Après près d'un mois passé à revenir sur la carrière de Joe Dante, il est temps pour la Cave de Borat de terminer sa rétrospective. Quatrième et dernière cuvée consacrée au réalisateur des Gremlins avec ses trois derniers crus produits entre 2004 et 2014. (Attention spoilers)

  • Les Looney Tunes passent à l'action (2003): La fin d'une époque dingue

Les looney tunes

Durant les 80's, Joe Dante a eu l'occasion de croiser son idole Chuck Jones, éminent animateur, réalisateur et créateur des Looney Tunes. Les deux se lient d'amitié au point que Jones fera une petite apparition dans Gremlins (1984) et tournera un cartoon pour le second opus (1990). Au cours des années 90, la Warner et Joe Dante organisent une réunion avec les animateurs de cartoons Warner encore vivants et certains de leurs films ont été projeté. L'occasion pour eux d'évoquer des anecdotes sur leurs films, ce qui a permis à Dante et au scénariste Charlie Haas d'inclure plusieurs informations pour le projet "Termites Terrace". "C'est l'histoire de la naissance de Bugs Bunny, mais il y a aussi d'autres personnages. Il y avait des interractions avec des stars de cinéma. A cette période, les gens du cinéma et de l'animation se côtoyaient. (...) Et l'histoire a aussi un côté sérieux car elle est tirée de faits réels. (...) On est allé le présenter chez Warner Bros (...) et ils nous ont dit: 'C'est intéressant...' Des gens comme Steven Spielberg ont lu le script et dit : 'Ce film est parfait pour toi. Il faut que tu le fasses !' A l'époque Warner Bros s'intéressait plus à son avenir qu'à son passé. Et l'avenir, c'était Space Jam. Ça leur semblait plus attrayant de réunir un personnage de cartoon et une vedette du sport que de faire un film d'époque pour un public dont la mémoire ne va que dix ans en arrière. Les choses n'ont pas fonctionné et on n'a pas fait d'autres tentatives. Space Jam a connu un énorme succès et ils ont décidé que c'était la direction qu'ils voulaient donner à ces personnages." (*).

Chuck

Toutefois, le réalisateur ne semble pas avoir oublier ce scénario, pensant même que cela ferait un bon livre. Relancer le projet en l'état semble plus ou moins impossible, d'autant qu'il faudrait que Warner donne son accord à un réalisateur qui ne vaut plus grand chose sur le marché hollywoodien. Comme il le dit également, "ce n'est pas comme si je pouvais juste réécrire le script, mettre Woody Woodpecker dedans et dire : 'Voilà ce qui s'est passé avec Walter Lance.' Ce n'était pas ce genre d'histoire." (*). Il s'agissait d'un script mettant en scène Chuck Jones et ses créations et cela ne peut être modifier. Entretemps, la Warner produit diverses séries d'animation reprenant plutôt bien l'esprit des cartoons initiés par Chuck Jones. On pense aux Tiny Toons (1990-95), aux Animaniacs (1993-98) ou à Minus et Cortex (1995-98), ironiquement toutes produites par Spielby. Des projets de suite à Space Jam (Joe Pytka, 1996) ont été lancé avant celle qui survient actuellement, notamment une avec Jackie Chan. Chuck Jones meurt en 2002 et Joe Dante voit l'occasion de rendre un dernier hommage à son mentor, lui qui n'avait pas aimé Space Jam. Les problèmes viendront assez rapidement pour le réalisateur avec des exécutifs peu intéressé par son projet et des responsables marketing voulant que le public retrouve des personnages laissés de côté depuis... Space Jam.

