Après une petite pause, la Cave de Borat continue son cycle consacré aux adaptations d'oeuvres de Stephen King, mais pas que. En effet, cette fois-ci cette cuvée n'abordera pas que des films, mais également des romans de l'écrivain que votre cher Borat a lu le mois dernier. Alors accrochez-vous, le vol vers l'univers de Stephen King aura quelques turbulences frissonnantes. (Attention spoilers)

  • Le bazaar de l'épouvante (Fraser Clarke Heston, 1993) : Leland Gaunt, un ami qui vous veut du bien

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Outre les allusions récurrentes présentes dans ses romans et nouvelles (notamment au sujet de La Tour Sombre), Stephen King a créé par la même occasion la ville fictive de Castle Rock qui est située dans son Maine natal. Divers romans et nouvelles se sont déroulés dans cette ville depuis Dead Zone (1979), à l'image de Cujo (1981), du Corps (1982) ou de Mémé (1984). Vers la fin des 80's, King décide de laisser la ville de côté, semblant en avoir fait le tour. C'est ainsi que La part des ténèbres (1989), Le molosse surgi du soleil (1990) et Bazaar (1991) formèrent une sorte de trilogie clôturant les aventures de la ville. Deux ans plus tard, ce dernier avait droit à son adaptation produite par Castle Rock (la boîte de production de Rob Reiner) sous le titre Le bazaar de l'épouvante (Needful things en anglais comme le titre original du roman). Le casting est assez prestigieux puisqu'on y retrouve Max Von Sydow, Ed Harris (seconde fois chez King après Creepshow), Bonnie Bedelia (idem après Les vampires de Salem), Amanda Plummer (Pulp Fiction), JT Walsh (Good morning Vietnam) ou Don S Davis (Stargate SG1). La production du film ne s'est pas faites sans heurts puisque le réalisateur Peter Yates (Bullit) quitta la production la veille du tournage, laissant Fraser Clarke Heston prendre la relève.

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"Que la fête commence mes amis !"

Le bazaar de l'épouvante sera un petit succès qui aura même droit à un remontage d'environ trois heures pour la chaîne TNT. Un montage avec pas mal de scènes coupées ou rallongées difficilement trouvable pour des questions de droits. Elle ne fut d'ailleurs pas commercialisée à cause de cela. Votre cher Borat s'est contenté de la version cinéma déjà bien suffisante. Resserrant l'intrigue d'un roman de plus de 700 pages, Heston signe une pure comédie noire où les habitants de Castle Rock sont tous plus cupides les uns que les autres. Leland Gaunt (Von Sydow) n'a finalement pas besoin de grand chose pour mettre la ville à feu et à sang. Les rivalités entre personnages ne demandent qu'à devenir plus animales, à l'image de ces deux femmes (Plummer et Valri Bromfield) ne se supportant pas à cause du chien de l'une d'entre elles. Ou alors ce prêtre (William Morgan Sheppard) et ce révérend (Davis) ne manquant jamais une occasion de s'affronter verbalement sur leur propre foi. S'il est en quelques sortes expulsé de Castle Rock à la fin du film, Leland a gagné la partie et pourra refaire la même chose ailleurs. En peu de temps, il a réussi à monter les habitants les uns contre les autres sur le simple gage d'avoir un objet qui les intéresse. La cupidité des gens comme arme de destruction massive. 

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L'exemple le plus tragique est certainement le personnage de Bedelia, victime d'arthrite et retrouvant le plein usage de ses mains par un collier délivré par Leland. Son cas est le plus particulier de tous, car les autres n'exécute pas des gages car ils sont malades. Juste parce qu'ils ont envie de les faire, à l'image de ce flic qui en vient à tuer et dépecer un chien (les plans les plus crades et malaisants du film) pour provoquer un double homicide. Hormis Bedelia, les autres se complaisent dans une certaine forme d'hypocrisie. Le révérend trouve que faire une soirée de charité dans une église est un blasphème, mais est le premier à trouver des peintures et statues érotiques venues d'Asie fascinantes. Le seul personnage lucide dans le film est Alan Pangborn (Ed Harris). Le policier droit dans ses bottes, fidèle et intègre, le seul qui n'accepte rien de Leland. Il est en quelques sortes le seul à pouvoir sauver Castle Rock du diable incarné par Leland. Le côté immortel de Leland et certaines répliques ("Que les dieux les jugent, moi je m'en lave les mains !") vont dans ce sens, mais Heston garde le mystère autour, ne tombant jamais dans la résolution grand-guignolesque. Max Von Sydow se révèle charismatique du début à la fin, rendant son personnage tout de suite intéressant. 

