé qu'il s'agissait d'un film mignon, avec des peluches à la façon des ewoks. Beaucoup de gens ont donc emmené leurs enfants et ont été horrifié de découvrir qu'il s'agissait d'un film d'horreur dans la seconde moitié ! Il y a eu une levée de boucliers, exacerbée par le fait que Steven Spielberg venait de sortir Indiana Jones et le temple maudit, qui avait été également classé PG malgré la scène du coeur arraché. La MPAA a donc décidé, à raison selon moi, de créer un classement intermédiaire entre le PG et le R plus violent, et c'est ce qui a conduit à la création du PG-13, soit l'interdiction aux enfants de moins de 13 ans non accompagnés." (**). Les Gremlins viennent initialement de légendes autour de créatures s'attaquant aux avions de guerre durant la IIème Guerre Mondiale.

Gremlins gizmo

Une idée qui avait donné par la suite le roman de Roald Dahl (1943), ainsi qu'un projet d'adaptation animée chez Disney et surtout un épisode de La quatrième dimension, le même dont George Miller a fait un remake dans le film précité. Le personnage de Dick Miller est le seul personnage qui parle de cette légende, comme pour amener une continuité avec son rôle dans Hurlements (c'est son personnage qui évoquait les rouages de la lycanthropie dans le film de 1981). Dante et Columbus revisitent ce personnage légendaire en lui instaurant des règles précises. Initialement, il s'agit d'un mogwaï qu'il ne faut pas nourrir après minuit, ne pas mettre à la lumière vive et surtout de ne pas faire tomber de l'eau sur lui. Les gremlins arrivent finalement avec ce dernier commandement. Un peu comme les xénomorphes de la saga Alien (1978-), les gremlins ont plusieurs temps de gestation. D'abord sous un aspect mignon à cause de l'eau, puis en cocon suite à de la nourriture et enfin leur forme finale pas loin du reptile. Des êtres perfides, voleurs, destructeurs, qui fument, boivent et même disons le clairement sont de véritables psychopathes. A ce niveau, Dante et Columbus orchestrent un véritable jeu de massacre et pour un film disons familial, on peut même employer le mot trash.  

Gremlins death

Vous voulez un exemple de la violence de Gremlins? En voilà un beau.

Un mec déguisé en Père Noël est attaqué par plusieurs gremlins devant deux policiers indifférents. Ces mêmes bonhommes finiront dans leur fuite avec des freins peu coopératifs. La personne la plus détestable de la ville (qui n'est autre que celle qui servira de décor à la trilogie Retour vers le futur) finira avec une mort digne de ce nom (et donc jubilatoire). Le professeur finira littéralement sous la table quand d'autres personnes seront attaquées dans leur foyer. A ce niveau, la mère de Billy (Frances Lee McCain) est peut être le personnage qui subit le plus les assauts des vilaines bêtes (elle manquera tout de même d'être étranglée, scène merveilleusement choquante pour un jeune public). Mieux, elle les dégomme avec une violence monumentale: un passera au mixeur (voir ci-dessus), un autre dans le micro-onde et le dernier aura droit à un traitement que n'aurait pas renier Norman Bates! Gremlins est souvent considéré comme un film d'horreur familial et sa réputation n'est pas volé. Quand on croit qu'il y en a plus, il y en a encore puisque Dante rajoute au film son cynisme habituel. L'anecdote du personnage de Phoebe Cates en est la preuve la plus évidente. Jusqu'à présent, le film qui se montrait était mignon et typique d'un film de noël classique, allant même jusqu'à citer La vie est belle (Frank Capra, 1946). Puis Gizmo a eu sa transformation et le changement de ton s'est fait petit à petit. 