Les Looney tunes Daffy

Dante a dû faire des projections-test avec les exécutifs. Ce qui s'est avéré catastrophique et pour cause, l'animation n'était pas présente. Comme les trois quarts du film sont un mélange de live action et de personnages animés incrustés, cela ne pouvait pas réellement fonctionner sans ça. Ce qui a accentué les problèmes entre Dante et la production, évoquant au moins une vingtaine de scénaristes pour un seul finalement crédité (Larry Doyle) en constante réécritures. Les divergences ont continué durant un an de post-production autour du ton et de certains plans comme les personnages parlant directement à la caméra mal vus du studio. Une aberration pour Dante car c'est un des gimmicks de la plupart des cartoons et pas seulement des Looney Tunes. Selon Dante, "[le film] était très éloigné du script sur lequel j'avais accepté de travailler" (**). Au final, le film n'a pas reçu un accueil critique favorable et le flop commercial fut redoutable (68 millions de dollars récoltés pour 80 de budget). L'échec est d'autant plus dur que quelques mois après, le fidèle compositeur Jerry Goldsmith nous quittait, laissant depuis son réalisateur fétiche dans un embarras musical particulièrement triste. Un peu comme Small Soldiers (1998), Les Looney Tunes passent à l'action est un film qui est aussi passé par une certaine réhabilitation, peut être moins forte mais il a réussi à se trouver un public (votre interlocuteur en est la preuve, l'ayant détesté à sa sortie). 

Les Looney Tunes Scooby

Sammy et Scooby demandent des comptes pour l'adaptation de Raja Gosnell. On se rajoute à la table?

Certainement là aussi parce que le public ne s'attendait pas à un film d'aventure bardé de références pour le public adulte. Des références il y en a notamment au niveau des personnages. Celui de Brendan Fraser a été viré par le vrai Brendan Fraser sur La Momie (Stephen Sommers, 1999). La raison? On voyait plus le cascadeur que l'acteur à l'écran. Le final sera l'occasion pour l'acteur de s'amuser avec sa propre image de star en faisant des caisses sur un tournage. Une séquence digne d'une célèbre scène de Last action hero (John McTiernan, 1993), à la différence que la doublure n'est pas un personnage issu d'un film. L'autodérision de Fraser fait plaisir à voir, lui qui honnêtement a eu son heure de gloire durant un petit temps avant de devenir un brin has been après... Les Looney Tunes passent à l'action. Son père est incarné par Timothy Dalton. Il joue un acteur qui joue un espion (notamment dans Licence to spy, soit à peu de chose près Licence to kill) et également un espion tout court. Dalton joue merveilleusement bien cette caricature évidente de 007, jusqu'à montrer le personnage tabassant ses ennemis en téléphonant ou même attaché. On peut d'ailleurs voir le personnage d'Heather Locklear comme une de ses "girls", vu qu'ils ont un passé commun. Il est bon de remarquer aussi que sa dernière tenue est assez ressemblante de celle de la légendaire Emma Peel dans The Avengers (1961-69).

Les Looney tunes spy

DJ un héros qui s'ignore dans l'ombre de son paternel.

DJ Drake (Fraser) est d'ailleurs souvent dans l'ombre de son père et cette aventure sera l'occasion pour lui de devenir un véritable héros de cinéma. Pas besoin parfois des spotlights et des "moteur, action" pour le devenir. Kate (Jenna Elfman) est l'exemple type de l'exécutif cynique qui croit tout savoir de ce qui fonctionne au cinéma, y compris ce qui est politiquement correct. Au revoir donc Bugs Bunny qui se travestit ou le sidekick qui s'en prend plein la figure (Daffy Duck que l'on vire comme s'il ne faisait pas partie des meubles du studio). Daffy est d'ailleurs qualifié d'idole de "gros dégueulasses des sous-sols" (du moins en vf), sous-entendant plus ou moins les geeks avec une violence verbale forte. Dante enlève volontairement Lola Bunny de l'équation, personnage créé initialement pour Space Jam et dont la rare apparition est sur un poster chez Warner (une version lapine de Bodyguard !). Le cv de madame est également assez amusant puisqu'elle est à l'origine d'une séquelle de L'arme fatale avec des bébés, ce qui a permis aux frères Warner (Don et Dan Stanton) d'emmener voir un film de la franchise à leurs neveux. De la même manière, les frères Warner comprendront bien rapidement que les techniques de rajeunissement de l'audience instaurées par Elfman ne marchent pas à chaque fois. 

