Edgar Wright n'est peut être pas le meilleur réalisateur de son époque, bien qu'il soit un de ces rares réalisateurs émergents qui compte dans les 2000's. Il n'en reste pas moins que ses cinq films disponibles chez nous (son premier, A fistful of fingers, est inédit chez nous) ont du charme, certains plus que d'autres (le favori de votre interlocuteur est Scott Pilgrim vs the world). A l'occasion de la sortie de Baby Driver dans les salles françaises (voir Nowhere to run my Baby ), la Cave de Borat va revenir aux débuts du réalisateur. A une époque où le boom de l'internet commençait à se ressentir. Où il n'y avait que deux Playstation (et encore). Où ce que les pirates copiaient finissait sur des disquettes ou des CD vierges et non des clés USB. Où l'on parlait encore de rave party sur fond d'Oasis ou Take That. Où la VHS n'était pas encore bouffée par le DVD. Nous sommes en 1999. Edgar Wright n'est qu'un jeune pouce qui apprend et a déjà réalisé un film. Simon Pegg et Nick Frost ne sont pas encore ses Dupont et Dupond. La chaîne Channel 4 n'est pas encore le vivier de Black Mirror (2011-) ou de Skins (2007-2013). Quand Spaced naquit, ses instigateurs n'étaient pas connus. Ils le deviendront grâce à la série et reviendront dans la filmographie de Wright à l'image de la scénariste / actrice Jessica Hynes (Yvonne dans Shaun of the dead), Lucy Akhurst (une zombie dans Shaun...), Bill Bailey (le policier au guichet d'Hot Fuzz), Mark Heap (un des tenanciers de bar de The world's end), Peter Serafinowicz (le colocataire tatillon de Shaun) ou Michael Smiley (l'ancien dealer de The world's end). 

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De gauche à droite et de haut en bas: Katy Carmichael, Mark Heap, Nick Frost, Julia Deakins, Simon Pegg et Jessica Hynes.

Spaced a duré deux saisons (1999-2001) et quatorze épisodes et a failli terminer en remake us produit par McG. Cela n'a heureusement jamais été très loin. La série est en premier lieu le bébé de Jessica Hynes et de Simon Pegg et les deux sont crédités en tant que scénaristes de chaque épisode. Edgar Wright est quant à lui le réalisateur de tous les épisodes. Un fait suffisamment rare dans les séries pour être signaler (le seul exemple qui me vient en tête est Cary Fukunaga sur la première saison de True Detective). Un travail à trois qui se ressent particulièrement à travers les personnalités de chacun. Hynes est la part féminine inévitable mais elle aborde aussi des thématiques plus particulières (comme le complexe de la page blanche), là où Pegg et Wright vont davantage vers la pop culture et les références un brin méta. Les scénaristes se rejoignent en revanche sur l'épanouissement personnel. Les personnages de Spaced ont parfois du mal à trouver leurs voies, on peut même dire que c'est une forme de but définitif. La série commence sur deux ruptures : Daisy (Hynes) a quitté son compagnon et Tim (Pegg) s'est fait plaqué par sa compagne. Wright s'amuse de la chose en confrontant les deux personnages lui en bas, elle en haut comme s'il s'agissait d'un couple qui se quitte. Un aspect cocasse et burlesque qui montre déjà à quel point Wright s'amuse avec le montage.

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Le trio créatif de la série.

Les deux se rejoignent car ils sont seuls et qu'ils trouvent une annonce recherchant un couple pour un logement. La série trouve sa dynamique par un mensonge qui finira par devenir trop gros pour ses instigateurs. Tim et Daisy ne sont pas un couple et ne le seront jamais, ce qui change de beaucoup de récits où un couple atypique tombe en général amoureux au fil du temps (l'exemple typique est Ross et Rachel dans Friends). Ce sont des gens qui deviennent amis au fur et à mesure de la série. C'est de ce point de départ que la série devient une sitcom typique avec sa bande de personnages, tous recherchant à s'épanouir d'une certaine manière. (attention spoilers) Tim veut devenir dessinateur de bande-dessinées, mais en attendant il doit se contenter d'en vendre. Il finira par être engagé par le patron de maison d'édition qui ne voulait pas de lui autrefois (Clive Russell), mais aussi à tomber amoureux avec l'assistante de ce dernier (Akhurst). L'ironie veut que cette dernière se voit proposé un job chez Marvel. Quand on se souvient des déboires de Wright avec la major plusieurs années plus tard, l'allusion ne manque pas de piquant. Daisy veut écrire pour des magazines ou autres, mais se voit victime du syndrome de la page blanche. La scénariste insiste plus d'une fois sur les efforts de l'auteur, usant de différents stratagèmes pour retrouver l'inspiration.

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Mais parfois rien n'y fait. Ironiquement, l'épanouissement de Daisy se fera à travers un chien, mais aussi d'un voyage en Asie. Son voyage offre même l'opportunité à Wright de parodier les films de vacances, mais également le found footage en mode théorie du complot (son film est retrouvé par des services secrets façon X Files). En 2000, on arrivait déjà subtilement à se moquer du found footage alors que le phénomène était plus que léger (Le projet Blair Witch n'a pas amené de vague, au contraire de Rec). Ensuite nous avons Brian (Heap), peintre de la souffrance, de la colère, de l'agressivité et de la peur. Le duo s'amuse à en faire une sorte d'amant occasionnel de la logeuse Marsha (Julia Deakin), provoquant souvent des scènes hilarantes de malaise. Wright s'amuse aussi de ses saillies artistiques, allant des gestes du peintre à des performances improvisées tenant du génie (ou quand un accident devient une oeuvre d'art). Les auteurs en viennent même à effectuer un retournement de situation plutôt intéressant d'une saison à l'autre. Avec Marsha, l'inspiration de Brian se dévoilait car il était malheureux, voire déprimé. Avec Twist (Carmichael), il est heureux donc l'inspiration est plus difficile ! Là où chez Daisy, l'épanouissement n'est finalement pas passé par l'écriture mais dans le voyage, chez Brian il arrive par l'amour. 

