Richard et Mildred s'aiment et finissent par se marier à Washington. Les seuls problèmes pour eux sont qu'ils vivent au Texas en 1958 et que Mildred est afro-américaine...

Loving

Plus les années passent et plus les biopics deviennent un brin uniformes. Il y en a beaucoup, sur à peu près tous les sujets, mais finalement pas mal ne s'écarte jamais du cahier des charges. Souvent il s'agit de montrer toute une vie (ce qui peut vite devenir redondant) ou alors une partie significative. Un angle d'attaque choisi par Michael Mann avec Ali (2001), revenant sur l'ascension, la chute puis le retour du boxeur, sans se focaliser sur son enfance. Quelque chose qu'avait fait Ray (Taylor Hackford, 2004) pour un résultat finalement plus classique. De la même manière, beaucoup de spectateurs peuvent être floués par le fameux écriteau "inspirés de faits réels", qui souvent n'a rien à voir avec le biopic et va plus vers la fiction en laissant parfois de côté l'Histoire même. Loving (Jeff Nichols, 2016) est en soi un biopic, car il se base sur une histoire bien précise qui a remué les moeurs du Texas. Mais Jeff Nichols se détache beaucoup de l'aspect biographique pur et ce dès l'ouverture. Plus prisé par les biopics, l'écriteau "d'après une histoire vraie" n'apparaît finalement pas dans Loving, comme une manière de montrer que Nichols n'en a pas besoin pour raconter son histoire. Cela n'empêchera pas le spectateur d'aller voir ensuite sur le camarade Wikipédia si ce qu'il a vu est vrai ou faux. 

Loving : Photo Joel Edgerton, Ruth Negga

Il y a à peine des écriteaux en fin de film pour évoquer ce qu'est devenu le couple au centre de l'attention. Mais là non plus, nous ne sommes pas dans l'informatif à outrance avec défilé d'informations à l'écran. Nichols garde l'essentiel, car ce n'est pas le sujet de son film. Ce qui l'intéresse c'est la lutte du couple Loving (incarné par Ruth Negga et Joel Edgerton) pour faire valoir ses droits durant une époque où tous les States des Etats-Unis n'acceptaient pas les mariages de couples mixtes. Nichols se focalise sur son couple phare comme s'il filmait une histoire d'amour, au point que progressivement le spectateur oublie que Loving est un biopic. Il est d'ailleurs rare que l'on se passionne pour un biopic au point de se détacher des faits et de ce qui s'est passé. Même un film aussi bon qu'Ed Wood (Tim Burton, 1994) était très segmenté et reposait sur une certaine chronologie. Nichols s'en fout. C'est à peine si l'on voit des informations sur les années qui passent. C'est ce qui fait toute la richesse de Loving. Le réalisateur préfère filmer les tracas de son couple, mais aussi ses bonheurs au fil du temps. La routine aussi avec Richard allant au travail, Mildred s'occupant de la maison et des enfants que ce soit lorsqu'ils habiteront en ville ou à la campagne. 

Loving : Photo Joel Edgerton, Ruth Negga

D'une autre façon, le rythme du film n'est pas non plus énergique, comme d'autres films auraient pu l'être avec un sujet similaire pour alimenter le suspense. On repense alors au côté naturaliste du réalisateur, symbolisé notamment par Mud (2012) et hérité de Terrence Malick. Nichols tout comme Malick vient du Texas et le filme à travers ses paysages et sa culture. La musique de David Wingo se révèle discrète, mais renvoie aussi un peu au Texas avec la chanson Loving (Ben Nichols) faisant directement référence à l'Americana. Même si certains morceaux jouent sur une certaine tension (c'est le cas de Hand off et Brick), Wingo joue sur une tonalité dramatique sans en faire des tonnes. Si plusieurs morceaux se répondent au cours de sa composition, il y a une forme de majesté qui s'en dégage, ce qui s'avère particulièrement beau et à chaque fois quand l'espoir renaît pour ses protagonistes. A l'image de la réalisation de Nichols ou ce qu'il amène par son récit, Wingo semble s'imprégner du quotidien des Loving et joue avec les émotions véhiculés à l'écran. Pour ce qui est de l'affaire même, Nichols arrive bien à évoquer un couple coupé de ses racines à cause de leur amour. Au final, le réalisateur ne parle que de ça: l'amour d'un homme pour une femme, qu'importe sa couleur de peau. Le film pose alors implicitement la question: en quoi un couple mixte est-il un problème pour la société et surtout quel mal y a t-il à ça? 

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Cette question en apparence simple devrait amener le spectateur à une réflexion évidente. Sauf qu'encore aujourd'hui tout le monde ne pense pas de la même façon, évoquant quelque chose de "contre-nature". Aux USA, les accords Loving (en rapport avec notre couple) ont été cité lors de la création des accords Obergefell amenant à la légalisation du mariage homosexuel, ce qui rend le combat des Loving toujours d'actualité. Faire un film sur ce sujet aujourd'hui n'en devient qu'ironiquement politique, même si Nichols ne le cherche pas directement. Certains trouveront un énième moyen de rattacher le film à la politique de Donald Trump, comme d'autres l'ont fait avec Get out (Jordan Peele, 2017). Si la sortie du film concordait avec son élection (il est sorti en novembre et chez nous peu de temps après son investiture), le film avait été diffusé à Cannes bien avant et sa production s'est enchaînée avec celle de Midnight special (2016). L'ironie est peut être plus forte que la réalité dans le cas présent. Le choix des acteurs était d'autant plus important puisqu'au centre du film. Sortant des rôles de grands gaillards bourrins (It comes at night l'a encore confirmé ce mois-ci), Joel Edgerton trouve un rôle plus minimaliste qui lui va bien. Mais la grosse performance vient de Ruth Negga. Longtemps cantonnée aux séries où elle s'en sortait bien (Agents of shield par exemple), elle illumine Loving et apporte une fraîcheur bienvenue.

Jeff Nichols signe un film magnifique sur l'amour et une affaire encore importante aujourd'hui.