Les looney tunes elfman

Un personnage qui évolue heureusement vers le positif, tant son portrait initial est d'un négatif incroyable. Dans sa critique d'Hollywood, Dante n'hésite pas à se moquer de certaines choses. Comme certains personnages de cartoons se plaignant justement d'un politiquement correct plombant et évidemment ce passage où Sammy dézingue son interprète au cinéma Matthew Lillard, notamment en disant qu'il l'a fait passer pour un taré à l'écran. On n'applaudira jamais assez Joe Dante pour cette boutade bien sentie. Daffy dit même au passage qu'il est capable de faire du placement de produit du temps qu'on le paye. Il réussit même un beau passage d'autodérision en revenant à Batman le temps d'une séquence cocasse. Daffy et DJ finissent sur le tournage d'un film Batman réalisé par Roger Corman, avec la Batmobile du film de Tim Burton que devait initialement tourner Dante; et où Batman a un costume ressemblant davantage à celui de Val Kilmer qu'à celui de Michael Keaton (en gros, ça pointe). Au final, Dante aura fait son Batman alors que le personnage était en pleine case reboot. S'il n'a certainement pas pu tout faire en raison des exécutifs, Dante se révèle déjà bien assez acide dans ce qu'il montre.

Les Looney Tunes Batman

Small Soldiers dans une situation quasi-similaire allait peut être plus loin dans le sous-texte, mais l'intrigue était également différente. En satire d'Hollywood, Les Looney Tunes passent à l'action est plus que crédible et certaines choses n'ont d'ailleurs pas changé depuis. Toujours pour une question d'hommage, Dante fait de la Zone 52 (et non 51) un véritable cabinet de curiosités, où Robbie est l'assistant de Joan Cusack. Le martien  Marvin côtoie un dalek issu de la série Doctor Who (1963-) et la créature de Robot monster (Phil Tucker, 1953). Kevin McCarthy passe faire coucou en noir et blanc avec une cosse dans les bras (encore un clin d'oeil aux Body Snatchers), tout comme la plante carnivore de La petite boutique des horreurs (Corman, 1960) et l'alien de Roswell. Cusack fait allusion à "Mant" le film dans le film Matinee (1993) en parlant de fourmis géantes. Peter Graves reprend plus ou moins son rôle de Mission Impossible (1966-1990) en donnant ses instructions sur le fameux MacGuffin du film. Dante se fait plaisir à ce niveau et cela correspond parfaitement à ce joyeux bordel qu'est la Zone 52. Le réalisateur plante son action dans un monde plus ou moins réaliste où les acteurs de cartoons négatifs comme Sam le pirate font parties d'ACME, qui est une vraie agence du crime dirigée par le personnage follement excentrique de Steve Martin. 

Les looney tunes dalek

Le genre qui peut être très excité par son assistante (là aussi Dante ne se prive d'allusions sexuelles assez cocasses pour un film familial, même si c'est léger) et faire crâmer Ron Perlman jusqu'à en devenir squelette. Toutefois, le plus grand coup de folie de Dante (outre un final en animation dans l'Espace absolument délirant) est bien sûr le passage au Louvre. Ne se privant pas des clichés pour représenter Paris (Un homme et une femme en fond sonore, des archives, un aspect carte postale, la Tour Eiffel et le Louvre évidemment), le réalisateur organise une poursuite entre Elmer, Bugs et Daffy dans les tableaux du Louvre. La persistance de la mémoire (Salvador Dali, 1931) rend les personnages aussi mous que les fameuses montres, tout en parlant en symboles. Elmer finit par faire Le cri d'Edvard Munch (1893-1917). Une affiche de cabaret permet à Bugs et Daffy de jouer des danseuses de french cancan bottant les fesses d'Elmer. Par un plan-séquence, il finit par montrer les personnages passer d'un tableau à l'autre avec des costumes et styles raccords aux peintures qu'ils visitent. La scène se termine par Un dimanche après-midi à l'île de la Grande Jatte (Georges Seurat, 1884-86) où Elmer fait des tâches blanches à force de tirer et finit par être soufflé par Bugs à cause du pointillisme!