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Le reste du casting fonctionne pleinement. Comme pour montrer que l'action se situe en un même lieu, Heston se permet même d'utiliser deux fois un même plan pour en venir et en ressortir à travers ses deux génériques. Ce qui se passe à Castle Rock reste à Castle Rock. Si pendant longtemps Stephen King a laissé Castle Rock derrière lui, il s'apprête à rouvrir ses portes dans les prochains mois. En effet, une série portant le nom de la ville a été produite par JJ Abrams et sera diffusée par Hulu l'an prochain. Une sorte de maelstrom de la carrière du romancier comme en atteste la première bande-annonce dévoilée le mois dernier. On retrouve ainsi des allusions à Ça (1986), à Rita Hayworth et la rédemption du Shawshank (1982), Misery (1987) ou à Un élève doué (1982). Le teaser précédent (https://youtu.be/UGHupqE1LCI) allait même plus loin en citant des noms, mots ou destinations en rapport à l'univers de King :

  • Ben Mears, Mark Petrie, le père Callahan, Susan Norton et Kurt Barlow issus de Salem (1975)
  • le club des ratés et Pennywise
  • Leland Graunt, Alan, Norris Ridgewick (Ray McKinnon) et le jeune Brian Rusk (Shane Meier)
  • Andy Dufresne le héros de Rita... et Bogs Diamond un de ses agresseurs
  • The Mangler (1972)
  • le journaliste Richard Dees, héros de The Night Flier (1993)
  • Selena et Joe St George, la fille et le mari de Dolores Claiborne, ainsi que Vera Donovan la femme dont elle s'occupe
  • le jeune autiste Duddits, son ami Jonesy et l'extraterrestre Mr Grey de Dreamcatcher (2001)
  • Paul Sheldon et Annie Wilkes (l'auteur de Misery et son admiratrice), ainsi que le shérif Buster
  • Ronnie Malenfont et Liz Garfield, deux personnages présents dans Coeurs perdus en Atlantide (1999)
  • Mr Jingles, la souris de La ligne verte (1996) et Eduard Delacroix le prisonnier qui la recueille, ainsi que John Coffey et les gardiens Percy Wetmore et Paul Edgecomb
  • Dick Hallorann, Jack et Danny Torrance, le directeur Stuart Ullman, ainsi que les fantômes Delbert Grady et Horace W Derwent présents dans Shining (1977)
  • Richard Vickers, le personnage de Leslie Nielsen dans Creepshow (George A Romero, 1982)
  • En ce lieu, des tigres (1968)
  • et même le pseudonyme de King, Richard Bachman

Le casting regroupe également des acteurs déjà apparus dans les adaptations basées sur King : Sissy Spacek (Carrie immortalisée de Brian de Palma), Bill Skarsgaard (le Pennywise d'Andres Muschietti) et Terry O'Quinn (le shérif de Peur bleue). Verdict d'ici quelques temps.

