JOYEUX NOËL !

Dans la Cave de Borat, nous avons régulièrement évoqué le cinéma d'animation. Que ce soit sous sa forme traditionnelle, par les images de synthèse, mais également la stop-motion. Parmi les grands artistes ayant utiliseé ce procédé long, difficile mais ravissant, nous pouvons compter sur les regrettés Willis O'Brien (le créateur de King Kong) et Ray Harryhausen, Henry Selick (L'étrange noël de Mr Jack, Coraline), les équipes de Laika (ParaNorman, Kubo and the two strings) mais aussi d'Aardman. Ces derniers utilisent en particulier la pâte à modeler. Dans cette cuvée, je ne vais pas revenir sur l'ensemble de leur carrière florissante, mais sur deux personnages que le studio façonne depuis les 80's : Wallace et Gromit. Au compteur : quatre courts-métrages, un long-métrage et deux séries réalisées entre 2002 et 2010 (Cracking contraptions et World of invention), en plus des spin-offs (dont Shaun le mouton). Je vais revenir sur les cinq premiers qui ont forgé le mythe. (attention spoilers). Wallace nous est présenté comme un vieux garçon au look très anglais (gilet sur la chemise et la cravate) vivant avec son chien Gromit. Ils ont tous les deux une passion pour le fromage et les crackers et attention à ne jamais oublier les crackers. Wallace multiplie aussi les boulots depuis le début de la franchise : inventeur les trois quarts du temps, il a aussi été laveur de vitre, chasseur de lapin et boulanger.

WEG

Quant à Gromit, il est peut-être muet mais il se révèle souvent plus intelligent que son maître et le sort de beaucoup de casseroles. L'aventure commence en 1982. A cette époque, Nick Park est étudiant à l'Ecole Nationale de Cinéma et de Télévision et il doit réaliser un film de fin d'étude. Il est embauché par Aardman trois ans plus tard pour continuer son projet. Le studio est connu depuis quelques années à cause du personnage Morph réalisé en pâte à modeler et tout ce qu'il y a de plus banal (ce qui en faisait un sommet de simplicité). Il trouve la voix de Wallace avec Peter Sallis qui incarnera ce rôle jusqu'à sa mort survenue en juin dernier. Gromit devait initialement parler, mais Park trouvait que son inspiration (Peter Hawkins) n'allait pas forcément avec l'animation. Le personnage est resté muet jusqu'à présent et cela ne risque pas de changer de sitôt. Leur première aventure fut Une grande excursion (1989), un court-métrage où ils vont sur la Lune pour trouver du fromage. Initialement, il devait y avoir pas mal de péripéties avec des extraterrestres, un McDonald... Wallace se retrouvait même emprisonné et Gromit l'aurait sauvé en conséquence. Jugé beaucoup trop long et compliqué, cette partie fut évacuée pour laisser seulement l'histoire du duo avec le robot présent sur le satellite.

Cooker

En soi, Une grande excursion n'est pas très ambitieux et repose avant tout sur les actions du duo. Le petit plus vient du contexte et de leur antagoniste particulièrement fantastique. En revanche, il s'avère intéressant par son délire lunaire qui amène à diverses excentricités (quand on pense à ce qui était prévu, on se dit que cela aurait pu être encore plus fou) et son traitement à prendre au deuxième degré. Leur excursion paraît tellement banale alors qu'elle est surréaliste. L'animation a un peu pris notamment au niveau des expressions des deux personnages, mais dans l'ensemble on ne va pas se plaindre. Si Une grande excursion est nommé aux Oscars dans la catégorie meilleur court-métrage animé en 1990, c'est finalement une autre création de Park pour Aardman qui gagne. Creature Comforts (1989) met en scène des animaux évoquant leurs conditions dans un zoo. Le ton un peu décalé vient certainement des doubleurs qui sont parfois des gens lambdas évoquant leurs propres conditions (un étudiant brésilien évoquant son manque du pays par exemple). En 1993, Nick Park revient à ses personnages pour Un mauvais pantalon. On ressent un plus grand travail au niveau de l'histoire, ne se contentant plus d'être une série de péripéties sympathiques.