Une séquence d'animation monumentale prouvant certainement le mieux l'hommage que voulait rendre Dante à Chuck Jones. D'autant que le réalisateur peut compter sur une excellente animation et des progrès techniques en terme d'intégration de personnages plutôt bienvenus. Si Les Looney Tunes passent à l'action n'est pas du niveau d'un Qui veut la peau de Roger Rabbit (Robert Zemeckis, 1988), il a au moins des arguments notables.

  • Masters of horrors (2005-2007): Survivre par la télévision

Vote ou crève manif

Suite au flop des Looney Tunes passent à l'action, Joe Dante a bien du mal à rebondir. Il se fait toutefois remarquer par deux épisodes de la série anthologique Masters of horror écrits par Sam Hamm, scénariste des Batman de Tim Burton (1989, 1992). Le premier est certainement le plus intéressant, car Dante revient à la satire politique genre où il a excellé dans la brillante Seconde guerre de sécession (1997). Dans Vote ou crève (2005), des soldats morts durant une récente guerre sortent de leurs cercueils pour aller voter. Dante ne la cite pas directement, mais il s'agit bien de la Guerre d'Irak commencée deux ans plus tôt et déjà meurtrière pour le front américain. L'ironie veut que l'action du film se situe aux élections de 2008 et que Dante ne pouvait pas savoir qu'elle ne s'arrêterait qu'en 2011. Une guerre aussi catastrophique que celle du Vietnam, à la différence qu'elle a été lancé sur un mensonge (les fameuses armes de destruction massive). Joe Dante interroge son pays en 2005 sur les ravages déjà commis par cette guerre, aussi bien moraux que dramatiques. A nouveau, le réalisateur passe par le prisme des coulisses politiques et par la télévision pour évoquer ce retour soudain de soldats morts. Dans le premier cas, les autorités essayent de maquiller tout cela, sans grand succès et surtout leur plus grand problème est que les zombies ne votent pas pour leur candidat.

Vote ou crève vote

En filigramme, le réalisateur évoque le fameux cafouillage de l'élection présidentielle de 2000 avec une affaire de tricherie de dernière minute. L'épisode se termine sur une note fort patriotique mais nécessaire: les morts n'ont pas leurs votes entendus, alors ils demanderont aux vétérans morts des autres guerres de venir les aider. A ce propos, le réalisateur donne un trauma au personnage principal (Jon Tenney) plutôt intéressant en rapport à son frère revenu du Vietnam. Avec cet événement, il dénonce deux choses: le trauma du Vietnam et plus généralement de la guerre qui entraîne la déchéance du soldat revenu à la mère patrie (la drogue, les tentatives de suicide); mais surtout la vente libre d'armes et les drames infantiles que cela engendre. Là aussi peu de choses ont changé depuis (notamment dans le second cas), mais il est toujours bon de les dénoncer dans une oeuvre visionnée par des millions de téléspectateurs. Le réalisateur s'attaque aussi aux médias avec une émission où les intervenants semblent retourner leur veste selon la situation. Une experte de la constitution ambitieuse (Thea Gill) évoque les bienfaits de ce vote, mais quand elle apprend que le vote est contre le président, le vote des morts lui paraît inconcevable si l'on se base sur la constitution. Par la même occasion il montre un autre intervenant, un révérend (J Winston Carroll) évoquant dans un premier temps que le retour de ces soldats morts est un signe de la main de Dieu.