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Twist est d'ailleurs l'archétype de la fan de mode, mais qui ne peut pas en vivre. Même si elle n'est pas présente dans tous les épisodes, ce n'est pas une guest non plus et fait partie intégrante du groupe dans ses galères. Il ne serait pas étonnant que les scénaristes ont voulu faire une allusion à la série Sex and the city (1998-2004), alors particulièrement populaire lors de la diffusion de Spaced. Avec Marsha, les scénaristes orchestrent un gag récurrent. On apprend qu'elle a une fille mais à chaque fois, Wright ne montre jamais son visage. Sa fille est un personnage fantôme, un courant d'air dans une maison qui fait énormément de bruit. Si Daisy a une meilleure amie, Tim aussi. Voici donc le camarade Nick Frost en sorte de Rambo d'Angleterre cherchant à tout prix à être repris dans l'armée après un coup de folie. Ses passages chez les scouts et au paint ball deviennent de vraies zones de guerre et Wright peut s'amuser à faire des scènes d'action bourrines particulièrement savoureuses. Un personnage un brin dans sa bulle, mais qui est épanouit dans ce qu'il fait. On peut également citer la présence de Tyres (Smiley), coursier ami de Tim que l'on retient principalement pour son amour de la dance.

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Ce qui veut dire aussi personnage qui danse et autant dire qu'avec Tyres, on en a pour son argent. Le trio en vient même à caractériser particulièrement le chien Colin, au point de lui donner une véritable personnalité dans les derniers épisodes ! Colin n'a pas besoin de parler, il a une véritable présence. Le trio réussit à rendre attachant cette bande d'amis en devenir et on a bien du mal à les quitter après quatorze épisodes. (fin des spoilers) Si Spaced est particulièrement connue de nos jours, c'est aussi à cause de son rapport à la pop culture. Spaced est l'anti Stranger things par excellence. Certes les deux séries ne sont pas du même genre et ne parle pas de la même chose, mais en terme de rapport à la pop culture Spaced en parle de manière bien plus logique et moins appuyé. Il y a un vrai discours sur plusieurs sujets culturels sans que cela soit de la vulgaire citation pour faire joli. Quand Simon Pegg s'éclate à dézinguer La menace fantôme (George Lucas, 1999), il le fait sur tout un épisode car le sujet est sa déception du film (on n'ose imaginer ce que pense Pegg d'un certain film sorti en mai 2008). De la même manière, la réflexion qu'a Tim des films Star Trek (1979-) est plutôt amusante puisque si on le suit, les films impairs de la franchise sont mauvais. Or, Pegg est devenu Scotty par la suite et deux des trois films qu'il a tourné sont impairs (Star Trek et Beyond). De quoi avoir envie de poser la question au camarade Simon ! 

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Même chose quand Wright cite des films en particulier. Souvent il s'agit de faire un délire imaginaire ou alors pour une scène spécifique, comme avec Matrix (une scène imaginaire où Tim débarque en mode Neo chez son éditeur), Carlito's way (la musique de Patrick Doyle donne un ton ironiquement tragique dans une scène d'action avec des mains pour mimer des flingues !) ou Un monde pour nous (vous ne verrez plus un char d'assaut de la même manière). Les jeux-vidéo ne sont pas représentés comme dans beaucoup de films ou séries, où cela consiste en général à montrer des geeks incollables. Tim et Mike (Frost) y jouent car ils aiment ça et ce n'est pas un cliché. Wright fait même une scène type jeu de combat avec des punchlines, sorte de prélude à certaines imageries de Scott Pilgrim. La référence n'est pas là pour s'en moquer ou la citer abusivement. On sent que c'est un choix de parler ou de faire de scènes à partir de films ou de séries et c'est ce qui fait la richesse de la série. La série n'a pas tant vieilli que ça car ce qu'elle montre n'a pas changé. Des gens qui galérent et essayent de trouver un emploi dans ce qu'ils veulent faire, cela existe toujours (d'ailleurs, la séquence au Pole Emploi UK est à mourir de rire tant elle est crédible). De même que la musique de l'époque et certains jeux utilisés (en l'occurrence Tomb Raider III ou Resident Evil) reviennent souvent à la mode de nos jours d'une manière ou d'une autre (les boys band, les reboots de franchises vidéoludiques et même en soi le retro-gaming). 

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Spaced ne dure peut être que quatorze épisodes, mais il ne lui suffit pas de beaucoup pour s'imposer comme une série terriblement attachante. Doublé d'une belle oeuvre de jeunesse pour ceux qui l'ont façonné. Je terminerais cette cuvée en faisant un gros bisous à Tinalakiller qui m'a donné envie de voir la série et je la remercie pour ça (elle en avait parlé ici:  https://tinalakiller.com/2015/04/12/spaced/. Allez à la prochaine!