Depuis une quinzaine d'années, le cinéma sud-coréen a un rayonnement assez exceptionnel. Si la France n'a pas forcément accès à tout (on attend encore un distributeur pour The age of shadows de Kim Jee Woon), elle a pu découvrir la plupart des réalisateurs phares qui ont émergé de cette vague. Park Chan Wook, Kim Jee Woon, Na Hong Jin, Bong Joon-ho ou encore Kim Seong-Hoon, dont le Tunnel sortira le 3 mai prochain. L'année 2016 ayant été fructueuse en sorties françaises (Man on high heels de Jang Jin manquera à l'appel), il était temps de faire le bilan d'une année sud-coréenne exceptionnelle. Na Hong Jin en est peut être à son troisième film avec The Strangers, il a déjà une solide carrière derrière lui. The Chaser (2008) s'imposait comme un thriller rude, violent et qui glaçait le sang jusque dans ses dernières minutes (ou l'art du climax encore plus sadique que ce que vous avez déjà vu). Un premier film radical et aux personnages immoraux aussi bien dans le bien que dans le mal. The Murderer (2011), sans être aussi fort, avait réussi un subtil mélange entre drame social (le héros essayait de retrouver sa femme partie depuis des années en Corée du sud) et actioner (il était contraint de se défendre après la trahison de son commanditaire). Par ailleurs, il était produit par la Fox via sa filiale International Production, soit quelque chose de nouveau pour le cinéma sud-coréen. 

The strangers

Même chose ici pour The Strangers, permettant des financements solides et une aide potentielle pour sa distribution internationale. Six ans de gestation pour un sujet touchant à diverses religions, ce qui est toujours un brin casse-gueule. Inutile de dire que L'exorciste (William Friedkin, 1973) fut l'une des inspirations notables du réalisateur. Lorsque The Strangers est projeté en mai dernier sur la Croisette, il y a eu comme une forme d'incompréhension. Malgré que chacun de ses films précédents a été projeté au Festival de Cannes, Na Hong Jin n'a toujours pas droit au passage en compétition, au contraire de son camarade Park Chan Wook, se contentant d'un vulgaire "hors compétition". Dommage pour la diversité soi-disant prôné par Thierry Frémaux (on rappelle que la plupart des gens en compétition sont globalement des vieux de la vieille), car il s'agissait d'un des films les plus importants du festival qu'il gère l'an dernier. Après deux crus fortement urbains, le réalisateur va dans les terres campagnardes largement dévoilées par le confrère Bong Joon Ho. (attention spoilers) Le réalisateur scinde son film en deux, quitte à passer d'un genre à l'autre sans trop de problèmes. La première partie est plutôt portée sur le genre policier et n'est pas sans rappeler Memories of murder (Joon Ho, 2003). Des flics un brin bénêts et peu sûrs d'eux, une enquête qui piétine (à la différence de Mother où le suspect est très vite trouvé), un suspect étranger et mutique qui ne cherche pas à prouver sa non-culpabilité (Jun Kunimura)...

TS

Le film tombe dans le fantastique quand la fille du héros tombe dans la folie (Kim Hwan Hee). Trouver le coupable n'est plus une question locale, mais personnelle. Le policier (Kwak Do Won) s'efface pour laisser place au père de famille dépassé par la situation. Le constat est identique pour le shaman (Hwang Jeong Min) et le prêtre catholique confrontés à leurs propres convictions face à un Mal qu'ils n'arrivent pas à combattre. Leurs tentatives (comme celles du père) se solderont toutes par des échecs et ne cesseront d'empirer jusqu'à un climax d'un rare sinistre. Na Hong Jin n'en est pas à son premier coup, mais l'issue de The Strangers est peut être plus glauque encore que celle de The Chaser. Il bousille les derniers espoirs du spectateur d'une conclusion un tant soit peu positive et ne cherche pas à le materner. The Strangers se termine sur un malaise total, celui d'avoir assister à une descente aux enfers destructrice et sans échappatoire. Na Hong Jin fait croire dès le début du film que l'ennemi est ce fameux japonais, le tout alimenté par une xénophobie progressive (étant donné qu'il est étranger, il est une sorte d'intrus). Na Hong Jin intensifie le malaise avec des cauchemars effectués par le héros et des photos compromettantes qui ne feront qu'intensifier les doutes. Toutefois, les dernières minutes révèleront leur lot de révélations. Le vrai méchant est un fantôme qui s'attaque à différentes personnes de la région, les rendant folles jusqu'au drame.