  • The Night Flier (Mark Pavia, 1997) : Un aviateur qui laisse des traces

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Le hasard fait parfois bien les choses, Mark Pavia peut en parler. Le jeune réalisateur se fait remarquer avec le court-métrage Drag (1993), une histoire de zombies avec une héroïne pour personnage principal marchant dans une Terre dévastée. Il se trouve que Stephen King et Richard P Rubinstein avaient vu le court-métrage dans les locaux de Laurel (la boîte de production de Rubinstein) et l'avaient apprécié. Selon le réalisateur, "au même moment, The Night Flier était en développement chez Laurel, et ils ne trouvaient vraiment pas de solutions aux trous du scénario. Stephen avait abandonné le premier script sur lequel il travaillait." (*). Pavia est donc arrivé au bon moment avec son camarade Jack O'Donnell. A l'origine, The Night Flier (ou Le Rapace nocturne) est une nouvelle du recueil Rêves et cauchemars qui avait été publiée au préalable dans le recueil Treize histoires diaboliques (1988) avec pour titre L'oiseau de nuit (soit la traduction littérale du titre original). Le film aura droit à une sortie assez confidentielle après une première diffusion sur la chaîne HBO. Il se trouve que les distributeurs ne se poussaient pas au portillon et le producteur avait fini par conclure le deal avec la chaîne des Contes de la Crypte.

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Bien qu'accueilli chaleureusement, The Night Flier ne fera pas exploser la carrière de son réalisateur, faites de projets avortés et un seul film réalisé en vingt ans (Fender Bender, 2016). Richard Dees (incarné dans le film par le regretté Miguel Ferrer) n'en est pas à sa première apparition dans l'univers de Stephen King, puisqu'il essayait d'avoir une interview de Johnny Smith dans Dead Zone. Il fait ici son grand retour en étant le personnage principal. Un éditorialiste à la poursuite de ce qui pourrait être un vampire pour un tabloïd. A la différence de la nouvelle, Pavia et O'Donnell ont rajouté une sorte d'antagoniste féminin (Julie Entwisle). Les deux personnages forment une même pièce. D'un côté, le vieux journaliste qui joue du cynisme car lassé de faire des articles bateaux sur des sujets à sensation. De l'autre, la jeune recrue encore idéaliste qui croit encore que le vérité prime. Comme il lui dit plusieurs fois au cours du récit "Ne jamais croire ce que vous publiez, ne jamais publier ce que vous croyez". Un adage qui prendra tout son sens dans un final particulièrement cynique où la jeune femme devient comme son modèle. Dees est d'autant plus intéressant qu'il n'est en rien un héros. 

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S'il en est là, c'est parce que comme le dit sa phrase fétiche il a accepté d'écrire des articles de piètre qualité depuis longtemps. Il s'est enfermé dans un personnage désagréable qui ne croit plus en rien et n'est pas toujours très propre sur lui. Le flashback le montrant en train de photographier sa collègue venant de se suicider sème même plutôt le doute (et s'il l'avait tué pour en tirer un article ?). A cela se rajoute la séquestration de sa collègue qui aurait pu avoir un dénouement bien plus tragique. Ferrer est totalement savoureux dans ce rôle d'anti-héros, n'en étant pas à un rôle douteux près. Le traitement du vampire se révèle particulièrement subtil. Même si l'affiche ci-dessus le dévoile largement, Pavia se veut très prudent sur l'aspect vampirique du personnage, ne le dévoilant sous ses deux formes uniquement dans le climax. Sinon il est représenté par un avion en marche (sa forme chauve-souris ?) ou avec une cape typique du look du vampire classique. Avec cela, le réalisateur peut jouer avec les attentes du spectateur car s'il tue bien des personnes (notamment par décapitation), est-ce pour autant un vampire ? Outre la transformation, le réalisateur confirme le statut du personnage par un aspect tout simple et là aussi récurrent du genre vampirique.

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Il a perdu la tête dès qu'il a vu Suzette.

Si le film est très intéressant au niveau de son écriture, il l'est un peu moins dans sa réalisation. En dehors d'aspects purement graphiques (Pavia n'hésite pas à montrer des corps démembrés ou défigurés), la réalisation est finalement assez télévisuelle. La musique de Brian Keane va dans ce sens de par sa simplicité et on retrouve le même type de musique dans les téléfilms qui pullulent sur nos chaînes de télévision. Cela n'empêche pas le film d'avoir un certain charme, d'autant que cela faisait depuis Dolores Claiborne (Taylor Hackford, 1995) qu'une adaptation des travaux de King n'avait pas été d'aussi bonne qualité. Pourtant ce n'était pas les productions qui manquaient...