Gremlins Phoebe

Mais ce passage précis va plus loin encore, puisque Dante dézingue le mythe du sacro-saint réveillon de Noël en évoquant un drame horrible. Kate était déjà un personnage sympathique, elle le devient d'autant plus pour le spectateur en se révélant touchant. Pour le reste, Dante n'épargne pas non plus son héros (Zach Galligan) caractérisé comme un grand bénêt accumulant les bourdes. Un détail que changera un peu le réalisateur sur le second opus et heureusement parce qu'aussi sympathique est Billy, il est quand même un brin stupide. Dans cet opus, on voit rarement les Gremlins en déplacement en dehors de quelques plans (dont un en stop-motion), cadrés jusqu'à la ceinture les trois quarts du temps. Histoire de ne pas montrer sans le faire exprès un technicien ou tout simplement de trop en montrer. Sur ce film, Dante a fait le nécessaire pour montrer le plus possible ses créatures et il n'y a pas forcément besoin de les montrer systématiquement en mouvement. Une chose différente sur le volet suivant où les déplacements sont plus nombreux notamment parce que Dante avait une carte blanche totale. Si Kevin McCarthy n'est pas réellement de la partie, Joe Dante a tout de même trouvé moyen de lui faire un clin d'oeil. C'est ainsi que Billy et Gizmo regarde L'invasion des profanateurs de sépultures (Don Siegel, 1956). 

Gremlins cinéma

Quoi de plus meta que de voir des choses au cinéma alors qu'on est au cinéma?

De même, le film fera différents clins d'oeil à divers films, à l'image du Magicien d'Oz (Victor Fleming, 1939) avec ce gremlin fondant à l'écran (la première production Amblin qui y fait allusion avant Roger Rabbit); le robot Robby et la machine à explorer le temps dans une même scène; et bien évidemment Blanche Neige et les sept nains (David Hand, 1937). Si Gremlins 2 s'est fait, ce n'est initialement pas du voeu de Joe Dante. Le réalisateur enchaîne trois films après Gremlins, la plupart se soldant par des échecs commerciaux et loupe même le coche avec une célèbre chauve-souris (on en reparlera plus bas). C'est alors qu'il est appelé quasiment à la rescousse par une Warner cherchant à faire une suite de ce gros succès de la décennie 80's, tout en ne savant pas comment s'y prendre. Le studio lui a alors donné carte blanche, pensant peut être que le réalisateur allait reprendre la formule du premier film. Manque de pot, la Warner est tombée sur une belle peau de banane. Même si le réalisateur a fait revenir Galligan, Cates, Miller, Jackie Joseph, Keye Luke et bien évidemment Gizmo, La nouvelle génération ne se déroule ni à Noël, ni dans la ville que l'on connaît (cette suite se situe à New York et principalement en huis clos dans un immeuble) et ne parlons même pas du ton. Si Gremlins était un film d'horreur familial, Gremlins 2 est une comédie satirique. 

Gremlins 2

Warner n'a pas semblé le comprendre si on se fit rien qu'à la bande-annonce du film. On a plus l'impression de voir la bande-annonce de la suite d'un film d'horreur que celle d'une comédie satirique. La promotion misait sur la nostalgie angoissante du film (avec musique et voix-off qui en rajoutent une couche), avant de montrer des images du film tout aussi opressantes. Pas de doute que quand le film est sorti, le public s'attendait à tout autre chose. A cela se rajoute une date de sortie américaine modifiée à la dernière minute. Dante évoque aussi de la distance entre ses deux films: "Le film est sorti six ans après Gremlins, et il a coûté trois fois plus cher. Vous ne pouvez pas laisser passer autant de temps. Ghostbusters 2 [Ivan Reitman, 1989] avait eu le même souci l'année précédente, il n'a pas très bien marché non plus. (...) je crois que l'idée même des gremlins était devenue quelque peu dépassée." (**). D'aucun dirait que ce type d'allusion correspond à bons nombres de suites tardives ou reboots qui pullulent ces dernières années (l'exemple évident: Independence Day Resurgence de Roland Emmerich, sorti vingt ans après l'original sans réel attente). Cette séquelle est le fruit d'un coup de folie de Dante, le genre où le réalisateur se lâche complètement sans avoir à rendre de compte à un studio. La Warner l'a laissé faire, elle subira un second film qui ne lui correspond pas.