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Un personnage qui apparaît peu mais suffisamment pour provoquer le malaise, notamment lorsque le moment des révélations arrive. Femme mystérieuse, elle devient le Mal incarné déchaînant ses foudres. A cela se rajoute un mort-vivant. Le réalisateur se permet même de contredire la vision classique consistant à tirer ou taper en pleine tête pour le tuer. Un pur moment gore qui fait entrer définitivement le film au rayon fantastique, plus qu'avec le fantôme. Avec ses trois forces du Mal, Na Hong Jin réussit à instaurer le malaise et l'angoisse, la deuxième partie allant vers des directions troublantes et mettant le spectateur dans ses derniers retranchements. (fin des spoilersThe Strangers est un film particulièrement long (2h36), mais cela est nécessaire à la fois pour le changement d'ambiance et pour installer un désespoir progressif. Un film qui prend son temps avant de reserrer l'étau sur ses personnages et le spectateur. On ressort groggy de ce film et cela risque de devenir une marque de fabrique de son auteur. Passons maintenant à Yeon Sang Ho, dont trois de ses films sont sortis en DVD, mais aussi au cinéma. Il ne s'agira pas de parler de The King of pigs (2011), mais de ses deux derniers films portés sur les mort-vivants. Réalisateur issu de l'animation, Yeon Sang Ho s'attaque à son premier film live-action avec Dernier train pour Busan

Seoul Station

Ce dernier fait partie de ces films sud-coréens ayant trouvé un certain public en France (près de 300 000 entrées), si possible en essayant de trouver leur place dans des multiplexes. Sa sortie vidéo fut l'occasion de diffuser son binôme animé Seoul Station sorti également l'an dernier en Corée du sud. Commençons d'abord par cette sorte de préquelle qui se veut beaucoup moins sympathique que Busan. Vous pensiez Busan violent et radical, attendez de voir ce que le réalisateur vous réserve avec Seoul Station. (attention spoilers) Tout part de l'inhumanité de passants face à un vieil homme probablement sdf et en passe d'être zombifié. Un homme essayera bien de trouver de la place dans un refuge ou des médicaments, mais il sera trop tard. Il est le seul qui s'est soucié de cet homme. Car une fois la contamination lancée, il n'y aura plus aucune porte de sortie pour les habitants non-contaminés de Seoul. La rapidité des autorités à tenir un secteur n'est pas sans rappeler 28 semaines plus tard (Juan Carlos Fresnadillo, 2007). Un élément qui reviendra dans le climax de Busan, mais qui n'est pas aussi violent que dans Seoul Station. Que vous soyez civil ou zombie, si vous passez un barrage, vous serez tués. Un peu comme emmener des animaux à l'abattoir. Le film de Fresnadillo avait le même principe en montrant des militaires coordonnés par leur état major pour tirer sur tout ce qui bouge. Idem pour balancer du napalm dans des rues où les civils essayaient de survivre. 

SS

L'Homme est un loup pour l'Homme dit le dicton et le réalisateur ne va cesser de l'évoquer dans ses deux films. Seoul Station se dévoile assez rapidement comme un film où l'espoir n'est plus, jusque dans la description de ses personnages. Si l'héroïne quitte son compagnon en début de film, c'est parce qu'il la fait se prostituer pour payer le loyer pendant qu'il glande sur le net. Le seul avenir visiblement possible pour elle est celui du trottoir. On a connu début de film moins glauque. Mieux, le drame qui se joue devant le spectateur paraît quasiment impossible à détecter. Le réalisateur nous amène sur une fausse piste en évoquant la quête d'un père pour retrouver sa fille. La vérité est beaucoup moins acceptable. Quand le spectateur comprend comme l'héroïne ce qui se passe, il est déjà trop tard. Dès lors, Seoul Station n'est plus un banal film de zombie où une contamination progresse à vitesse grand V. C'est un drame épouvantable où la mort est un moyen de vengeance comme un autre face à un oppresseur barbare. Le réalisateur passe au thriller domestique en même temps qu'il installe son héroïne et son ennemi dans ce qui semble être des appartements témoins. L'horreur n'est pas dehors, elle est à la maison semble dire le réalisateur. (fin des spoilers) Derrière ses atours de film classique dans le genre, Seoul Station est un film particulièrement crade et glaçant qui restera peut être plus en mémoire que le film dont il est le bonus.

