Après un film que l'on peut qualifier volontiers de fantôme, passons aux 2010's du réalisateur Steven Spielberg (attention spoilers).  

  • Le retour du roi de l'entertainment (2011-2016)

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Peter Jackson et Steven Spielberg s'amusant bien sur le tournage de Tintin.

L'anecdote est connue : lors de la promotion des Aventuriers de l'arche perdue (1981), Steven Spielberg découvre le nom de Tintin et s'y intéresse. Mieux, il apprend que L'homme de Rio (Philippe de Broca, 1964) dont il s'était inspiré pour la première aventure d'Indiana Jones est lui-même inspiré de la bande-dessinée d'Hergé (1929-86). Charmé par le personnage et ses aventures, il contacte Hergé qui meurt quelques jours avant la dites rencontre. Sa veuve Fanny Rémy, toute aussi enthousiaste que son époux, a vendu les droits et donné sa bénédiction à Spielberg et à la productrice Kathleen Kennedy également présente ce jour-là. Dans un premier temps, il demande à Melissa Mathison (scénariste d'ET et du Bon Gros Géant) de scénariser le métrage. Le premier jet fut une adaptation pas si éloignée de Tintin au Congo (1931) avec le journaliste du Petit Vingtième affrontant des trafiquants d'ivoire, ce qui commençait mal. Les scripts étant peu concluants au fil des années, Spielberg rend les droits à la Fondation Hergé avant de les racheter en 2001. D'autres essayeront d'adapter la bande-dessinée, ne dépassant jamais le cadre du projet.

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C'est le cas d'Alain Resnais (pour une sorte de projet hybride entre bande-dessinée et cinéma), Jaco Van Dormael (un projet autour de Tintin et Tchang), Roman Polanski ou Jean-Pierre Jeunet (ce dernier évoque que les relations entre les héritiers et lui étaient plutôt froides). Prévu chez Universal, le studio se révèle trop frileux et laisse tomber le projet Tintin. Spielby s'est alors rabattu sur Sony et Paramount pour la distribution, finançant le film avec Amblin, The Kennedy / Marshall Company et WingNut Films. Au risque de perdre Thomas Sangster (le fils de Liam Neeson dans Love Actually) qui était censé jouer Tintin au profit de Jamie Bell. Tourné sur trente-deux jours, Les aventures de Tintin : Le secret de la Licorne (2011) a bénéficié d'un an et demi de post-production à cause de la performance-capture. Pour cela, le réalisateur s'est associé à Peter Jackson, petit réalisateur néo-zélandais et créateur de Weta. Le studio d'effets-spéciaux s'est spécialisé dans la performance-capture depuis les 2000's, que ce soit pour le Gollum du Seigneur des anneaux et Le Hobbit (Jackson, 2001-2015), le King Kong de 2005 ou les singes de la trilogie reboot de La Planète des singes (Wyatt, Reeves, 2011-2017). 

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Andy Serkis et Jamie Bell sur le tournage du film.

Son meilleur ambassadeur ? Andy Serkis, interprète de Gollum, Kong, César et dans Les aventures de Tintin du Capitaine Haddock. Le principe est toujours le même : des acteurs, figurants ou cascadeurs sont munis d'un costume moulant avec des capteurs partout, des capteurs sur le visage pour les émotions faciales et une caméra accrochée à un casque devant le visage. Le tout filmé devant des fonds verts avec parfois des légers décors avec des parties vertes également (des barres pour des portes ou des véhicules par exemple). Ici pas de problèmes de taille, ni de corpulence puisque le corps peut être modifié à volonté. C'est ainsi que Robert Zemeckis avait permis à Ray Winstone plutôt bedonnant d'incarner un héros musclé dans La légende de Beowulf (2007). Le réalisateur de Retour vers le futur a bien essayé de démocratiser le procédé, mais les films (Le Pôle Express, Beowulf et Le drôle de noël de Scrooge) n'ont jamais réussi à convaincre de par des émotions faciales inexistantes (ou pas loin) et un rendu ressemblant parfois plus à des cinématiques de jeux-vidéo qu'à du cinéma. 

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Steven Spielberg, James Cameron et Robert Zemeckis réunis pour un photocall du magazine Empire.

Sa production Milo sur Mars (Simon Wells, 2011) sortie quelques mois avant Tintin n'a fait qu'enfoncer le clou. Rien à voir avec Avatar (James Cameron, 2009) qui réussissait à retranscrire les visages des acteurs de manière photoréaliste. Avec Tintin, Spielby s'en fout un peu (même si les décors sont magnifiques), n'hésitant pas à modifier complètement les visages et les corps de ses acteurs comme Zemeckis (en mieux) afin qu'ils correspondent aux personnages de la bande-dessinée. Comme le suggérait Peter Jackson durant la promotion, "c'est le seul film où Simon Pegg et Nick Frost peuvent jouer des jumeaux, par exemple" alors que les deux acteurs (bien que très complices) sont totalement différents physiquement. En soi, même s'il s'agit d'un film réalisé en performance-capture, on peut plus penser à un film d'animation. C'est d'ailleurs pour cela que son Golden Globe du meilleur film d'animation n'a rien d'étonnant. Avec l'animation et la performance-capture, Spielby peut tenter des choses qu'il ne peut pas faire dans le cinéma live-action comme certains angles de caméra ou scènes à effets-spéciaux très nombreux. 