Par la suite, le réalisateur ne travaillera plus qu'une seule fois avec la Warner et le studio se gardera bien de le remettre à sa place cette fois-ci. Ce sera pour Les Looney Tunes passent à l'action en 2004... Sur cet opus, ce n'est plus Chris Walas qui s'occupe des petites bêtes mais Rick Baker. Au départ sceptique quant à faire mieux que Walas, Dante a donné carte blanche à Baker afin de créer de nouvelles créatures. C'est ainsi que l'on aura droit à un gremlin intelligent et qui parle, une femelle amoureuse de Robert Picardo, un gremlin électrique, un autre dont des légumes poussent sur son corps, une chauve-souris terminant en gargouille, un gremlin araignée, un autre est défiguré à la manière du fantôme de l'opéra... Le film y gagne considérablement, proposant ainsi des nouveautés par rapport à l'original. D'autant que la plupart ont au moins un moment de bravoure. Jusqu'à leur faire faire un show off-Broadway sur New York New York (1977) ! Dante malmène encore une fois la mascotte de la franchise, mais peut être un niveau au dessus. Cette fois, Billy n'est pas responsable de l'arrivée des gremlins. Gizmo n'aurait jamais eu de problèmes s'il n'était pas sorti du tiroir. Mais il tiendra sa vengeance en devenant un guerrier tel John Rambo. Même si le ton est moins trash que dans l'original, Dante réserve quelques moments dignes de ce nom comme le gremlin passant à la broyeuse ou la scène de l'ascenseur assez opressante.

Toutefois, une scène avec un gremlin ne semble pas fonctionner: celle où Dick Miller affronte la chauve-souris en pleine rue. On voit que l'acteur peine à taper dedans et surtout les gens n'ont aucune ou si peu de réactions face à une chauve-souris hideuse qui attaque quelqu'un en pleine rue. Ce qui intéresse davantage Dante sur ce film est de se moquer des dirigeants de grandes entreprises opressant leurs employés à force d'un politiquement correct perturbant. Selon Dante, le personnage de John Glover est un mélange de Donald Trump et Ted Turner et on ressent tout le cynisme qui en découle. Le personnage n'est pas vraiment méchant, c'est son discours qui déconcerte. Tout ce qu'il voit est source d'argent à se faire. Quand il voit la ville de Billy, il y voit le moyen de faire une cité identique dans le New Jersey. Quand il voit Gizmo, il pense merchandising (d'aucun dirait que Dante cite ouvertement la Warner qui s'est bien enrichi sur la mascotte). Son homme de main incarné par Picardo enlève toute créativité aux employés, au point de les confiner dans une unique vision. Un autre cas se présente quand on entend que Casablanca (Michael Curtiz, 1942) sera diffusé sur la chaîne du groupe en couleur et avec une fin heureuse. Tout doit être au goût du patron et de ses subordonnés. Ce qui n'est pas prévu doit être mis à la poubelle. 

Gremlins 2 John

John Glover vendeur de rêve depuis 1990.

C'est ce que fait comprendre le présentateur d'une émission de cinéma (Robert Prosky), disant que les films d'horreur en noir et blanc sont bannis de la programmation car on veut de la couleur. Sans compter la surveillance qu'opère Picardo sur les employés, jusqu'à en virer un (le fidèle Henry Gibson) pour avoir fumer une cigarette. Dans le lot, on peut également rajouter la fameuse vidéo de fin d'antenne, renvoyant avec dix ans d'avance au bug de l'an 2000. En effet, la plupart des chaînes de télévision ont évoqué au fil des années avoir une vidéo au cas où la fin du monde aurait lieu notamment pour 2000. Glover sort de son chapeau une vidéo bien putassière jusqu'aux symboles utilisés: le drapeau américain, la nature qu'ironiquement l'entreprise bousille et le message qui va avec ("Nous espérons que vous avez aimé nos programmes, mais et c'est beaucoup plus important, nous espérons que vous avez aimé la vie"). Un véritable vendeur de rêve. Dante s'amuse également avec le film, alignant les vannes meta plutôt bienvenues. Ainsi, Kate commence à évoquer une autre anecdote sentant fort la pédophilie, avant que Billy ne la stoppe. Une manière comme une autre pour le réalisateur de se moquer de l'une des scènes phares du précédent opus. Dans cette optique parodique, Gremlins 2 est un temps arrêté car les gremlins sont allés dans une salle de projection. 

