Bien que What we do in the shadows (2014) a eu son petit buzz, l'acteur-réalisateur Taika Waititi suscite davantage d'intérêt depuis quelques semaines. Pas plus mal pour un réalisateur dont l'avant-dernier film n'est disponible en France à l'heure actuelle que de manière illégale. L'occasion pour votre cher Borat de revenir sur les cinq films du néo-zélandais, réalisés entre 2007 et 2017. Après s'être fait remarquer avec ses courts-métrages (dont Two cars, One night nommé aux Oscars en 2005), Taika Waititi se lance dans le long avec A chacun sa chacune ou Eagle vs Shark (2007). Un film où il laisse entrevoir une partie de son casting régulier : Jemaine Clement (comparse sur la série Flight of the conchords et co-réalisateur de What...), Rachel House (présente dans tous ses films), Cohen Holloway (idem) et Cori Gonzalez-Macuer (le vampire gaffeur de What...). Ils seront rejoint par Rhys Darby (présent dans Flight of the conchords, What... et Hunt for the wilderpeople). Le projet remonte à 2005 puisque le scénario avait été présenté au Festival de Sundance et le tournage est survenu quelques mois après la vente du scénario.

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Le film tape dans l'oeil de Miramax suite à une bande-annonce diffusée au Festival de Cannes en 2006 et le film est projeté à Sundance en janvier 2007, avant une sortie limitée en juin de la même année. Le site Imdb ne rapporte aucune sortie française, pas même une en vidéo, ce qui explique certainement sa difficile visibilité et ce malgré un titre spécifique pour l'occasion. Avec ce premier long-métrage, le réalisateur laisse entrevoir un univers farfelu à travers la banalité du quotidien. Les états d'âme de Lily (Loren Taylor également co-scénariste) et Jarrod (Clement) se développent notamment à travers des séquences en stop-motion. Jarrod est montré à travers une pomme pourrie de l'intérieur dans laquelle il a ironiquement croqué plus tôt dans le film. Lily est dévoilée sous la forme d'un trognon de pomme. Une manière poétique de dévoiler une relation amoureuse au fil des jours (l'homme a le coeur pourri de l'intérieur, la femme se retrouve compressée dans une famille qu'elle ne connaît pas). L'univers de Waititi se dévoile également par ce jeu-vidéo délirant inspiré de Mortal Kombat (1992), où les héros sont plus ou moins personnalisés selon leur tempérament (Lily est par exemple un personnage plus fort physiquement qu'elle ne l'est dans la réalité).

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Une scène qui n'est d'ailleurs pas sans rappeler certaines expérimentations d'Edgar Wright sur la série Spaced (1999-2001). On repère également dans ce premier long-métrage le thème de la famille. Un élément que l'on retrouve dans chacun de ses films désormais, y compris dans Thor Ragnarok (2017). (attention spoilers) Les rapports familiaux sont conflictuels dès le départ et il y a une tendance à l'amélioration au fil du film. Jarrod est montré comme un problème dans une famille meurtrie par le suicide du fils aîné (qui est incarné par Waititi le temps de quelques secondes). C'est avant tout un personnage qui cherche la reconnaissance de son père (Brian Sergent). Sa "vengeance" sur son ancien bully (David Fane) est avant tout l'occasion de montrer ce qu'il vaut à son père et très souvent, il s'y prend mal (voir l'affrontement en question qui est d'un merveilleux ridicule). Lily apparaîtra dans un certain sens comme un catalyseur au sein de ce groupe. Dans Boy (2010), Waititi opte pour un schéma similaire, mais en sens inverse (c'est le père qui vient voir son fils, la mère n'est plus de ce monde). Dans What..., les vampires et les loups-garou sont deux familles bien distinctes. C'est la mort du père fondateur du groupe de vampires qui entraîne un conflit au sein de la famille.