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Ici le duo est confronté à un pingouin qui prend de plus en plus de place dans le foyer au point de faire fuir Gromit. On découvre alors par lui que le pingouin n'est autre qu'un voleur se faisant passer pour un coq à l'aide... d'un gant rouge sur la tête ! Ou comment désacraliser le méchant par un aspect totalement ridicule. Park joue sur un aspect que l'on retrouvera dans chaque aventure du duo désormais : une histoire assez proche du film policier. Si l'on ne parle pas forcément d'enquête, on constate que les personnages sont toujours face à des criminels ou des gens qui veulent leur peau et c'est Gromit qui sauve son maître de la catastrophe. C'est le cas du pingouin, plus tard du chien Preston dans Rasé de près (Park, 1995) ou de Piella dans Sacré pétrin (Park, 2008). Idem pour les génériques qui seront dès lors particulièrement menaçants, rappelant la musique de Bernard Herrmann. Un mauvais pantalon passe ainsi d'une chronique banale du quotidien qui vire à la tristesse à un pur film de casse finissant en course-poursuite frappadingue. Encore aujourd'hui, il s'agit du plus beau moment de bravoure qu'a réalisé le studio, à la fois halletant et fantastiquement délirant. A part peut-être la scène de la baignoire dans Les Pirates ! Bons à rien, mauvais en tout (Lord, Newitt, 2012), on n'a pas vu aussi fou depuis chez Aardman.

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Passer après la réussite d'Un mauvais pantalon et son Oscar du meilleur court-métrage animé aurait pu être difficile. C'est mal connaître Nick Park. Avec Rasé de près, il joue sur le registre de la romance comme il le fera sur les films suivants. Wallace amoureux, mais pas assez encore pour en faire le centre du film. En revanche, le film mise beaucoup sur Gromit qui passe pour un kidnappeur de moutons. Là encore, il y a une forme d'exagération avec le chien se retrouvant à faire la une des tabloïds et avec une peine capitale totalement absurde. Toujours plus foufou, Wallace et Gromit permettent une course-poursuite en campagne merveilleusement dingo pour se terminer avec l'ennemi le plus improbable possible. Cet opus est l'occasion de découvrir le fameux Shaun, mouton qui a depuis sa série télévisée (2007-), mais également son sympathique long-métrage (Burton, Starzack, 2015). Pas de grande continuité entre Rasé de près et la série (Shaun habite chez un fermier aux côtés d'autres moutons et du chien Bitzer), mais le personnage est né de la plume de Nick Park et c'est lui qui lui a offert sa propre série. En 1996, Park obtient un nouvel Oscar du meilleur court-métrage et Aardman se retrouve avec un contrat avec Dreamworks Animation.

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Le studio d'animation lancé par Jeffrey Katzenberg est encore balbutiant et travaille sur Fourmiz (Darnell, Johnson, 1998), Le Prince d'Egypte (1998) et La route d'El Dorado (Bergeron, Finn, 2000). L'association paraît logique : nous sommes face à deux studios émergents, l'un avec plus de bagage que l'autre. Toutefois, l'ambiance ne sera pas toujours au beau fixe entre les deux studios, Dreamworks ayant souvent peur de l'humour british si caractéristique des productions Aardman. Si les choses arriveront à se mettre en place sur l'excellent Chicken run (Park, Lord, 2000), les problèmes seront de plus en plus présents avec comme point d'orgue leur première production en CGI Souris City (Fell, Bowers, 2006), ce qui s'en ressentira sur le résultat final. Avant cela, Park et Steve Box avaient pu signer une oeuvre plus longue avec les deux héros anglais. Le mystère du lapin-garou (2005) est là encore un beau réservoir d'inventivité et se présente comme un film de monstre végétarien alignant les scènes cocasses. On pense notamment au pauvre Gromit se retrouvant dans un costume de lapin et essayant de s'échapper avant que les carottes ne soient totalement cuites ! 

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King Kong (Cooper, Shoedsack, 1933) continue d'inspirer les cinéastes et Peter Jackson n'était pas le seul en cette année 2005, tant les réalisateurs alignent les références au film. A l'image de ce climax où le lapin kidnappe celle qu'il aime et finit par tomber d'un bâtiment. Le film emprunte également pas mal de choses aux films de loups-garous ou même à L'étrange cas du docteur Jekyll et de Mr Hyde (Robert Louis Stevenson, 1886) à cause du changement de personnalité du fameux lapin. Les réalisateurs offrent même une pure séquence de burlesque avec ce passage de l'avion où Gromit et son adversaire canidé en viennent à chercher de la monnaie pour faire fonctionner le dit avion ! On peut toutefois trouver un défaut notable au film : à force d'être étiré, le récit perd de sa force. C'est peut-être pour cela que les premières aventures du duo étaient si géniales : avec un format court d'environ trente minutes, les auteurs pouvaient faire quelque chose de saisissant et d'intéressant de bout en bout. Avec ce long-métrage d'1h25, on sent la volonté de vouloir mettre beaucoup de choses, ce qui n'est pas toujours génial, comme la relation entre Wallace et Lady Tottington qui entraîne un trio un peu lourd avec un Lord macho et orgueilleux. 