Gremlins trio

Le réalisateur avait même pensé à montrer des pancartes de gremlins lors des séances du film, histoire de faire croire que les créatures étaient bien dans la salle. Une vanne qui n'a visiblement pas plu à la Warner. Au même titre, le film s'ouvre et se ferme sur des sketchs des Looney Tunes réalisés par Chuck Jones. L'occasion pour le réalisateur de rendre un premier hommage à un de ses mentors déjà présent le temps d'un caméo dans le précédent opus. Enfin, Dante a permis de sortir Christopher Lee de l'agonie dans laquelle fut sa carrière durant les 80's. Un personnage de savant fou faisant la collection des virus et que l'on voit même trimballer une causse (encore un clin d'oeil aux Body Snatchers). Au vue du bêtisier, l'acteur s'est visiblement plus amusé que sur le tournage de Hurlements 2 (Philippe Mora, 1986)... Si le réalisateur a signé d'autres excellents films par la suite, il n'obtiendra jamais un contrôle aussi total sur une production qu'avec Gremlins 2. Un film qui va dans tous les sens, mais réussit totalement à être une oeuvre foutraque, inventive et cinglante. Une race rare. 

  • Explorers (1985): Chronique d'un échec qui aurait pu être évité

Explorers

Dans un premier temps, la Warner offre à Joe Dante l'occasion d'adapter Batman au cinéma. A cette époque, on retient surtout le cape crusader pour la série et le film avec Adam West (1966-68) et dans les kiosques, le personnage subit une transformation radicale à travers des runs signés Frank Miller. "Le studio avait un scénario qui n'est pas celui qui a finalement été tourné [par Tim Burton en 1989], Ivan Reitman était censé le faire mais il a quitté le projet. C'était une adaptation très classique: les parents de Bruce Wayne sont tués, il devient Batman. Robin était là, Alfred aussi. C'était plutôt cool de se voir proposer ça (...) Mais un soir, je me suis réveillé au beau milieu de la nuit en me disant que je ne pouvais pas tourner ce film. Je ne crois pas en Batman en fait. Je n'ai jamais acheté l'idée du manoir dans la colline, du gamin traumatisé, de ce type riche qui se fabrique un alter-ego (...) Si je voulais faire ce film, c'est parce que j'aimais le personnage du Joker en fait. Donc j'ai refusé le projet, et tout le monde m'a pris pour un cinglé, ce qui était peut être vrai" (**). Dans cette optique, le réalisateur avait pensé à John Lithgow pour incarner le Joker. A la place, Dante se lance dans le projet Explorers pour Paramount. Quand Joe Dante s'intègre au projet, il a déjà un scénario et un réalisateur évincé.

Explorers Joe

Joe Dante avec Ethan Hawke et River Phoenix.

En l'occurrence Wolfgang Petersen dont le studio ne voulait pas d'une seconde Histoire sans fin. Dante a eu accès au scénario dans une pièce privée de peur d'un possible espionnage industriel. De son aveu, le scénario n'était pas fini ou tout du moins la deuxième partie était assez pauvre, se résumant à la découverte des enfants de jeunes extraterrestres amateurs de baseball. Une trame qui malheureusement n'a pas vraiment changé dans le résultat final et pire, la Paramount a quasiment obligé le réalisateur à le réaliser et monter au plus vite dans le but de le sortir à l'été 1985, même après le changement de direction qui l'a avancé de deux mois. Une erreur totale qui a engrangé un tournage à la vitesse de l'éclair, un film qui ne semble pas fini et des effets-spéciaux qui ne fonctionnent pas vraiment. Selon Dante, "la fin du film devait dérouler une théorie selon laquelle tous les personnages du film étaient connectés. Ce concept a été complètement abandonné au final. (...) Si vous regardez attentivement -et en particuliers la dernière partie- vous remarquerez que beaucoup de passages ont été doublé en post-synchronisation pour donner plus de sens aux dialogues parce que les répliques originales faisaient à des idées qu'on ne voit finalement pas dans le film" (3). Quand Explorers sort dans les salles, il est assez mal accueilli et ne commencera à se faire une réputation qu'à sa sortie vidéo.