Vote ou crève tv

Pour les mêmes raisons évoquées plus haut, il parlera ensuite de démons revenus de l'Enfer. Rien de pire que les girouettes qui changent de discours selon les situations qui les arrangent dans les médias. Autre point intéressant, Dante continue dans le sillage de George A Romero sur Le jour des morts-vivants (1985) et Land of the dead (2004) en mettant en scène des zombies particulièrement conscients et causants. Certains avec plus de mal, d'autres beaucoup moins au grand dam des politiques. Un rapport qui peut aussi se rapporter à la culture vaudou où des hommes finissent par revenir au monde, après avoir été déclaré mort. Ce qui a été évoqué autrefois par Jacques Tourneur (Vaudou, 1943) ou Wes Craven (The serpent and the rainbow, 1988). Par la même occasion, le réalisateur ne fait pas d'eux des fanas de chair humaine, ce qui les rapprochent encore une fois du vaudou. Ils sont de retour pour voter et quand leur mission est terminée, ils meurent à nouveau. Un changement intéressant dans la vision actuelle du zombie souvent très carrée. Le réalisateur reste dans le contexte social avec son second épisode La guerre des sexes (2006). Les hommes contractent un virus qui les rend meurtriers envers les femmes. Dante se révèle moins convaincant et va davantage vers la série B pessimiste. Seule une piqure servant de castration chimique (la manière chirurgicale marche aussi) peut amener les hommes à se contrôler, comme le montre le personnage d'Elliott Gould.

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Joe Dante et Jason Priestley sur le tournage de La guerre des sexes.

Sauf que peu d'hommes ont le souhait de perdre leur virilité, même pour une question d'utilité publique. Ce qui amène la mort d'un grand nombre de femmes dans une indifférence quasi-totale, comme le montre le passage de l'avion où deux femmes sont tuées sauvagement pour des raisons aussi futiles que l'accès aux toilettes ou des cris. L'épisode y perd peut être un peu quand il devient un thriller domestique, le personnage de Jason Priestley (il est loin le fringant Brandon de Beverly Hills) finit par succomber au virus et à menacer sa femme (Kelly Norton) et sa fille (Brenna O'Brien). Une issue fatale pour l'une d'entre elle. A cela se rajoute un final riche en cgi plutôt bien faits, mais peut être un peu trop abstrait pour totalement convaincre. Cela reste tout de même un épisode de qualité et au message assez fort et radical.

  • The hole (2009) : Retour vers Amblin

The hole 

Malgré l'aura de ces épisodes, Dante attendra la fin des 2000's pour pouvoir réaliser un nouveau long-métrage, qui plus est dans le milieu indépendant. Présenté à Toronto en 2009, The Hole se fait attendre... environ trois ans. Un malheureux concours de circonstances. Tout d'abord, le film a été tourné en 3D durant une période où les films utilisant ce format étaient rares. Donc peu de salles équipées mais suffisantes pour que le film puisse fonctionner dans ce format. La 3D recommençait à montrer le bout de son nez depuis 2007, aidée par l'explosion de l'IMAX 3D aux USA, avant qu'Avatar (James Cameron, 2009) ne fasse le carton planétaire que nous connaissons. Les salles de cinéma ne s'attendaient pas à un tel raz de marée et ont augmenté leurs salles de projection en 3D juste avant l'arrivée du film de Big Jim et après en conséquence de ce succès. A peine présenté en festival, The Hole est annoncé par son distributeur à l'été 2010. Joe Dante raconte la malheureuse vérité: "Et puis un jour, alors qu'on était en train de tourner, ils ont découvert une solution miracle pour convertir numériquement des films en 3D. Les salles équipées ont tout à coup été envahies par Le choc des titans [Louis Letterier, 2010] et Alice au pays des merveilles [Tim Burton, 2010]. Et vu qu'ils rapportaient beaucoup d'argent, ils restaient à l'affiche. Notre fenêtre de distribution a totalement disparu, du jour au lendemain." (3).