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Hunt for the wilderpeople (2016) propose l'histoire d'un jeune garçon adopté (Julian Dennison) partant à l'aventure avec son père d'adoption (Sam Neill), après la mort de la mère (Rima Te Wiata). Puis il y a Thor Ragnarok où les deux fils d'Odin (Thor et Loki) finissent par enterrer la hache de guerre, à la fois pour dire adieu à leur père (Anthony Hopkins), mais aussi pour contrecarrer leur soeur destructrice (Cate Blanchett). Dans chaque film, on ressent une véritable ambiance familiale même dans la superproduction hollywoodienne. En plus d'être une aide pour Jarrod, Lily est également un personnage plus attachant que lui. Waititi la présente dès les premières minutes comme l'héroïne, vingtenaire célibataire qui essaye de trouver un sens à sa vie. Elle désire être chanteuse, mais doit se contenter d'un job de vendeuse d'hamburgers dont elle se fait lâchement virer (scène d'un rare cynisme). Même si sa relation avec Jarrod varie, elle reste attachée à cette famille dysfonctionnelle en aidant le père à faire son deuil et en se mettant les différents membres dans sa poche. S'il y a un petit creux en milieu de film, il est vite balayé par le dernier acte. (fin des spoilers) Après la série Flight of the conchords (2007-2009) consacrée à un groupe néo-zélandais, Waititi se lance dans Boy.

Boy 

Un projet qui date au moins de 2005, puisqu'il a commencé à l'écrire à l'époque de Two cars, One night. Là aussi le réalisateur avait déposé le scénario à Sundance à l'époque d'Eagle vs Shark, mais a continué à le développer durant trois ans. Un film plus personnel, d'autant plus qu'il l'a tourné à Waihau Bay, ville qu'il a habité dans son enfance. Son rôle est également plus conséquent puisqu'il incarne le père du héros principal. Ce dernier a d'ailleurs été incarné par deux acteurs, puisque le premier n'était pas bon. James Rolleston fut son remplaçant. Projeté à Sundance en 2010, il ne semble pas avoir eu de sortie américaine au cinéma, se contentant de naviguer de festival en festival. Son sort sera plus clément en France où il sortira en septembre 2012. Toujours cela de pris quand on connaît le sort de ses deux films suivants ou même du précédent. Boy est l'occasion pour le réalisateur d'évoquer ses origines maoris à travers ses personnages. Cette fois-ci, pas d'élément extérieur puisque le réalisateur se consacre entièrement à une famille. Le père fait son retour et le fils voit petit à petit que ce qu'il s'imaginait de son père est faux. Il se l'imagine depuis des années comme un modèle, alimentant des récits délirants comme celui où il aurait tué des gardiens de prison avec une cuillère ! 

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Son père n'est rien de plus qu'un petit malfrat sans envergure qui cherche un trésor dans son coin natal. Revoir ses enfants n'est même pas le sujet primordial, il n'a pas pris de nouvelle depuis que sa femme est morte en accouchant. Le personnage de Waititi n'a clairement pas le beau rôle et apparaît comme un personnage totalement immature. Son fils est probablement plus adulte que lui. Boy est un film sur l'enfance doux-amer, drôlatique par moments, mais également tragique ou noir quand il le faut. A cela Waititi rajoute un élément de pop-culture mémorable : Michael Jackson. Le père et le fils en sont fans et l'acteur-réalisateur s'amuse à pasticher l'artiste comme ci-dessus avec la parodie de la pochette de Thriller (1984), mais surtout s'éclate pour le générique de fin avec une parodie mémorable du clip de John Landis. Un délire merveilleusement jubilatoire, tout comme le film suivant du réalisateur : le fameux What we do in the shadows, plus connu sous le titre Vampires en toute intimité dans nos contrées. Il s'agit d'un documenteur (ou mockumentaire) sur des vampires inspiré du court-métrage du même nom déjà signé par Waititi et Clement (2006). Le film se fera remarqué lors de sa sortie en e-cinéma en France à cause de sa version française.

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En effet, le duo Nicolas et Bruno (à l'origine d'A la recherche de l'ultra-sex) a dirigé la VF comme si c'était une matière qu'il pouvait remodeler à leur façon. Cela passe ainsi par un casting hétéroclite (Alexandre Astier double Clement, Bruno Waititi et l'on retrouve Fred Testot, Zabou Breitman, Bruno Salomone ou Jérémie Elkaïm), mais aussi par des changements de noms (Vladislav devient Geoffroy, Nick JC etc). Un doublage qui n'a donc rien à voir avec celui des Nuls pour Wayne's world (Penelope Spheeris, 1992). Souhaitant voir le "vrai film", votre cher Borat s'est contenté de la version originale qui se suffit largement. Le principe du documenteur est expliqué dès les premières minutes, ainsi que les spécificités de ce tournage. Les sujets sont des vampires, les cameramen ont des crucifix pour éviter tout problème. Les vampires sont tous différents les uns des autres. Petyr (Ben Fransham) est un clone de Nosferatu et l'ancêtre du groupe. Viago (Waititi) est toujours amoureux d'une femme et va la voir en cachette de temps en temps. Vladislav (Clement) est le vieux beau par excellence au passé gourmand-croquant spectaculaire. Deacon (Jonathan Brugh) et Nick (Gonzalez-Macuer) sont en perpétuel conflit, le premier étant jaloux du second. 