Explorers aliens

Un constat qui va se renouveller plus d'une fois sur le reste de sa filmographie. A la question d'un director's cut, le réalisateur se veut catégorique: "Un immense fan d'Explorers m'avait proposé de financer la restauration du film. Quand nous sommes allés chez Paramount, ils n'avaient plus aucun négatif du film, ils avaient tout jeté... Le studio a même ajouté que je devais m'estimer chanceux que le film soit sorti en vidéo. C'est dire combien ils méprisent Explorers" (3). Ou quand le serpent se mord la queue. Explorers est un film difficile à voir pour son réalisateur et il l'est peut être tout autant pour le spectateur. Ce n'est en rien un mauvais film, mais il a été victime du studio qui la produit et le résultat en paye les conséquences. Si la première partie (particulièrement longue et couvrant les trois quarts du film) est intéressante car Dante a eu plus de temps pour la monter, la seconde partie a bien du mal à convaincre. On voit bien le travail de Rob Bottin sur les extraterrestres, mais leur design n'est pas forcément génial à l'origine. Toutefois, les personnages sont assez bien caractérisés pour qu'ils soient intéressants. Si la fille (Leslie Rickert) parle un peu mieux, son frère (Robert Picardo) communique à travers des sons issus de la pop culture terrienne. C'est ainsi que sa première parole sera "Quoi d'neuf docteur?". 

Explorers amanda

Ils voient également que les terriens ont peur d'eux en faisant des fictions où ils sont considérés comme des ennemis. Ce qui concorde avec le début du film où Ben (Ethan Hawke) est réveillé par un passage de La guerre des mondes (Byron Haskin, 1953). On peut donc comprendre la méfiance dans les deux camps. En revanche, on ne comprend pas vraiment ce qui arrive, car le voyage n'a pas de réelle finalité à l'écran. Les héros trouvent des aliens, font connaissance, causent un peu avec, puis partent comme si de rien n'était. De même, le traitement du personnage de feu Amanda Peterson peut déconcerter. Elle apparaît comme un love interest de Ben, puis une fois en pleine voyage plus rien sur elle à part une allusion du garçon avec la demoiselle alien. Puis quand ils repartent, elle a un flash et finit par les rejoindre jusque dans le rêve commun des garçons, devenant ainsi la petite-amie de Ben. Un aspect romantique qui n'est pas toujours traîté de la bonne manière, surement encore une fois à cause du montage. On aura donc plus tendance à apprécier la partie où les jeunes cherchent à construire un vaisseau volant d'après un rêve qu'ils ont fait en même temps. Un aspect qui renvoie à ce que disait le réalisateur plus haut à propos de la connexion entre les personnages. Même s'il n'a pas pu faire ce qu'il voulait, cet aspect apparaît tout de même dans le film.

Explorers circuit

Les passages du circuit imprimé (plutôt réussis au passage) ne sont pas sans rappeler Tron (Steven Lisberger, 1982), à la différence que cette fois ce n'est pas un jeu-vidéo mais un monde issu du rêve des héros. Les rêves qu'ils font leur permettent de construire un vaisseau spatial fait autour d'un champ de force. C'est ainsi que le réalisateur les présente faire des essais jusqu'au premier grand départ. L'occasion de montrer Dick Miller en pilote d'hélicoptère nostalgique et Robert Picardo dans un drôle de space opera. Le même genre qui sera parodié dans Cheeseburger film sandwich (1987) avec décors en carton pate, un personnage principal au nom évocateur (Starkiller, soit le premier nom de Luke Skywalker) et les répliques qui vont avec ("Pour moi c'était un père, cela vous le comprenez? -C'était mon vrai père!"). Un avant-goût du space opera pour Picardo, acteur récurrent des séries Star Trek Voyager (1995-2001) et Deep space nine (1993-1999)et même Dante qui réalisera le téléfilm The osiris chronicles (1998). Dante différencie assez rapidement ses personnages: le fan de science-fiction amoureux, le scientifique en herbe (River Phoenix) et le gamin un peu seul (Jason Presson). Des clichés certes, mais dans la mouvance des teen movies de l'époque qui s'amusaient des clichés pour pouvoir les contrecarrer par la suite. La première partie participe grandement au charme d'Explorers  (d'autant que les personnages sont attachants) et on peut comprendre le culte qu'il a engendré. 