The Hole : Photo Joe Dante

Ce qu'il est bon de préciser également est que les cinémas n'avaient parfois qu'une ou deux salles grand maximum pour projeter un film en 3D en 2009-2010, ce qui permettait comme le dit le réalisateur de les garder plus longtemps à l'affiche. Et plus les films sont nombreux à sortir, moins il y avait de place ou assez d'écrans disponibles pour tout le monde. Suite à cette overdose de conversions à la sauvette (c'est malheureusement encore le cas), The Hole s'est fait littéralement bouffé par une concurrence déloyale au point d'avoir rater son rendez-vous au cinéma. Le réalisateur évoque que le film a pu sortir convenablement en Italie et en Angleterre, mais ce ne fut pas le cas aux USA où il est sorti dans quelques salles, qui plus est sans 3D. Idem en France où il sortira directement en DVD et BR en octobre 2012 avec la possibilité de le voir en 3D. Mais là aussi, tous les foyers ne sont pas équipés de télévision ou de BR 3D. Sauf erreur, même lors de la rétrospective de la Cinémathèque le mois dernier, le film n'a pas été diffusé dans son format initial. "C'est un de ces films qui sera principalement vu à la télévision. Et ça me désole. Désormais, tous les films faits dans cette gamme de budget atterissent directement en vidéo et les gens les voient sur leur ordinateur." (4). Si The Hole n'a pas eu de réelle exploitation, il semble avoir été bien reçu par le public lors de sa sortie vidéo.

The Hole : Photo Joe Dante

Alors que le cinéma et la télévision sont en plein revival 80's, quitte à faire des oeuvres gangrénées par leur nostalgie (Super 8 ou la récente série Stranger things) ou des remakes, The Hole se savoure comme un pur film Amblin sans en être un. Joe Dante ne cherche pas à se revendiquer de son acolyte Spielberg, puisqu'il est lui-même un des fondateurs du style Amblin à l'image de Robert Zemeckis ou Chris Columbus. Il n'a donc pas le problème de JJ Abrams et des frères Duffer qui sont des enfants d'Amblin qui régurgitent plus ou moins ce qu'ils ont vu. Sans compter que The Hole ne s'embourbe pas à se situer dans les 80's comme le font les jeunots et le film est finalement (et heureusement) très intemporel. C'est ce qui le rend d'autant plus savoureux et agréable à regarder. Le principe du trou est de faire peur aux personnages en se basant sur leur peur profonde. Le père qui battait sa mère (Teri Polo), son frère et lui pour le héros (Chris Massoglia), le clown pour son petit frère (Nathan Gamble), l'amie décédée dans un tragique accident pour la voisine (Haley Bennett) et le noir pour l'ancien propriétaire de la maison (Bruce Dern). Le trauma des héros n'a pas besoin d'être surexpliqué par le réalisateur, les faits et le climax s'en chargeront largement. Dante peut alors exploiter à sa juste valeur chacune de ces caractéristiques, puisque chaque personnage va devoir combattre sa peur d'une manière ou d'une autre. 

The Hole : Photo Joe Dante

C'est là que sa réalisation est intéressante, car elle joue parfaitement de la 3D. La profondeur de champ est assez imposante, permettant au réalisateur de bien gérer l'espace des pièces, à l'image du sous-sol où se trouve le trou ou les passages dans le trou. D'abord pour jouer sur l'aspect sans fond du trou ou balancer divers objets vers la caméra. Pour le grand climax, Dante se lâche complètement et revient à l'expressionnisme allemand utilisé sur La Quatrième dimension (1983) pour jouer sur le décor déformé censé représenter une version fantasmagorique du foyer initial du héros. Cet aspect est renforcé par le père apparaissant tout d'abord comme un nuage, puis déformé sur les photos et enfin représenté en colosse. Rien que pour ce type de scènes, The Hole donne envie d'être vu dans son format initial, car rien qu'en 2D on réussit à voir où le réalisateur a pu mettre divers effets pour rendre son film opressant ou graphiquement intéressant. L'aspect Amblin se ressent également dans les affrontements entre le petit et un jouet clown particulièrement agressif, renvoyant aussi bien à Poltergeist (Tobe Hooper, 1982) aussi bien pour l'objet que le passage dans la piscine; qu'à Gremlins (remember le jeu de massacre avec les sales bêtes). Des éléments qui permettent une ambiance de film d'épouvante familial tout ce qu'il y a de plus agréable.