Vampires en toute intimité : Photo promotionnelle

Nick se présente également comme un jeune vampire inexpérimenté accumulant les bourdes (il attire un chasseur de vampires au bercail). Un conflit de génération qui rythme le film de manière jouissive. D'autant que le duo de réalisateurs se révèle très respectueux des codes du genre vampirique et lycanthrope (nos amis loups-garou s'incrustent le temps de quelques scènes croustillantes). Le documenteur n'en devient que plus crédible, évoquant le quotidien tout ce qu'il y a de plus banal de ces vampires à la recherche de proies à saigner ou vampiriser. La caractérisation des personnages fait également beaucoup, les rendant terriblement attachants. Les réalisateurs arrivent même à faire dans le pur rebondissement, alors que le genre n'a pas tendance à aller vers ce type de direction. Idem pour les envolés sanguinolentes donnant lieu à des moments d'humour savoureux (Waititi met un bavoir pour ne pas tâcher ses vêtements). Les réalisateurs songent depuis quelques temps à faire une variante autour des camarades loups-garou. Une bonne idée d'autant plus que les réalisateurs voudraient reprendre cet aspect mockumentaire. Bien que disponible sur le Netflix US, Hunt for the wilderpeople n'a pas eu la chance d'atteindre nos frontières. 

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Même après l'annonce de Waititi aux commandes d'un film Marvel, rien à signaler que ce soit en VOD ou en DVD. Le net faisant bien les choses, votre interlocuteur a pu se le procurer. Il s'agit peut-être du meilleur film de son réalisateur, en tous cas celui qui semble le plus abouti dans ce qu'il raconte et veut montrer. Waititi présente une famille recomposée : d'un côté un couple qui n'a pas pu avoir d'enfants, de l'autre le gamin placé chez eux depuis peu. Alors que l'on pense le film lancé, Waititi donne le coup de grâce en quelques minutes. (attention spoilers) La mère adoptive meurt et amène deux êtres qui ne se connaissaient pas vraiment (le petit avait plus de relation avec sa mère que son père d'adoption) à devoir s'entraider mutuellement. On oblige le petit à aller dans une nouvelle famille pour une raison absurde (vu qu'une partie du couple n'est plus là, "la famille n'est plus soudée"), ce qu'il ne veut pas. Commence alors une aventure cocasse où Waititi s'adonne au road-movie fugitif (ou plutôt "walk-movie") qui n'est pas sans rappeler Thelma et Louise (Ridley Scott, 1991).

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La libération féminine en moins, on ressent le même sens de l'émancipation (le père et le fils deviennent de précieux alliés face à une société qui ne veut pas d'eux) et le réalisateur opte lui aussi pour une poursuite de conclusion particulièrement jouissive. Une course-poursuite hilarante faisant naviguer ce film dans le film d'action délirant. Délirant comme cette escapade du gamin dans une famille où le père le voit comme une sorte de star et même un modèle.  Hunt for the wilderpeople s'impose également comme un savoureux film d'aventure en pleine forêt, jouant de l'instinct de survie et de rencontres cocasses. L'énorme sanglier et son attaque furieuse ne sont d'ailleurs pas sans rappeler un film du pays voisin : Razorback (Russell Mulcahy, 1984). (fin des spoilers) Mais cela ne serait rien sans le talent de ses deux acteurs principaux. Julian Dennison est une belle révélation, s'imposant par un beau grain de folie et un aspect attachant dès les premières minutes. Quant à Sam Neill, cela faisait longtemps qu'on ne l'avait pas vu dans un film à sa mesure (même s'il était bon en second-rôle dans le vampirique Daybreakers).

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Affiche réalisée par Dan Munford.