Explorers vaisseau

En 2014, la Paramount a décidé d'appuyer sur le bouton remake, ce qui paraît assez aberrant si l'on se fit à ce qui est dit plus haut. Comme le dit assez bien Joe Dante, Explorers est un film "symptomatique de son époque", un film type Amblin qui peut difficilement être refait aujourd'hui. Un projet qui risque aussi bien de ne pas plaire aux fans du film qu'à des spectateurs néophytes qui auront bien du mal à comprendre l'intérêt. Toutefois, il est de bon ton de toucher du bois puisque le projet n'a jamais réellement avancé, au détriment d'un troisième Gremlins qui est bien parti pour se réaliser avec Chris Columbus aux manettes sous la forme d'un reboot. Quand on voit à quel point la carrière du scénariste-réalisateur a chuté depuis Harry Potter et la chambre des secrets (2002), il y a de quoi avoir la frousse.

  • Innerspace (1987): Une aventure au delà des limites du corps humain

Innerspace

Après la déconfiture Explorers, Joe Dante tourne des segments du film Cheeseburger film sandwich et des épisodes pour la série produite par Spielby Histoires fantastiques (1985-87). Les deux collaborateurs renouent ensuite avec InnerSpace plus connu chez nous sous le titre L'aventure intérieure. Si le film s'est produit sans problème, la campagne de promotion et même le titre original ont tué l'exploitation du film selon Dante. "Ni l'affiche ni la campagne de pub ne montraient que le film est une comédie. Les acteurs n'étaient pas dessus, c'était juste un gros pouce avec le petit vaisseau posé dessus [voir ci-dessus]. (...) Elle donnait l'impression d'un film purement basé sur la technologie, le genre de projets que les femmes n'ont généralement pas envie de voir. Le film a fait un mauvais démarrage et à cette époque, si un film ne marchait pas dès le départ, le studio avait tendance à le laisser tomber. Dans ce cas précis cependant, Warner Bros aimait le film et ils l'ont ressorti avec une nouvelle affiche [voir ci-dessous] (...) Ça n'a pas marché non plus. Le titre était vraiment problématique et nous le savions, mais nous n'avons pas réussi à en trouver un meilleur." (**). En général, on retient aussi le film dans la catégorie potin, puisqu'il est à l'origine de l'union entre Dennis Quaid et Meg Ryan. 

Innerspace_2

Si L'aventure intérieure suscite un peu moins l'attention aujourd'hui qu'à sa sortie vidéo, il reste un film apprécié et les projections survenues depuis (rappelons que votre cher Borat l'a revu au cinéma en début de mois) confirment à quel point ce film a été un rendez-vous manqué dans les salles obscures. C'est un film qui gagne vraiment à être vu sur un écran de cinéma pour profiter de sa qualité technique irréprochable. On dit parfois que les films à effets-spéciaux pré-90's ont tendance à vieillir, à cause des nouvelles techniques, de maquillages qui passent moins bien désormais... Pourtant InnerSpace tient plutôt bien le choc, notamment lors de ses séquences à l'intérieur du corps de Martin Short (comme de Meg Ryan charmante au possible). Dante réussit même à donner lieu à un affrontement génial en plein estomac entre Dennis Quaid dans son module et Vernon Wells dans un robot! A ce titre, la transformation physionomique de Martin Short en Robert Picardo est toujours aussi impressionnante à voir, un vrai moment cartoonesque. Les effets-spéciaux sont au service du récit à l'inverse de ce que l'on voit dans certaines productions récentes misant sur les SFX au lieu d'un scénario. L'équipe des effets-spéciaux sera logiquement récompensée aux Oscars pour ce travail de qualité. C'est aussi un film où le réalisateur se révèle peu cynique par rapport à d'habitude. Pas que son style ne soit plus à l'écran, puisqu' InnerSpace bénéficie d'un style fort cartoonesque raccord au sujet.

Juste que sur ce film, Dante laisse tomber le cynisme pour livrer une comédie d'espionnage. La science-fiction ne tient que sur ce qui arrive à Dennis Quaid. Un postulat qui se détache du film dont il est le pastiche Le voyage fantastique (Richard Fleischer, 1966). Tout le film part d'une opération qui tourne mal. Tuck Pendleton (Quaid) est miniaturisé dans un vaisseau pour pouvoir être mis dans un lapin. Des espions industriels finissent par liquider les trois quarts des scientifiques et s'emparent d'une des puces nécessaires à la transformation. Sauf qu'un d'entre eux a eu le temps d'insérer Tuck dans le corps de Jack Putters (Short). Le héros est alors traqué par les espions industriels. L'acteur comique voit ici un moyen de montrer ses talents comiques à travers ce personnage hypocondriaque particulièrement sensible. Rien de plus cocasse que d'avoir un dur à cuire dans le corps d'un complexé. L'accroche sur l'affiche française est assez éloquente: "il y a en Jack Putter un héros qui sommeille". Elle ne parle pas tant de  que du personnage de Short lui-même, personnage qui se découvre des talents cachés et qui arrive au final à s'accepter. Grâce à Tuck, Jack réussit à se surpasser, à montrer qu'il est capable de grandes choses. Il n'est pas un héros, il le devient. De la même manière, Tuck redevient le héros qu'il était avant de toucher le fond. 