The_hole_clown

 

Puis inévitablement, il y a l'aspect bande des héros avec les deux adolescents plus âgés et le gamin, la girl next door par excellence, le garçon timide et le petit qui prend les devants. The Hole n'a peut être pas la carrure de la plupart de la filmographie de son réalisateur, il n'en reste pas moins un film tout ce qu'il y a de plus recommandable et certainement ce qu'a fait de mieux le réalisateur ces huit dernières années.

  • Burying the ex (2014) : Dernier tour de manivelle

Burying the ex

Juste après The Hole, Joe Dante accepte une commande de Roger Corman achetée par Netflix, encore loin de ce qu'est la plateforme aujourd'hui. Une web-série interractive où le spectateur devait voter ce que devait faire les personnages ou s'ils devaient vivre ou mourir. "À chaque moment clé [le spectateur] était soumis [à] un questionnaire à choix multiple : le héros doit-il ouvrir la porte ou non ? Le sort d’un être fictionnel se retrouvait entre ses mains. Mais pour chaque option, il fallait tourner une version différente du dénouement. Tourner un épisode revenait à en tourner dix, puisqu’il fallait prévoir les cinq ou dix versions alternatives de certaines scènes. C’est un procédé épuisant et compliqué, trop pour moi, mais qui peut certainement donner de bonnes choses si on ne laisse pas tomber." (5). Un projet auquel se rajoute Corey Feldman, acteur présent dans Gremlins et The 'Burbs (1989). Avant cela, le réalisateur avait lancé en 2007 les vidéos (puis le site) Trailers From Hell consistant à commenter les bandes-annonces (et en soi les films concernés) de divers films d'autrefois. Les commentateurs? Des gens du cinéma tels que John Landis, Guillermo del Toro, Eli Roth, Rick Baker ou Edgar Wright. Un concept sympathique et enrichissant qui perdure depuis dix ans désormais, d'autant que ces bandes-annonces proviennent de films souvent oubliés et remis ainsi en lumière.

Splatters

Tu as pris un sacré coup de vieux Corey. 

Le dernier film de Joe Dante date de 2014 et là aussi sa production fut assez catastrophique. Burying the ex est adapté du propre court-métrage d'Alan Trezza, film que n'a pas voulu voire Dante pour ne pas être influencé. "Le film s'est fabriqué très rapidement. Je n'ai pas tourné aussi vite depuis mes années chez Roger Corman. Ça s'est monté à toute vitesse. Nous avions le projet sous la main depuis des années et d'un coup, le budget a été disponible. Mais il fallait le faire immédiatement, car l'argent allait disparaître l'année suivante. Nous avons donc lancé la préproduction et le casting en toute hâte, nous avons tourné... Et puis le film est resté sur une étagère pendant un an. (...) Nous avons eu quatre semaines de prépoduction, nous avons filmé pendant vingt jours... (...) [Ashley Greene] a vécu un vrai cauchemar, car nous avons dû tourner les séquences dans le désordre. Elle était constamment à une étape différente de sa décomposition. Parvenir à rester concentrée, à faire vivre le personnage de façon cohérente, c'était très difficile. Elle devait changer d'état d'esprit constamment." (6). Un tournage commando pour un film qui ne sortira finalement pas en salles, projeté dans quelques festivals comme Venise ou Gérardmer l'an dernier et surtout se fait voler la vedette. 

