La linguiste Louise Banks est envoyée par l'armée pour communiquer avec des extraterrestres. A travers leur langage, elle doit essayer de décoder si ils ont de bonnes intentions ou non...

Arrival

On n'arrête plus Denis Villeneuve. Depuis qu'il fait des films aux USA, le réalisateur canadien a aligné les projets, du plus petit (Enemy, 2013) au plus gros (Blade Runner 2049 qui sortira en octobre prochain), en imposant à chaque fois une certaine qualité et avec un appui des studios toujours plus présent. Toutefois, Arrival ou Premier contact par chez nous (2016) a été produit en indépendant par Filmnation notamment (déjà derrière Looper ou Magic Mike), avant que Sony et Paramount ne le distribuent. Tourné juste après Sicario (2015), Arrival confirme deux choses: son réalisateur peut aborder différents genres sans aucun problème et surtout il maîtrise parfaitement la science-fiction, genre qu'il côtoiera avec ses deux prochains films (celui cité et la nouvelle adaptation cinématographique de Dune). Plus particulièrement la hard science, des récits de science-fiction plus adultes et reposant souvent sur des données scientifiques véridiques. Arrival est ironiquement le quatrième film consécutif de ce type sur quatre ans et sortis durant la même saison (l'automne). Toutefois, Villeneuve opte pour un traitement différent et n'a pas non plus le budget de Gravity (Alfonso Cuaron, 2013), Interstellar (Christopher Nolan, 2014) et The Martian (Ridley Scott, 2015) en allant vers les 45 millions de dollars (il en récoltera plus de 198 millions). 

Premier Contact : Photo Amy Adams, Jeremy Renner

Le réalisateur va dans une direction anti-spectaculaire, de la même manière qu'il l'avait fait avec Sicario avec le polar. Arrival n'est pas un film rempli d'effets-spéciaux et pas un film dans l'Espace non plus, même s'il parle d'extraterrestres et d'un thème également vu chez Nolan d'une autre manière. Il est même ironique qu'un des plans les plus beaux du film (celui de l'arrivée de l'hélicoptère dans une brume spectaculaire sur le site) a en fait été tourné quasiment tel quel. L'arrivée des vaisseaux aliens autour du monde n'est d'ailleurs quasiment pas montrée, se contentant du point de vue de l'héroïne découvrant la nouvelle par la télévision. De la même manière, une scène de mutinerie ne sera pas montrée clairement au spectateur, le réalisateur préférant s'attarder sur ses deux personnages principaux incarnés par Amy Adams et Jeremy Renner. Le seul moment spectaculaire du film est l'explosion qui suit. Le réalisateur se concentre avant tout sur l'expérience humaine et sur le suspense entourant la venue des extraterrestres et les réactions de l'Homme à leur encontre. Le réalisateur joue également du plan large, souvent pour montrer des écrans. Le spectateur regarde ainsi un écran qui lui-même en montre un autre. En l'occurrence la vitre séparant les humains des extraterrestres.

Premier Contact : Photo

Une vitre qui sert de moyen de communication entre les deux espèces, au même titre que pourrait l'être un écran de télévision ou celui d'un cinéma. Par la même occasion, le premier plan du film dévoile une porte vers la mer, celle de la maison de Louise (Amy Adams). Un même type de plan qui reviendra plus d'une fois à travers des flashs, comme pour évoquer la solitude dans laquelle est tombée son héroïne. Un lieu clôt dont elle peut difficilement s'échapper. C'est aussi par le prisme de ce lieu que le spectateur va comprendre dans quoi il s'embarque. (attention spoilersArrival a une structure complexe, commençant par des flashforwards (et non des flashbacks comme on peut le penser initialement). Cette maison est celle où elle a vécu avec son mari (personnage qui ne prendra forme qu'à la toute fin, même si on peut se douter de qui il s'agit) et sa fille victime d'un cancer. Par cette approche, Villeneuve anticipe les questions sur le temps et ses paradoxes présents durant tout le film. On ne s'en rend pas forcément compte au premier abord, mais certains détails peuvent apparaître avant la conclusion. Comme des "animaux" en pate à modeler (en fait les extraterrestres) ou ce passage où elle demande une définition à sa mère et où Louise lui répond en fonction d'une parole de son mari par le passé.