Innerspace vaisseau

 

Pour les ennemis, Dante dévoile des personnages tous plus ridicules les uns que les autres. L'avocat mouillé jusqu'au coup dans l'espionnage industriel pour se faire de l'argent (Kevin McCarthy). Une seconde (Fiona Lewis) qui prend du plaisir avec le bras robotisée de Vernon Wells, scène qui vaut à elle seule le fou-rire instantané. L'éternel Bennett de Commando devient une sorte de Terminator couteau-suisse avec ce fameux bras servant aussi bien de flingue que de lance-flamme. Un homme de main atypique qui se rajoute dans les rôles phares d'un acteur qui aura beaucoup joué les méchants. A ce lot d'hurluberlus peut se rajouter le Cowboy (Picardo), personnage tout ce qu'il y a de plus cliché et collecteur de secrets industriels. Le tombeur avec un accent à coucher dehors, un chapeau sur la tête, des santiags, un cigare dans la bouche et qui sabre le champagne en slip kangourou! S'il y a peut être un défaut au film est sa fin ouverte. La seule de ce type dans la carrière de Joe Dante et on doit bien avouer que cela ne fonctionne pas vraiment. On a un peu l'impression de faire face à un climax de dernière minute et sans finalité. Mais ne boudons pas notre plaisir, InnerSpace est un divertissement tout ce qu'il y a de plus solide.

  • The 'Burbs (1989): Vous ne verrez plus vos voisins du même oeil

The burbs

Avant de s'attaquer à la séquelle de Gremlins, Joe Dante se voit proposer The 'Burbs par le producteur Brian Grazer. Un film qui s'est tourné assez rapidement pour des raisons beaucoup moins pénibles que celles d'Explorers. "Nous l'avons tourné dans l'ordre à cause de la grève des scénaristes de 1988, et nous avons beaucoup improvisé. Nous avions des acteurs très intelligents, du coup une bonne moitié des dialogues qui provoquent le rire dans le film viennent d'improvisations sur le plateau." (**). Si le film n'est pas un carton au box-office, il est toutefois un petit succès plutôt bienvenu pour Dante en ces 80's pas toujours très charitables. Toutefois et la présence de Tom Hanks en personnage principal, le film sort par chez nous directement en vidéo. Longtemps un fond de tiroir pour Universal (je salue d'ailleurs le camarade Olivier qui m'avait envoyé le DVD il y a quelques années, il fonctionne toujours), le film est ressorti cet hiver avec une édition collector de l'éditeur Carlotta. De quoi permettre au film de trouver un nouveau public (ce qui visiblement semble avoir porté ses fruits). Exhumée par l'éditeur Arrow, la copie de travail de The 'Burbs a été rajouté également au BR français, permettant de montrer une version pas vraiment différente de celle finalement sortie, mais qui justifie un détail en particulier. 

The burbs fisher

Durant tout le film on voit que Ray Paterson (Hanks) est à la maison, dit qu'il profite de ses vacances. Le premier montage était plus explicite et finalement plus compréhensible: Ray est tout simplement au chômage depuis quelques temps et le cache à sa femme (Carrie Fisher) en prétextant des vacances bien méritées. Son patron apparaissait ainsi dans le cauchemar que fait Ray sous les traits de Kevin McCarthy. La fin était également différente puisque le personnage d'Henry Gibson faisait un discours sur les suburbs avec la même issue. Art Weingartner (feu Rick Ducommun) ne retrouvait pas sa femme également. Une fin bien moins convaincante que celle qui a finalement été gardé. Dès le premier plan, Dante installe la thématique de la surveillance à outrance en prenant le point de vue d'un potentiel satelitte zoomant progressivement sur une suburb américaine. Ces fameuses zones résidentielles si propres sur elles que dézinguait Tim Burton dès l'année suivante avec Edward aux mains d'argent. C'est ainsi que tous les voisins vont commencé à espionner les nouveaux arrivants, pensant à des tueurs ou tout du moins à des gens aux moeurs très étranges. Dès lors, Dante montre une sorte de film dans le film, puisque Corey Feldman et ses potes regardent leurs voisins cherchant la petite bête comme s'il s'agissait des personnages d'une sitcom quotidienne.