Burying the Ex : Photo Ashley Greene

Alors que Dante venait de finir le montage, un film au pitch quasiment similaire (un homme voit son ex-petite amie morte revenir dans sa vie) sort au cinéma: Life after Beth (Jeff Baena, 2014). Quasiment impossible de marquer les esprits ou de trouver une audience dans un tel contexte. Par la même occasion, Burying the ex est probablement le plus mauvais film de Joe Dante à ce jour. Dès les premières minutes, on comprend assez rapidement qu'il s'agit du type de pitch qui fonctionne sur un format court, mais pas forcément sur 1h30. Une romcom horrifique où le héros (le regretté Anton Yelchin) se retrouve une copine (Alexandra Daddario) quelques mois après la mort de son ex (de la manière la plus gaguesque si possible), quand cette dernière revient d'outre tombe. Crises de jalousie, adultère, affrontements entre les deux filles et le mec... Tout y est, il ne manque plus que le pote potache et fornicateur qui donne des conseils. Ah ben le voilà sous les traits d'Oliver Cooper aussi pénible que dans Projet X (Nima Nourizadeh, 2012). A cela se rajoute que la morte est probablement un des personnages les plus horripilants vus dans un film ces dernières années. Alors votre interlocuteur en convient que c'est le but. Le héros est en passe de la plaquer avant l'accident, car elle s'impose de plus en plus dans le ménage, au point d'impacter sur le mode de vie du héros. 

Burying the Ex : Photo Alexandra Daddario, Anton Yelchin

Toutefois, cela n'empêche pas de rendre un méchant ampathique ou tout du moins suffisamment réussi pour s'attacher d'une manière ou d'une autre à lui. Là on est juste content qu'elle se prenne un bus. On aurait presque envie de dire merci à ce chauffeur de bus. Son retour confirme encore plus son aspect horripilant et le problème de s'amplifier jusqu'au climax. On peine également à retrouver Joe Dante dans le film. Si ce n'est la présence de Dick Miller ou la passion du héros pour les vieux films (notamment Plan 9 from outer space d'Ed Wood). Même l'humour est au ras des paquerettes, soit sans charme, soit vulgaire. Burying the ex est un film que le fan ou pas de Joe Dante oubliera finalement très rapidement. Actuellement le réalisateur travaille sur deux projets, tout du moins aux dernières nouvelles. On n'en a justement plus concernant "Labirintus", projet scénarisé par Alan Campbell où devraient jouer Rachel Hurd Wood (Le parfum), Mark Webber (Scott Pilgrim)... et Lorant Deutsch. Le film devrait suivre deux spécialistes en paranormal et psychiatrie en quête d'une base soviétique cachée dans un labyrinthe à Budapest. On n'en sait pas plus depuis mars 2016, au point de se demander si le projet n'est pas annulé. Plus concret est "The man with kaleidoscope eyes" dont Joe Dante en parlait encore récemment dans l'émission Bits

Un projet scénarisé par Tim Lucas et revenant sur la gestation de The trip (Roger Corman, 1967). D'après le réalisateur, le projet serait en cours de réécriture et un studio serait dessus. On attend de voir. En attendant continuons à regarder les chefs d'oeuvre d'un cinéaste encore peu considéré et s'étant battu contre des moulins durant toute sa carrière. A la prochaine!


* Voir: https://www.youtube.com/watch?v=x01b21Z2qfQ

** Propos issus de: https://www.ecranlarge.com/films/interview/901672-joe-dante-interview-carriere-3eme-partie

3 Propos tirés de Mad Movies numéro 256 (octobre 2012).

4 Propos tirés de Rockyrama numéro 10 (février 2016).

5 Propos isssus de: https://carbone.ink/chroniques/entretien-apocalyptique-joe-dante/

6 Propos tirés de Mad Movies numéro 293 (février 2016).

Autre source:

  • http://www.ecranlarge.com/films/interview/901673-joe-dante-interview-carriere-4eme-partie

Pour découvrir Trailers From Hell:

  • le site officiel: https://trailersfromhell.com/
  • la chaîne Youtube: https://www.youtube.com/user/trailersfromhell