Waititi lui a même offert un rôle dans Thor Ragnarok, mais la réunion entre Jeff Goldblum (lui aussi présent dans le troisième film sur le dieu nordique) et lui n'aura pas lieu, les deux personnages n'ayant pas de scènes ensemble. Neill apparaît dans une scène théâtrale délirante quand Goldblum se retrouve en sorte de despote. Pas le rôle le plus iconique de Goldblum, mais un second-rôle amusant. Après deux opus d'un nazebroque à toute épreuve (un hymne au dutch angle et le film qui utilise une même scène pourrie deux fois), on ne donnait pas cher de ce Ragnarok. Thor (Chris Hemsworth) a beau être un personnage sympathique, Marvel n'a jamais su comment le mettre en valeur, que ce soit dans un film solo ou dans un Avengers. Il se trouve que Waititi réussit son coup en lui enlevant pendant un temps ce qui faisait de lui un dieu. Pas que Thor soit devenu un homme, mais lui enlever le marteau Mjöllnir lui permet de redevenir le Dieu du tonnerre et un véritable guerrier. (attention spoilers) Hulk (Mark Ruffalo) se présente comme un second-rôle amusant, d'autant plus que la partie verte de Bruce Banner souhaite prendre le dessus. Une névrose récurrente du personnage qui apparaît bizarrement alors que Banner et lui semblait ne faire qu'un. 

Thor : Ragnarok : Photo Tessa Thompson

L'arrivée de la Valkyrie (Tessa Thompson) dans la franchise est plutôt intéressante, d'autant plus que les origines du personnage ont un rapport avec l'intrigue et que les Valkyries n'avaient jamais été évoqué jusqu'à présent. Réparer cette erreur avec le film le plus réussi de la trilogie nordique est donc une bonne chose. Toutefois, il est bon de souligner que Marvel fait un peu ce qu'elle veut quand ça l'arrange. En effet, la Valkyrie noie son chagrin dans l'alcool. Or, rappelons-le un autre célèbre personnage de la maison d'édition fait exactement la même chose dans les comics : Tony Stark. Mais curieusement, comme c'est un premier rôle, le studio ne veut pas montrer au cinéma un héros qui déprime en se bourrant la gueule (enfin si, un petit peu dans le second film de Jon Favreau pour une scène ridicule). Là ironiquement cela ne les dérange pas car le personnage est plus secondaire. Un brin hypocrite tout ce petit monde. La déesse Hela (Blanchett) a un look plutôt réussi, à la fois diablement sexy et superbement mythologique. D'autant que l'actrice semble pleinement à l'aise dans son rôle.  (fin des spoilers

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Le film bénéficie également d'une direction artistique de qualité, entre science-fiction (pour les vaisseaux et les armes à feu) et fantasy (pour l'aspect mythologique). Au point de se demander si le studio n'a pas enfin compris qu'au lieu de miser sur des cachets, il valait peut-être mieux rendre un peu moins banal leurs blockbusters et soigner un peu plus l'image. Après, malgré l'aspect familial, on a un peu de mal à retrouver le sel de Waititi et l'humour est très variable (votre interlocuteur préfère les deux Gardiens de la galaxie). Reste que Chris Hemsworth confirme qu'il est parfaitement à l'aise dans un registre plus comique. Par ailleurs, il est de bon ton de s'attaquer à Justice League (Zack Snyder, 2017) et ses reshoots, mais dans Thor Ragnarok il y a aussi pas mal de plans modifiés entre les bandes-annonces et le rendu final, parfois jusqu'à l'arrière-plan. Voilà pour ce tour d'horizon autour de Taika Waititi, réalisateur atypique s'il en est.

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Un exemple de plan modifié entre le début de la promotion et la sortie du film.

Comme quoi, il n'y a pas que Jane Campion et Peter Jackson dans le paysage cinématographique en Nouvelle-Zélande. Son avenir est pour l'instant incertain. Il veut faire un film sur le chimpanzé de Michael Jackson Bubbles en stop-motion. Un tournage qui risque de durer assez longtemps (cinq ans selon ses dires) et qui sera géré par Starburns Industries, la compagnie derrière Anomalisa (Kaufman, Johnson, 2015). On le dit sur le projet d'adaptation live-action d'Akira (Katsuhiro Otomo, 1982-90). Il n'a ni confirmé, ni infirmé être concerné par ce projet casse-gueule que la Warner essaye de refiler à à peu près tout le monde depuis dix ans. Sans compter le drôle de projet "Jojo Rabbit" qu'il devrait vite tourner. Une histoire délirante où un gamin a pour ami imaginaire Adolf Hitler (joué par Waititi). Scarlett Johansson jouera la mère du petit et Sam Rockwell le chef des jeunesses hitlériennes. Wait and see...