  • Coeurs perdus en Atlantide (Scott Hicks, 2001) : Retour en enfance

Coeurs perdus en Atlantide : Affiche Anthony Hopkins, Scott Hicks

Recueil un peu particulier, Coeurs perdus en Atlantide dévoilait des histoires liées entre elles, parfois par des personnages clés. Une idée venue de la volonté de King d'écrire un livre autour des 60's. Crapules de bas étage en manteau jaune suivait Bobby Garfield se liant d'amitié durant l'été 1960 avec un vieil homme habitant une chambre chez lui et possédant ce qui semble être le shining. Il se trouve que le personnage de Ted Brautigan est directement lié à La Tour Sombre (il apparaîtra dans le septième tome) et ceux qui le traquent sont des hommes de Roi Cramoisi en raison de son don de briseur de rayon. La seconde histoire baptisée du titre du recueil suit un garçon amoureux de Carol Gerber (personnage vu dans la précédente nouvelle) en 1966. Il se trouve que Gerber est plus ou moins liée à Randall Flagg (King n'a jamais confirmé, mais le nom Raymond Fiegler a les mêmes initiales) et se retrouve dans un attentat terroriste pour la lutte contre la Guerre du Vietnam. Willie l'aveugle et Pourquoi nous étions au Vietnam évoquent deux vétérans de cette guerre (Willie Shearman un agresseur de Carol et Sully John l'ami de Bobby et de Carol). Ainsi tombent les oiseaux célestes de la nuit conclut le livre sur Bobby désormais adulte et marié.

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Le trio au centre du recueil : Carol Gerber, Bobby Garfield et Sully John.

Il assiste à l'enterrement de Sully John et rencontre Carol devenue professeur sous une fausse identitée. Castle Rock s'empare comme très souvent du manuscrit et propose l'adaptation au réalisateur Scott Hicks (Shine) et au scénariste William Goldman (Misery). Ne pouvant tout adapter sous peine d'un film de plus de trois heures, le duo se concentre sur la première et la dernière histoires rattachées toutes deux au personnage de Bobby Garfield. Il trouve aussi une astuce pour ne pas citer La Tour Sombre en changeant les hommes de Cramoisi par des agents du FBI. Ce qui est plutôt logique au vue d'une époque encore très portée sur la chasse aux sorcières (la mère de Bobby n'hésite pas à dénoncer Brautigan comme d'autres l'ont fait sous le maccarthysme). Le film enlève toutes les allusions au Vietnam et Carol (Mika Boorem) est décédée. Toutefois, Hicks joue sur la filiation puisque Bobby (David Morse) rencontre la fille de son premier amour qui est volontairement jouée par la même actrice, Carol n'étant jamais montrée adulte. Le récit commence sur Bobby adulte apprenant la mort de Sully John et allant à son enterrement, avant de revenir à son ancienne maison laissant place à un long flashback adaptant la première nouvelle.

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Même s'il n'adapte pas tout et prend des libertés avec le récit, Hicks n'en signe pas moins un très beau film. Le réalisateur trouve même un point émotionnel involontaire, puisque le jeune interprète de Bobby n'est autre que feu Anton Yelchin. Comme pour un clin d'oeil de plus, on peut faire le parallèle avec une autre étoile montante d'Hollywood partie trop tôt River Phoenix, représenté en quelques sortes par Sully John (Will Rothhaar) ressemblant au personnage qu'il incarnait dans Stand by me (Rob Reiner, 1986). Ironiquement voué à un destin aussi funeste. Si Bobby ne finit pas comme ses deux camarades, le fait qu'il soit joué en grande partie par Yelchin rend le film d'autant plus mélancolique qu'il ne l'est déjà. Comme souvent avec King, il ne s'agit pas de prendre une époque pour faire un trip nostalgique, juste que cela permet de planter un décor, de confronter ses personnages à des souvenirs pas forcément faciles à se remémorer (idem dans Ça). Hicks se veut même assez radical par moments en évoquant des maltraitrances faites aux femmes, alignant même deux événements avec une certaine violence (d'un côté une enfant agressée, de l'autre une femme violée).

