Un jeune soldat américain revient aux USA le temps de quelques heures...

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Drôle de cas à aborder que Billy Lynn's long halftime walk (Ang Lee, 2016) ou Un jour dans la vie de Billy Lynn par chez nous. Pour cela, il faut recontextualiser la chose. Ang Lee est un réalisateur taïwanais qui réalise des films aux USA depuis 1995 avec l'austenien Raison et sentiments. Dès lors, en dehors du wu xia pian Tigre et dragon (2000) et du film historique Lust, caution (2007), le réalisateur a tourné uniquement en anglais et est tombé parfois sur des projets casse-gueules. On se souvient de l'accueil mitigé de Hulk (2003), adaptation tout sauf spectaculaire du géant vert de Marvel et expérimentant notamment l'aspect bande-dessinée par des plans s'entrechoquant sous forme de cases. Des figures de style intéressantes pour un récit misant davantage sur la psychologie des personnages qui décontenance encore les spectateurs aujourd'hui. Puis il y a eu Life of Pi (2012), projet où pas mal de réalisateurs se sont cassés les dents (dont Jean-Pierre Jeunet). Ang Lee a réussi à en faire l'une des meilleures expériences en 3D qui soit, doublée d'une odyssée fascinante sur la survie. Dès lors, revoir Ang Lee s'attaquer à la 3D était un événement. Dans un premier temps, il y avait ce projet de film autour de la rencontre entre Mohammed Ali et Joe Frazier le 1er octobre 1975.

Un jour dans la vie de Billy Lynn : Photo Ang Lee, Joe Alwyn

Ang Lee sur le tournage de la scène de la mi-temps.

Puis survint cette adaptation d'un roman de Ben Fountain (2012) mettant en scène un jeune soldat américain et son escouade revenant d'Irak en tant qu'invités à un match de football américain... avant de repartir au front. Dit comme cela, on est plus proche du film indépendant US classique avec un mec qui retourne à la maison entrecoupé de scènes de guerre en flashbacks. Sauf qu'Ang Lee voit grand en voulant faire son film en 120 images par seconde, 4K et 3D. Pour donner une idée précise, c'est cinq fois le défilement traditionnel d'un film. Soit encore un niveau au dessus de la trilogie The Hobbit (Peter Jackson, 2012-2014) qui a été tourné en 48 images par seconde et 3D. Pour Ang Lee, il était question de "(créer) une dimension qui ressemblait à ce que nos yeux voient dans la vie, quelque chose de plus personnel, presque comme un flux de conscience. Pour transmettre le point de vue des soldats, il fallait faire ressentir leurs sensations." (*). C'est aussi selon lui une manière de démythifier les anciennes manières de faire du cinéma, "notamment en ce qui concerne la lumière, l'éclairage trois points, les ombres" (*). Chez les professionnels et les critiques, le procédé divise comme c'était déjà le cas du Hobbit.  

Un jour dans la vie de Billy Lynn : Photo Joe Alwyn, Vin Diesel

L'un des points de vue les plus intéressants reste celui de Douglas Trumbull, responsable des effets-spéciaux de 2001, l'odyssée de l'Espace (Stanley Kubrick, 1968) et de Blade Runner (Ridley Scott, 1982) et expérimentateur du format 3D et autres depuis les 80's. Il est revenu pour les magazines Cinemateaser et Mad Movies (**) sur le film lors de sa venue à la Cinémathèque Française pour l'exposition "De Méliès à la 3D". Il se rappelle dans un premier temps la venue d'Ang Lee et de Sony (qui produit Billy Lynn) avant le tournage pour une présentation de prototype de MAGIPod (procédé qui peut aller jusqu'à 120 images par seconde également, dans une salle spécifique et en 3D). "(Ang Lee) est sorti tellement excité de la projection qu'il a rapidement décidé de tourner son film sous ce format. Sony était bien plus dubitatif, mais Ang leur a plus ou moins dit que c'était à prendre ou à laisser. Ils ont cédé, mais en prenant la précaution de pouvoir sortir le film dans n'importe quelle salle, de pouvoir le projeter aussi bien à 120 images par seconde, son format 'naturel', qu'à 24." (*).