Pirates

Après 2007, Aardman rompt son contrat avec Dreamworks pour divergences artistiques. Par la suite, ils ont été vers Sony. Cela ne s'est pas très bien passé non plus, puisque leur second film en CGI (et heureusement dernier) Mission noël (Sarah Smith, 2011) n'a pas convaincu grand monde et surtout pas le public qui ne s'est pas déplacé. Depuis, leurs films sortent sous l'égide de Studio Canal. Moins hollywoodien certes, mais plus proche de l'Angleterre. Le studio a offert un dernier court-métrage à Wallace et Gromit avant de se focaliser sur les aventures de Shaun. Sacré pétrin aurait pu être l'opus de trop comme l'avait un peu été Le mystère du lapin-garou. Même si l'envie de revoir le duo est toujours là, on pouvait ressentir une certaine lassitude sur le long-métrage. C'était mal connaître Nick Park qui revient avec un court-métrage qui est probablement mon préféré. Je l'ai moins vu que ses aînés (les années aidant), mais à chaque fois c'est une éclate totale. Wallace et Gromit sont désormais boulangers et font la connaissance de "la fille du boulanger" Piella (une ancienne égérie de boulangerie) et de sa chienne Fluffles. Contrairement aux autres films, Park joue à fond la carte du romantisme jusqu'à en devenir merveilleusement parodique. 

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Fluffles et Gromit sont tout timides ensemble au point d'en être trognon, là où Wallace et Piella en viennent à faire un remake de la séquence de moulage de Ghost (Jerry Zucker, 1990) avec la musique qui va avec (oui, Unchained melody). Sans compter ce passage avec la gondole qui apparaît dans un premier temps vénitien, avant de dévoiler l'industrie britannique dans toute sa laideur. Mais évidemment, rien ne serait évident pour notre duo s'il n'y avait pas un sous-entendu criminel toujours plus farfelu, mais peut-être le plus amusant du lot. L'animation en stop-motion est devenue à ce point impressionnante chez Aardman que les scènes les plus dingues en deviennent presque normales. A l'image de cette scène de poursuite où des petits pains servent de freins à un vélo ! Puis ce qu'il y a de merveilleux à chaque final d'un des opus de cette franchise est qu'il y a toujours un moyen de faire plus fou que le précédent. Ici on se retrouve avec un hommage savoureux à une scène phare d'Aliens (James Cameron, 1986). Curieusement, c'est aussi l'opus qui se veut le plus cynique dans son final, allant jusqu'à liquider le méchant de service de la manière la plus noire possible.

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Mais aussi celui qui ferme la marche. Même si une suite est possible, on voit par la conclusion qu'il y a comme une fin de cycle. Wallace et Gromit fête désormais leurs 28 ans d'existence et continuent de plaire aux enfants comme aux adultes. Certainement à cause de l'humour, de leurs aventures rocambolesques ou de leurs inspirations pour d'autres cinéastes dans le domaine de la stop-motion. Les courts-métrages sont disponibles à la Fnac dans un coffret nommé "Trésors d'Aardman" (certains ont pu les revoir au cinéma l'an dernier ou cette année) et le long-métrage est disponible individuellement en DVD. Pour les plus fous, comme évoqué en introduction, il y a aussi des séries assez courtes mais également des jeux-vidéos. Le premier (Le Projet Zoo, 2003) met en scène nos amis face au pingouin qui a kidnappé un ourson dans le zoo où il est retenu depuis 1993. Il est disponible sur Playstation 2, Game Cube, Xbox et PC. Un peu plus récentes, Les grandes aventures de Wallace et Gromit (2009) sont formées de quatre épisodes sous forme de point and click. Rien d'étonnant venant de Telltale Games qui s'est fait une spécialité de ce type d'exercice avec The Walking Dead (2012-). Ces épisodes sont disponibles sur PC et Xbox 360 Arcade. Sinon pour les fans d'Aardman, ils ont rendez-vous le 7 février avec Cro Man signé Nick Park. A la prochaine ! 


Pour voir les trois premiers courts-métrages : http://film.enstreaming.org/wallace-gromit-nouvelles-aventures-streaming-vf/

Pour voir Un sacré pétrin : http://film.enstreaming.org/wallace-gromit-sacre-petrin-streaming-vf/