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Un sujet qui n'est pas nouveau pour le romancier, déjà auteur d'une trilogie féministe entre autres (Jessie, Dolores Claiborne et Rose Madder, 1992-95). De même, Hicks montre un enfant en conflit avec une mère (Hope Davis) qui lui ment et se fait des idées sur son nouvel ami (Anthony Hopkins), au point de se venger sur lui au lieu de son agresseur. Le réalisateur a gommé les aspects trop fantastiques, se contentant du don de Brautigan au sens large du terme. Ses visions se contentent du discours et des talents d'Hopkins. Une volonté du réalisateur qui fonctionne plutôt bien à l'écran, ne faisant pas de Brautigan un Johnny Smith bis. Hicks signe un film rempli de tendresse et d'amertume d'un petit garçon devenu grand et voyant qu'il a perdu deux de ses amis le même jour (l'un par son enterrement, l'autre par quelqu'un lui ayant dit la nouvelle). Si le personnage n'a pas tout perdu (il a une famille, un métier), une part de lui-même s'est envolée brutalement. L'espoir vient d'une jeune fille qui est le portrait craché de sa mère. Coeurs perdus en Atlantide fut un bide à sa sortie et n'a pas acquis une réputation plus grande aujourd'hui. Dommage pour un film qui mérite probablement plus d'attention que certaines adaptations ratées (le Carrie de Kimberly Peirce en tête).

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Il semblerait que le réalisateur Johannes Roberts serait sur un projet d'adaptation complète du recueil. A voir si cela tiendra longtemps puisque le réalisateur a déjà prévu de réaliser une suite à son 47 meters down (2017). Wait and see...

  • Marche ou crève (1979) : La Mort qui marche

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L'actuelle couverture française.

Votre cher Borat aurait pu s'en tenir à des adaptations, il a finalement eu le déclic. A force de traîner dans les méandres de l'univers de Stephen King, j'ai fini par me mettre à lire. Après avoir relu Creepshow (King, Wrightson, 1982), je me suis dit que se lancer dans quelques romans ne me ferai pas de mal. Puis ce serai un bon défi, moi qui ne lis pas trop de romans en raison de la concentration que cela nécessite (si je décroche, je laisse tomber). Il se trouve que cela a fonctionné puisque j'en suis à mon troisième roman de Stephen King ! Pour précision, j'ai choisi des romans qui n'ont pas été adapté. Cela me permet d'aller vers des horizons où je suis vierge et la découverte n'en devient que plus intéressante. C'est ainsi que j'ai commencé avec Marche ou crève. Pour précision, il s'agit d'un des romans que King a signé sous le pseudonyme Richard Bachman comme ce fut le cas de Rage (1977) ou Running man (1982). Des romans souvent jugés plus radicaux et violents, ce que confirme Marche ou crève. Mais aussi des récits écrits avant que Stephen King ne devienne connu. Dans le cas présent, il fut rédigé entre 1966 et 1967. Il fut longtemps question d'une adaptation signée Frank Darabont mais le projet n'a jamais avancé, certainement à cause du ton et de la violence graphique qu'il nécessitait.

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Première couverture pour l'édition américaine.