Un jour dans la vie de Billy Lynn : Photo Joe Alwyn, Kristen Stewart

Il se révèle en revanche dubitatif quant au rendu final. "Si vous avez un film dont la pellicule est de petite taille, il vous faut le tourner en 24 images par seconde. Doublez la taille, et vous devriez opter pour du 48 images par seconde, juste pour avoir le même résultat dans le passage d'une image à l'autre. Si vous doublez encore la taille, il faut faire de même avec le framerate (3). Mais si vous prenez une image de taille normale et que vous augmentez le framerate comme jamais, sans même changer la taille de l'écran, ça ressemble à de la télévision. En Europe, la télévision est à 50 images par seconde, aux Etats-Unis, à 60. Et la télévision n'a pas de flicker (4), contrairement au cinéma qui en a toujours eu, du moins avant l'arrivée des projecteurs numériques. Il faut en réalité ajouter artificiellement du flicker dans l'image pour préserver le look du cinéma." (**). L'autre problème est le même que pour Jackson quelques années auparavant : tous les cinémas du monde ne sont pas équipés pour ces films dans ces formats spécifiques et si certains le font, la dépense est certaine. Déjà que bons nombres de cinémas diffusent des films en 3D (conversions ou pas) dans des conditions déplorables pour faire des économies, alors imaginez pour des projets de cette envergure...

Un jour dans la vie de Billy Lynn : Photo Joe Alwyn, Makenzie Leigh

Sauf qu'à la différence de The HobbitBilly Lynn a eu un sort bien différent. Ainsi, seulement cinq cinémas l'ont diffusé dans son format initial : à New York, Los Angeles, Taipei, Pékin et Shanghaï. Dès lors, l'innovation technologique tant vantée dans la promotion et les médias est retombée comme un soufflé. Aux USA, le film s'effondre la sortie limitée passée (à peine un peu plus d'1 million de dollars de recettes). Les chiffres internationaux aident un peu à faire passer la pilule avec une trentaine de millions de dollars récoltés, mais là non plus les conditions de projection n'ont pas été géniales. L'exemple de la France est assez éloquent. Billy Lynn a été diffusé dès le 1er février 2017 avec une vingtaine de copies en 2D. A ce niveau-là, on ne peut même pas parler de sortie technique. Cela s'arrange avec la sortie vidéo où il est disponible en DVD, en combo BR-BR 3D et en 4K Ultra HD. Ce support est arrivé depuis quelques mois dans les rayons de magasins français. Si en l'instant le support est encore mineur (les équipements sont chers et il faut le lecteur 4K UHD et un écran 4K pour profiter pleinement de l'expérience), il n'en reste pas moins le seul support permettant de voir le film plus ou moins dans son format initial. 

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L'édition en question.

Pour être précis, le film est en 4K, 2D et en 60 images par seconde sur le support 4K UHD. Le camarade Guillaume Bouqueau a permis à votre interlocuteur de voir les quelques différences entre le rendu du 4K UHD et le BR sur trois scènes spécifiques : l'ouverture, le show de la mi-temps et le passage guerrier qui suit. Dans la première, on peut constater un fort réalisme en 60 images par seconde, comme si les personnages étaient en face de vous et que vous voyez ce qu'ils font. C'est le cas de Garrett Hedlund quand il s'adresse à Billy Lynn (Joe Alwyn), il lui parle directement comme si c'était au spectateur. Un procédé qui est utilisé constamment durant le film, comme pour un réveil pour Lynn pris entre flashbacks et réalité. Dans cette volonté de mettre le spectateur à la place de Billy, Guillaume évoquait également que lors du show des Destiny's child, le son ne vient pas de devant comme voudrait le principe classique, mais des hauts parleurs qu'entend finalement Billy. On comprend alors la volonté d'Ang Lee de pousser le réalisme jusqu'au bout avec, comme le suggère également Guillaume, une surabondance de lumières. On le remarque dans cette première scène où Billy et ses camarades assistent à l'enterrement de leur sergent (Vin Diesel). 

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L'immense cimetière apparaît comme net jusqu'au loin en 4K UHD, mais en BR on retrouve plus de saccade au même endroit. De la même manière, la scène de la mi-temps s'ouvre sur les personnages devant un grillage. En 4K UHD, le plan est très détaillé grâce à la surabondance de lumières, permettant d'à peu près tout capter. C'est moins le cas du BR où les figurants derrière le grillage apparaissent davantage comme des points de couleurs. Cet aspect permet de voir à quel point Ang Lee a misé sur une profondeur de champ folle, avec un lot de figurants facilement visibles à l'oeil nu. Nous sommes dans le show aux côtés de Billy. De même, on peut observer que les spots de lumière sont suffisamment abondants pour être visibles sur le sol blanc. La scène de guerre qui suit va également dans ce sens avec une explosion qui fourmille de détails évidemment moindres en BR. Comme le suggérait Guillaume à votre interlocuteur, la précision est si poussée qu'on pourrait voir le plus petit pli d'un vêtement. Ce rendu est dû en grande partie à l'HDR, une gamme de couleurs dynamiques augmentées qui serait encore accentuée par le procédé Dolby Vision. Pour conclure avec cet aspect, Guillaume dit qu'avec la version 60 images par seconde, on a l'impression d'ouvrir une fenêtre sur un monde, alors qu'avec le BR on est plus devant un film avec un rendu plus lisse ("de la HD classique").