SS 2

Ses principaux défauts sont certainement son doublage un brin hystérique (en vo, le film n'ayant pas eu de doublage français) et une animation un poil rigide. On dirait de la rotoscopie, ce qui n'est pas forcément un compliment dans ce cas précis. En comparaison, Dernier train pour Busan apparaît davantage comme un blockbuster, un peu comme si World War Z (Marc Forster, 2013) avait été fait par un bon réalisateur et avec un bon script (désolé...). Il reprend d'ailleurs le principe d'accumulation des zombies, à la différence qu'ici c'est pour ralentir un train en marche ou briser des vitres. Pas seulement une marée zombiesque dégueulasse qui se casse la figure dans des escaliers (souvenez vous qu'une des tares de WWZ était ses plans bourrés de cgi au lieu de maquillages spéciaux). Ensemble les zombies sont une vraie menace, là où chez Forster c'est avant tout un truc pour passer au dessus d'un mur. D'autant qu'en temps normal, Busan se concentre sur un lieu clôt, permettant une menace plus concentrée et moins facile à affronter. Ce qui accentue la vitesse de contamination et les personnages devront s'armer très rapidement pour se défendre (battes de baseball, pistolets et même des poings!). On s'amuse déjà de l'annonce d'un remake américain, tant on sent l'influence exercée par les USA sur ce sous-genre horrifique dans Busan.

Dernier train pour Busan : Affiche

Busan est clairement une contre-proposition de ce que propose le cinéma américain dans le genre depuis plusieurs années (comme le montre WWZ); et il paraît encore plus stupide d'en faire un remake. Un peu comme faire un remake d'un film philippin dans un pays où il n'y a quasiment pas d'acteurs martiaux (erratum: il y aura bien un remake us de The raid)... Outre le film cité plus haut, on pense inévitablement à George A Romero sur ce film précis. Ainsi les passagers en viennent petit à petit à se méfier des uns des autres, notamment quand certains reviennent heureusement vivants de compartiments grouillant de zombies. Vous venez de survivre à l'enfer et on vous en propose un autre. En ne soutenant pas ces gens, les autres passagers (à la xénophobie à peine voilée) vont courir à leur propre perte... Sans compter ce fameux méchant de service au courant de tout et qui fera toutes les saloperies imaginables pour s'en sortir, tel la raclure qu'il est. Outre ces personnages, les survivants ne sont pas forcément des êtres irréprochables. Le boxeur (Ma Dong Seok) est l'exemple typique du râleur stressé. Le père de famille présenté dès les premières minutes (Gong Yoo) achète plus ou moins sa fille avec des cadeaux pour faire oublier son absence (Kim Soo Ahn). Le moyen de se racheter des années de relation catastrophique sera de la sauver par tous les moyens possibles.

Dernier train pour Busan : Photo Dong-seok Ma, Gong Yoo

Un point de vue qui n'est pas sans rappeler celui de Ray Ferrier (Tom Cruise) dans le tout aussi cauchemardesque War of the worlds (Steven Spielberg, 2005). Le même type de personnage dépassé par la situation (à la différence qu'ici il a quand même réussi sa vie) et qui voit l'occasion de se racheter en protégeant son enfant. Si Dernier train pour Busan n'est pas un immense chef d'oeuvre, il n'en reste pas moins une oeuvre terriblement efficace et il donne une bouffée d'air frais dans le genre. Enfin terminons ce bilan sur le film préféré de votre interlocuteur l'an dernier. On avait quitté Park Chan Wook avec Stoker (2013), film américain fortement hitchcockien (L'ombre d'un doute n'est jamais très loin) plutôt pas mal, mais pas forcément aussi marquant que ses aînés. Le réalisateur revient plus en forme que jamais avec l'adaptation cinématographique de Du bout des doigts (le roman de Sarah Waters avait déjà été adapté par la BBC) et Mademoiselle n'est pas sans rappeler la structure d'Old Boy (2004) et Lady Vengeance (2005), ainsi que certaines thématiques. (Attention spoilers) Dans les trois cas, la narration multiplie les points de vue, si possible entre passé et présent et en donnant trois versions d'un même événement. C'est ce que faisait Old Boy dans son climax saignant en confrontant les faits vécus par le héros (Choi Min Sik) et sa nemesis. 