Le roman n'est pas sans rappeler On achève bien les chevaux (Horace McCoy, 1935), dont l'adaptation de Sydney Pollack sera réalisée peu après la rédaction de Marche ou crève. A la différence qu'ici, les danseurs seraient tués s'ils tombaient, se casseraient un membre, avaient une crampe... Si au bout du troisième avertissement, le coureur ne retrouve pas une cadence d'au moins six kilomètres / heure, il sera exécuté par la milice. Toutefois, l'auteur ne le dit pas tout de suite et attend le premier cas pour dévoiler la réalité du "ticket". Le ticket vers la sortie est en fait une balle, souvent dans la tête. King ne donne pas de précision sur la création de la marche et se concentre sur l'expérience même des différents coureurs. Les personnages que l'on peut qualifier de principaux ont parfois des raisons pour se lancer dans la marche. Certains l'ont fait par défi, d'autres pour l'adrénaline, parfois pour des besoins personnels. Au final, on comprend que les raisons sont parfois banales et dans un certain sens, les participants ne se seraient jamais lancé dans la marche s'ils avaient su la réalité de la chose. Garraty l'a fait par défi et en soi pour subvenir à ses besoins, mais finalement ses raisons sont bien futiles. 

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Couverture suédoise.

Scramm paraît déjà plus légitime car il veut aider sa femme et son bébé, mais il est trop sûr de lui et son corps lui répondra de manière brutale. Bien que certains sont inconnus, au point que King se contentera parfois d'un petit commentaire ou d'une remarque, l'auteur réussit souvent à retranscrire l'horreur de leur mort. C'est le cas d'un garçon dont les jambes seront littéralement arrachées par les chenilles du half track (les soldats surveillent les participants à bord d'un char). De la même manière, un personnage bien moins anonyme réussira à survivre plusieurs lignes malgré divers tirs dans son corps. L'une des premières morts est l'occasion pour King de dézinguer le racisme, puisqu'il s'agit de celle d'un afro-américain tenu par les soldats pour se faire exécuter avec les insultes qui vont avec. La ségrégation n'est jamais très loin... La mort est également symbolisée à travers les conditions physiques des coureurs qui se dégradent au fur et à mesure, jusqu'à en mourir parfois d'épuisement. En peu de mots, King arrive souvent à montrer tout le malaise ambiant qui entoure la course. Ce show parfois filmé où les spectateurs s'aglutissent pour voir une centaine de jeunes mourir.

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Couverture signée Jim Tierney.

Il n'y a aucune émotion, certains parient même sur leur champion. La seule humanité que l'on remarque un tant soit peu vient de la mère et de la petite-amie de Garraty présentes lors d'une des dernières villes traversées. Le roman a été publié en 1979 et il est toujours d'actualité. Aujourd'hui il y aurait plus de caméras, les candidats seraient filmés sous tous les angles et il y aurait certainement une chaîne en temps réel qui diffuse la grande marche à la télévision ou sur le net avec des commentateurs sportifs. Mais le fond resterait exactement le même, d'autant que King n'utilise aucune temporalité, juste la potentialité d'un futur proche. Marche ou crève est un choc incroyable, dont les visions d'horreur risquent de rester encore dans ma mémoire.  

  •  Shining, les couloirs de la peur / Docteur Sleep (Garris, King, 1997-2013) : Retour à l'Overlook

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Depuis la sortie de Shining (1980), Stephen King n'a jamais caché son animosité envers le film de Stanley Kubrick et certains fans ont fait de même. En compagnie de la scénariste Diane Johnson, le réalisateur a largement taillé dans le roman, laissant de côté divers aspects (que ce soit les arbres taillés en animaux ou le maillet de croquet remplacés par un labyrinthe et une hâche) jusqu'à en modifier la fin en conséquence. En effet, il n'était pas question dans le roman que Jack Torrance meurt frigorifié dans un labyrinthe ou que Bill Hallorann meurt sous les coups de hâche de Jack. Kubrick a laissé de côté la chaudière à surveiller tous les jours, afin de réaliser un final totalement différent tenant davantage de la montagne russe émotionnelle. Si Wendy et Danny finissaient par s'en sortir, ce ne fut donc pas par l'explosion de l'hôtel à cause de sa chaudière. Aussi distant du roman que le furent Kubrick et Johnson, il n'en reste pas moins que Shining est un classique incontournable de l'horreur, dont certains plans restent encore gravés dans l'inconscient des spectateurs. Comme il adapte tout de même une bonne partie du roman, contrairement à ce qui se dit souvent. Stephen King avait lui aussi fait une version de scénario avant qu'elle ne soit écartée par Kubrick. 