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D'un point de vue purement narratif, le titre français convient parfaitement puisque l'on assiste à une journée presque montre en main dans la vie de Billy. L'introduction nous présente les faits : il a fait un acte héroïque en venant sauver son sergent lors d'une attaque irakienne, on connaît son nom, son âge (19 ans) et il sera présent comme son escouade au spectacle de la mi-temps d'un match de football américain avec le groupe Destiny's child (ce qui donnera un coup de vieux à certaines personnes). Après cela, Ang Lee ne va jamais quitter son personnage, quitte à épouser sa vision par des plans où il se revoit à la guerre, comme ce fondu enchaîné où il passe de la vision du pare-brise de la limousine à celui de son véhicule en Irak. On pense également à tout un lot de plans subjectifs, dont un légèrement flou quand des ivrognes s'approchent de Billy. Il n'est pas un sergent, c'est juste un soldat banal qui a fait son devoir. A partir de là, Billy apparaît surtout comme un monsieur-tout-le-monde qui n'a rien de plus que ses camarades. Les actions qu'il fait sont assez simples, consistant à aller à droite et à gauche, à repenser à des choses, il rencontre une cheeleader qui lui plaît (et vice versa) et repart du stade. 

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Ang Lee épouse le point de vue de son héros, mais aussi sa banalité, son arrivée dans quelque chose de trop grand pour lui (un point immobile dans un show en mouvement). Autres points intéressants abordés, la politique et la religion. Pour le premier, la scène du dîner est assez hallucinante puisqu'en demandant à Billy comment se passe son expérience sur le front irakien, la famille est clairement dans la politique. Pourtant quelques minutes plus tard, la mère (Deirdre Lovejoy) s'en prend à sa fille (Kristen Stewart) quand elle évoque les circonstances qui ont amené à la Guerre en Irak et l'hypocrisie ambiante. Les parents sont fiers de l'action de leur fils, mais ne se rendent pas compte du sacrifice futile qui va avec. Le paradoxe américain. La politique apparaît aussi quand des magnats cherchent à s'approprier quelque chose en exploitant des personnes. Steve Martin les symbolise parfaitement, magnat qui fait miroiter une belle carotte avant de la couper en quatre. La religion est traîtée de manière un peu moins directe puisqu'elle apparaît souvent dans les discussions entre Billy et la cheerleader (Makenzie Leigh). Plus que de rappeler Dieu comme le fait la fille, Lee aborde une certaine spiritualité lorsque Billy évoque une sorte de sensation divine ou une lumière lorsque son sergent est mort.

Un jour dans la vie de Billy Lynn : Photo Joe Alwyn, Steve Martin

Un aspect qui aurait pu être dégagé si ce n'était pas Ang Lee aux commandes, le réalisateur ayant déjà exploré ce type de pistes dans Life of Pi par exemple. A cela rajoutez que si le film se veut assez chaste sur le sexe (étreinte hors-champ, si c'est le cas c'est un rêve), la violence se veut assez percutante avec un mec dégommé au point de n'être qu'un amas de sang qui gicle ou une mort se focalisant sur le tué en train d'agoniser. Le film n'est pas Restricted uniquement pour son langage. Le film peut également compter sur un bon casting. Si Joe Alwyn n'est pas mauvais, ses camarades de jeu se révèle souvent plus convaincants. Kirsten Stewart réussit toujours un peu plus à faire oublier certaines horreurs vampiriques, se révélant particulièrement touchante en soeur de Billy (et la seule qui semble réellement s'intéresser à lui). Chris Tucker avec sa tchatche inarrêtable n'en devient que plus logique pour un personnage d'agent accroché au téléphone. Garrett Hedlund donne une prestation à deux faces avec le gros dur devant ses hommes et l'homme plus sensible et touché qui il est dans une position plus sensible. Quant à Baboulinet, il s'avère plutôt pas mal en sergent paternaliste. Il faut dire que cette fois, il a un peu plus de matière que "je s'appelle Groot". 

Comme d'autres avant lui, Billy Lynn's long halftime walk est un rendez-vous manqué avec la technologie. Bien que différente à l'oeil selon les versions disponibles, il n'en reste pas moins une fenêtre sur un personnage assez fascinante et pertinente pour se voir en dehors de sa technologie de pointe.


Encore un grand merci à Guillaume Bouqueau pour avoir user de son temps pour m'expliquer et me montrer certains éléments évoqués dans cet article. 

* Propos issus de Cinemateaser numéro 61 (février 2017).

** Propos issus de Mad Movies numéro 303 (janvier 2017).

3 Il s'agit de la cadence de défilement des images lors d'une projection. La norme est à 24 images par seconde, ce qui a été contrebalancé par Jackson, Lee et Trumbull qui ont expérimenté à un niveau au dessus.

4 C'est le phénomène de battement perceptible lors d'une projection à 24 images par seconde notamment.