Un aspect renforcé par un décor unique: celui d'une rue de surburb. Chaque jour, voire chaque heure il y a un potentiel rebondissement et chaque voisin est un cliché. Feldman le fait d'ailleurs comprendre assez rapidement au détour d'une séquence: Ray est le sceptique qui se cache pour fumer ses cigares; Art le paranoïaque pensant que les voisins sont des tueurs et dont la femme est partie depuis un certain temps; et Mark Rumsfield est le militaire à cran sortant le drapeau américain chaque matin (Bruce Dern). Leurs cibles? Les Klopek, ces gens peu accueillants voire bizarres, dont la maison est le témoin de drôles de lumières la nuit. Ce qui revient à l'objet même du suspense. Pour Feldman et ses amis, c'est un spectacle permanent que l'on regarde une part de pizza et une bière dans chaque main, alimenté par des voisins finalement acteurs d'un show qu'ils ne contrôlent absolument pas. Toutefois, Feldman devient acteur lui-même en stoppant la police pour que le show continue de plus belle. Dante joue sur la paranoïa de ces personnes cherchant à tout prix à avoir le fin mot de l'histoire jusqu'à en devenir dingue. Il n'y a qu'à voir le cauchemar de Ray. Dans la première partie, il en vient à cauchemarder autour des films qu'il a regardé avant de dormir, soit L'exorciste (William Friedkin, 1973), Course contre l'enfer (Jack Starrett, 1975) et surtout Massacre à la tronçonneuse 2 (Tobe Hooper, 1986). 

Dans la seconde, il a tous les personnages autour de lui attaché comme pour griller sur un barbecue, avant de se réveiller avec un mec disant "it's a beautiful day" à la télévision! Par la même occasion, le réalisateur se garde bien de brouiller les pistes avec les Klopek en multipliant les rebondissements improbables: l'ancien voisin n'a curieusement jamais dit au revoir; le gant plein de sang; les lumières dans la nuit; le passage délirant dans la maison; un tibia apparaissant dans le jardin; le voisin disparu; et enfin le final. On pense qu'il y a un truc louche, mais rien n'est clairement visible à l'écran avant les dernières minutes qui enchaînent les révélations loufoques. C'est peut être à cause de cela que Joe Dante est peu convaincu de la fin de son film. Elle est pourtant la conclusion la plus digne à un film frappadingue jusqu'à sa résolution. Avec ce film, Dante signe une véritable charge sur les suburbs, n'hésitant pas à égratigner tout le monde sur son passage. Il n'y a qu'à voir l'ami Bruce Dern qui semble s'être bien marré à jouer les soldats au garde à vous, chose qu'il refera pour Dante en doublant un des jouets de Small Soldiers. Finalement, seules les femmes (Fisher mais aussi Wendy Schaal) apparaissent comme les voix de la raison dans cette folie furieuse. Le pire est peut être de se dire que cette folie a mené à quelque chose, c'est dire à quel point The 'Burbs est un film merveilleusement dingo! 

The burbs groupe

Vous ne le savez pas encore, mais ils vous surveillent déjà.

Allez à la semaine prochaine!


* Propos tirés de: http://www.ecranlarge.com/films/interview/901667-joe-dante-interview-carriere-1ere-partie

** Propos issus de Rockyrama numéro 10 (février 2016).

3 Propos issus de Cinemateaser numéro 49 (novembre 2015).

Autres sources:

  • https://www.ecranlarge.com/films/interview/901668-joe-dante-interview-carriere-2eme-partie
  • http://www.ecranlarge.com/films/news/965327-joe-dante-dit-tout-sur-le-batman-que-vous-ne-verrez-jamais-et-l-interprete-original-du-joker