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L'auteur trouve alors le moyen de rendre justice à son roman à travers une mini-série en trois opus (soit 4h22 de programme) pour la chaîne ABC. Aux commandes, on retrouve Mick Garris réalisateur habitué de l'univers de King depuis la fiction originale La nuit déchirée (1992). Gary Sinise (présent dans son adaptation du Fléau) fut un temps pressenti pour jouer Jack Torrance, mais il ne se sentait pas capable de passer après la prestation de Jack Nicholson. Ce sera finalement Steven Weber, lui aussi familié de King puisqu'il avait adapté la nouvelle Les révélations de Becka Paulson (1991) pour la série anthologique Au delà du réel : l'aventure continue (1995-2002). L'acteur s'en sort de manière honorable, mais là où la folie de Jack tenait presque sur tout le film chez Kubrick, ici sa réelle folie meurtrière apparaît finalement très / trop tard. On peut voir quelques accès de colère, mais cela reste léger et trop peu pour qualifier le personnage de fou dingue. Sans compter le dénouement un brin angélique qui ferait passer Jack pour le père de l'année. Wendy a un traitement plus intéressant et cohérent. Kubrick avait fait de Wendy un personnage sans cesse dans la peur au point que Shelley Duvall (que Kubrick avait tendance à épuiser) finissait par devenir blanche comme un cachet d'aspirine. 

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Ici, Garris et King en font une femme forte incarnée par l'excellente Rebecca de Mornay. Une alternative pertinente et qui rend l'affrontement avec son mari d'autant plus sauvage (chacun se bat comme dans un ring de boxe à travers les couloirs de l'Overlook). Par contre, Courtland Mead est particulièrement agaçant dans le rôle de Danny. Pas que Danny Lloyd était monumental, mais Mead a vraiment du mal à convaincre dans un rôle qui accumule les casseroles. Si Shining version 1997 n'est pas désagréable à regarder et est honnêtement une bonne adaptation (y compris dans la réalisation plutôt inspirée de Garris qui ne singe pas celle de Kubrick), il est en revanche vraiment trop long. Les différentes parties aident à faire passer la pilule, mais il est vrai que l'adaptation s'attarde sur beaucoup de choses. On pense au nid de guêpes qui n'apporte absolument rien à la narration, les scènes de bavardages interminables entre Dick (Melvin van Peebles) et Danny ou à la présence physique de Tommy (Wil Horneff). Ce dernier point est assez éloquent quant à l'envie de King de vouloir tout adapter, sans comprendre que la suggestion n'est parfois pas plus mal au cinéma ou à la télévision.

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Quand Kubrick montrait Tommy par le biais d'un doigt, il n'y avait pas besoin de plus pour montrer que Tommy est un ami imaginaire. Matérialisé, il ne sert finalement à pas grand chose. Les arbustes sont animés de manière grossière, au point de comprendre pourquoi Kubrick n'a pas voulu montrer cela dans son film. En revanche, King a raison de s'attarder sur les origines de l'Overlook, permettant de mieux comprendre le mal qui règne sur l'hôtel depuis bien longtemps. De la même manière, la fascination de Jack pour l'hôtel est finalement plus évidente que sa folie meurtrière. L'évocation de son père est d'ailleurs assez similaire à celle de Toomy dans Les langoliers (1990). Shining est finalement une mini-série intéressante qui permet une alternative pour les fans du roman, mais aussi du film de Kubrick. Par contre, il faut avoir le temps et l'envie. Après Dome (2009), Stephen King a dans l'idée de donner suite à Shining en prenant le point de vue de Danny. Docteur Sleep aurait pu n'être qu'un simple décalque de l'oeuvre initiale avec un jeune héros alcoolique qui perd le contrôle comme son père. King choisit tout sauf la facilité en évoquant son propre passé d'alcoolique. 