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Ce type de paradoxes avec des conséquences immédiates sur le passé comme le futur est au centre de l'intrigue d'Arrival. Si les aliens sont là, c'est pour anticiper un drame dans les siècles à venir sur leur espèce. Pour cela, Louise devient elle-même un moyen de communication entre présent et futur, évitant à l'espèce humaine de commettre l'irréparable. Ce qui sauvra aussi bien l'espèce humaine que ces extraterrestres sera de communiquer entre eux, d'échanger et ainsi permettrent à chacun de s'entraider mutuellement lorsque le moment sera venu. Par ce message au combien pacifique, on peut penser à Abyss (James Cameron, 1989) où des extraterrestres présents sous l'eau communiquaient eux aussi avec des écrans et aussi d'une manière pacifique (malgré l'ouragan et la menace des vagues géantes). Les signes des extraterrestres d'Arrival remplacent les écrans aqueux et les flashs télévisés de Big Jim. Par cette communication, les deux espèces dans les deux films finissent par se sauver. Si la musique de Johann Johannsson est très atmosphérique et correspond bien à l'aspect anti-spectaculaire du film, son impact est ironiquement moindre que le morceau de Max Richter On the nature of daylight (2004), utilisée en ouverture et à la fin. Ce morceau fait partie de l'album The Blue Notebooks que Richter a composé en protestation contre la guerre et plus particulièrement celle d'Irak.

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L'aspect contestataire et en soi pacifique de l'album (et donc du morceau) correspond parfaitement aux thèmes du film et dans sa tonalité triste et lancinante, il convient à l'esprit d'une femme consciente que l'enfant qu'elle va faire naître va mourir et par ce non-dit, va perdre l'amour de son mari. Si Louise a finalement donner naissance à Hannah en savant qu'elle allait forcément mourir, c'est avant tout un acte d'amour. Arrival est aussi le début et la fin d'une histoire d'amour, un peu comme Blue Valentine (Derek Cianfrance, 2010). Dans un rôle plus complexe qui n'y paraît, Amy Adams signe probablement sa plus belle prestation. Discrète, mais au combien gracieuse, l'actrice peut pleinement s'épanouir à travers cette linguiste prise dans un contexte exceptionnel. Sa non-nomination à la dernière cérémonie des Oscars (alors que le film était nommé dans plusieurs catégories majeures) est un scandale, surtout quand on voit l'acharnement de cette même académie à nommer chaque année Meryl Streep pour tout et n'importe quoi. Villeneuve est ironique sur un point: il montre les chinois comme les plus hostiles aux extraterrestres. A l'heure où Hollywood cherche de plus en plus à trouver des financements chinois (que ce soit Marvel, Paramount ou Universal) et où la Chine augmente ses quotas de films américains diffusés sur son territoire, ce type d'initiative est assez amusante.

Premier Contact : Photo Amy Adams, Jeremy Renner

Il prouve également que le réalisateur a eu la liberté de ton qu'il voulait, quitte à froisser un public potentiel. Toujours à propos du langage, Villeneuve confronte différents pays (et donc langages) selon leurs propres convictions. Les chinois auront tendance à vouloir faire parler la poudre, là où l'américain aura soit tendance à être curieux ou à vouloir des réponses le plus vite possible. Or, tout ne se fait pas en dix minutes et un mot mal interprété, qui plus est dans un langage et un sens différents du nôtre, peut avoir des conséquences selon les pays. L'entente entre les pays est la clé de tout le film et dans un monde où la peur de l'autre est fréquente, cela ne sera pas une mince affaire. Le film met un certain temps à se mettre en place afin de montrer le mieux possible les méthodes de Louise, mais aussi de faire comprendre au spectateur le langage des aliens. Beaucoup ont repproché l'apparté de Jeremy Renner évoquant l'avancée des recherches sur un certain laps de temps. Comme l'évoquait son réalisateur durant la promotion, il avait tourné différentes scènes sans employer ce raccourci, mais cela ne fonctionnait pas car elles étaient trop longues et explicatives. Le film l'est déjà dans sa première partie, faire une sorte de résumé avant de reprendre pleinement l'exploration du langage alien permet de garder le spectateur. Mais aussi de montrer un peu plus l'implication de Ian. Dans un rôle à contre-emploi (il n'incarne pas un énième action man), Renner se montre intéressant, voire même plus émouvant qu'autrefois. Une gageure en quelques sortes. (fin des spoilers)

Denis Villeneuve s'attaque à la science-fiction avec une oeuvre à la fois triste et belle. De la hard science complexe mais pas 
incompréhensible et ne cherchant pas à l'être.