Mademoiselle

C'est ce que fait Mademoiselle en grande partie dans ses deux premières parties (une du point de vue de la servante, une de celui de la mademoiselle qu'elle sert). De la même manière que Lady Vengeance, Park Chan Wook épouse un sujet principalement féminin, où les pivots sont des femmes et où les hommes sont soit des voleurs (le personnage de Ha Jeong Woo est particulièrement gratiné), soit des perverts s'excitant à l'écoute de littérature érotique. Comme dans la trilogie de la vengeance, le réalisateur resserre l'étau autour de certains personnages, les confrontant à leurs propres vices et défauts. Le voleur comme la servante (Kim Tae Ri) se feront plumés comme le furent les personnages de Sympathy for Mr Vengeance (2002), le héros de Old Boy ou le tueur de Lady Vengeance. Une seule erreur peut être fatale et les personnages l'apprennent bien assez vite. Sauf que la servante comme Geum-Ja (Lee Young Ae) dans Lady Vengeance est une héroïne vengeresse. Idem pour la mademoiselle (Kim Min Hee), loin d'être la jolie poupée présentée au spectateur dans la première partie. C'est même tout ce qui fait la richesse du film: tous les personnages semblent jouer un rôle devant d'autres, certains laissant place à des âmes bien moins sages qu'en apparence. Durant toute une partie, le réalisateur joue avec les attentes du spectateur en le faisant revenir à des temps bien plus lointains que les événements précédents, permettant de l'embrouiller toujours un peu plus.

M

Le tout pour l'amener à une troisième partie beaucoup plus évidente. Une gestion du suspense plutôt bien mênée qui rappelle encore une fois les deux derniers films de la trilogie de la vengeance. Toujours dans un aspect féminin fort, le récit évoque un amour lesbien naissant et Chan Wook en fait quelque chose de véritablement beau. Là où Abdellatif Kechiche se complaisait dans des scènes quasiment pornographiques au plus près des corps, au point d'en être vulgaire dans La vie d'Adèle (2013), Chan Wook se révèle bien plus sobre. Mieux il rend le tout véritablement sensuel, envoûtant et curieusement subtil. Il montre les corps en plein acte en montrant le minimum et en jouant sur la relation entre les personnages. La servante est en fascination devant la mademoiselle, au point de vouloir la protéger. La mademoiselle voit en la servante une alliée de poids pour qu'elle puisse s'émanciper et c'est probablement la seule personne qu'elle n'a jamais aimé. Un amour complet qui différencie également Mademoiselle d'autres productions érotiques (on évitera de citer la plus évidente). Mademoiselle n'est pas totalement un film érotique, mais quand il l'est il est loin d'être aussi ridicule dans son traitement. Mieux, comme évoqué, c'est avant tout un film d'amour et le film transpire d'un certain romantisme charnel.

Mademoiselle : Photo Kim Min-Hee

Le réalisateur peut alors compter sur deux actrices aussi sublimes qu'excellentes. Kim Min Hee amène une pointe de classe et un peu de froideur, là où Kim Tae Ri, de par sa petite expérience d'actrice, donne des airs d'innocence à un personnage qui en a grandement besoin. Quant à Ha Jeong Woo, il se révèle parfait en parfait tocard arrogant ne voyant pas plus loin que le bout de son nez. Son personnage rajoute un petit peu de tension sexuelle, espèrant avoir les faveurs de la mademoiselle. Ce qui mènera à sa perte. (fin des spoilers) Mademoiselle est aussi un des films les plus sophistiqués de son réalisateur. Le contexte japonais-coréen (le Japon a envahi la Corée durant les 30's, y instaurant notamment des aspects culturels inévitables) rajoute du piment dans une histoire initialement basée en Angleterre. Il permet de confronter deux styles différents que ce soit dans la langue, les décors (particulièrement détaillés pour le plaisir des yeux) et même la littérature. Le moindre détail est au service du récit et ce contexte y est pour beaucoup en confrontant deux cultures dans une même pièce. Ce sont ces divers éléments qui font la richesse de Mademoiselle. Ceux qui ont raté sa sortie au cinéma peuvent désormais se rattraper, puisqu'il vient de sortir en vidéo dans une version longue.