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Couverture de l'édition française. 

Quand il a écrit Shining, il était en plein dedans et il signait un roman sur un homme qui s'enfonce toujours plus loin dans la démence à cause de l'alcool. Il n'y avait pas d'échappatoire : si Jack avait arrêté la boisson, il avait repris aussi sec. Ce n'est pas le cas de son fils. A la différence de Jack, Danny boit pour oublier les visions morbides qui l'assaillent depuis qu'il est enfant. Comme King dans les 90's, Danny a touché le fond pour ensuite rebondir en étant complètement sobre. Le fond est symbolisé par la vision de cet enfant et de sa mère avec qui Danny a eu une relation d'un soir. Une vision d'autant plus macabre que les deux ne viennent pas le hanter par hasard, ils sont désormais des fantômes. Comme dans Shining, les fantômes apparaissent sous leur dernier aspect et Danny sait comment ils sont morts. Ce qui rend la présence de ces deux personnages d'autant plus tragique et affreuse. C'est aussi cela qui sera le déclic pour Danny. La rédemption passe par deux points. Le premier est que Danny travaille dans un hospice et finit par aider des vieilles personnes à partir. Une manière de rendre service à travers le shining. Ensuite, le roman alterne entre Danny et deux autres intrigues qui finiront toutes par se relier. 

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Couverture réalisée par Vincent Chong.

Dans un premier temps, nous suivons une femme nommée Rose qui fait subir un rite de passage à une certaine Andy. Rose fait partie d'un groupe de personnes se nourrissant de la vapeur de personnes possédant le shining, y compris des enfants. Un groupe présent à travers les différents états des USA et dont l'un des points culminants n'est autre que l'Overlook Hotel devenu un camping. De l'autre, nous avons une enfant que l'on voit grandir au fil du roman nommée Abra. Il se trouve que la petite fille a des dons similaires à Danny et commence à communiquer avec lui sur plusieurs années. L'impact est d'autant plus grand que l'introduction de la petite se fait sur une prémonition d'une certaine violence : elle donne à ses parents les chiffres des deux avions s'étant écraser dans les tours du World Trade Center. Une vision glaçante qui ne sera pas la seule d'un roman qui permet à King d'explorer un peu plus le shining. Que ce soit en ayant une vision précise de ce que voit un personnage en direct ou de parler à sa place. Petit à petit, Abra devient l'enjeu de l'intrigue globale, avec d'un côté ceux qui veulent la protéger (dont Danny) et ceux qui veulent la bouffer. Le bien contre le mal. A la différence que la fille est également un membre actif.

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Couverture réalisée par Vincent Chong.

Comme la recherche d'Abra par ces vampires d'une autre génération devient petit à petit un moyen de survie suite à un rebondissement plutôt bien venu. Si le romancier n'est pas toujours subtil dans sa manière de raccrocher les wagons (la relation entre Abra et Danny n'a rien du hasard), il signe un roman de plus en plus halletant, se terminant par une lutte assez forte entre le bien et le mal. Docteur Sleep n'est pas Shining 2, mais une suite explorant ce qu'est devenu le petit garçon qui a survécu et comment il a fait pour ne pas devenir comme son père. Le peu d'éléments se rattachant à Shining est même évoqué au début du roman pour ensuite être évacuer du récit. Un grand récit sur la rédemption qui ressemble à son auteur et dont l'espoir est symbolisé par une jeune fille de treize ans. Warner a lancé deux projets ces dernières années autour de Shining, étant toujours en possession des droits grâce au film de Kubrick et à la mini-série de Garris. Le premier est une préquelle au roman auquel est associé Mark Romanek (Photo Obsession). Le second l'adaptation de Docteur Sleep avec Akiva Goldsman au scénario (ce qui est toujours rassurant venant d'un scénariste aussi douteux). A l'heure actuelle, les deux projets pataugent dans le development hell et ce n'est peut être pas plus mal.

A la prochaine !


 * Propos tirés de Mad Movies Hors-série numéro 22 (décembre 2013).