Certaines scènes tiennent clairement de la folie furieuse. La première de ce type est la bataille entre les navires du Chevalier François de Hadoque (Serkis également) et de Rackham le Rouge (Daniel Craig joue le pirate et sa descendance). On pense bien évidemment à Gore Verbinski qui avait signé une bataille navale totalement délirante autour du maelstrom pour le troisième Pirates des Caraïbes (2007). Ici, Spielby fait à peu près pareil en accrochant deux bateaux l'un à l'autre, au point que la gravité n'a plus aucun sens. Le réalisateur fera un parallèle à ce flashback lors du climax, confrontant les deux descendants de ces adversaires d'autrefois, cette fois-ci à travers un combat de grues. Si la scène est moins impressionnante, elle n'en reste pas moins un climax aussi dingo dans ses intentions que la séquence Guillaume Tell de The Lone Ranger (2013), que Verbinski avait réalisé après son passage à l'animation (Rango, 2011). Spielberg se lâche complètement sur la seconde grosse scène qui va également dans ce sens. La course-poursuite dans Bagghar est d'une folie encore fascinante aujourd'hui et le réalisateur signe un moment de bravoure extraordinaire. 

Les personnages vont à droite, à gauche, en moto, voiture ou dans les airs, dans des décors en ruines ou se déplaçant, le tout dans un plan-séquence qui laisse songeur de par son sens du timing. Des scènes d'action qui font plaisir à voir, où le réalisateur expérimente avec un nouveau médium. Comme quoi il n'y a pas d'âge pour être un réalisateur novateur. Pour ce qui est de l'adaptation, elle est très libre tout en restant fidèle à l'esprit de la bande-dessinée. Les scénaristes Joe Cornish, Edgar Wright et Steven Moffat (soit les réalisateurs d'Attack the block et de la trilogie Cornetto et celui qui fut longtemps le showrunner de la série Doctor Who) ont été un peu obligé de mixer le dyptique Le secret de la Licorne / Le trésor de Rackham le Rouge (1943-44) avec Le crabe aux pinces d'or (1941) afin d'introduire Haddock. Contrairement à son acolyte marin, Tintin est déjà un héros connu avec plusieurs aventures à son actif. Le magnifique générique de Dennis Yoo (qui n'est pas sans rappeler celui d'Arrête-moi si tu peux) permet de voir diverses allusions à des destinations de la bande-dessinée.

La Lune, le Congo, la Syldavie (présente dans Le sceptre d'Ottokar), Shanghaï (dans Le lotus bleu), le Tibet, le Pérou (dans Le temple du soleil), Redskin City (dans Tintin en Amérique) etc. D'autres allusions sont présentes, puisque Tintin cherche ce qui semble être une boule de cristal, croise l'Ile Noire, la navette du dyptique Objectif Lune / On a marché sur la Lune (1950-53) et le tunnel du train s'ouvre sur une statue de Vol 714 pour Sydney (1968). Une bonne partie des albums évoqués dans le générique puis le film sont antérieurs aux albums adaptés dans le film, permettant à Tintin d'être un héros pleinement installé et n'ayant pas besoin d'une origin story (là où ce sera finalement le cas de Haddock). En plus de la vente du château de Moulinsart qui sera un sujet présent dans le film, on peut voir que l'ennemi du générique qui ressemble à l'inoubliable Rastatopoulos a un aquarium plein de requins, renvoyant au second opus du dyptique adapté. Clin d'oeil ultime, la scène post-générique de début permet à Spielby d'immortaliser Hergé au cinéma. La Castafiore est également présente le temps d'une scène particulièrement cocasse. 

Tintin 2

Pour ce qui est de l'adaptation même, Le secret de la Licorne reprend des personnages phares, tout en suivant sa propre voie. Ainsi, le méchant n'est pas celui des albums (à part son sbire présent dans Le Crabe aux pinces d'or), mais il s'avère cohérent par rapport à la quête de Haddock. Si Tintin reste comme souvent en retrait dans ses aventures, ses talents d'enquêteur sont toujours présents. Haddock devient le centre de l'attention et ce n'est pas plus mal, puisque cela reste encore aujourd'hui le meilleur personnage écrit par Hergé. Quant aux Dupont et Dupond (Pegg et Frost), ils s'avèrent toujours merveilleusement à côté de la plaque. Le secret de la Licorne a bien marché à l'international (296 millions de dollars de recettes, dont plus de 5 millions d'entrées en France), en partie car le personnage est connu dans le monde et principalement en Europe, sa terre natale. On n'ose imaginer ce qu'il aurait récolté en plus en France si Intouchables (Toledano, Nakache, 2011) n'était pas sorti à la même période. Sorti à Noël aux States, le film gagnera plus de 77 millions de dollars, pas trop aidé par le manque de connaissance du personnage par la population américaine. 

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Quand à la suite, elle reste toujours en suspens. Peter Jackson doit toujours la réaliser, mais les années passent et rien ne se fait. Il avait dit vouloir s'y mettre après la trilogie The Hobbit, finalement il produit et scénarise l'adaptation de la saga littéraire Mortal Engines (Christian Rivers, 2018). A cela rajoutez maintenant un documentaire sur la Ière Guerre Mondiale. En tous cas, il fut question qu'il s'attarde sur le dyptique Les sept boules de cristal / Le temple du soleil (1943-48), voire de terminer à adapter Le trésor de Rackham le Rouge comme suggéré à la fin du film de Spielberg et ainsi introduire le Professeur Tournesol, grand absent du film. Reste à savoir quand. Après le tournage de Tintin, Spielby aurait dû enchaîner sur Interstellar. Lancé depuis 2006, le projet se base sur les théories de Kip Thorne au sujet des trous de ver, ces portails dans l'Espace qui permettent d'aller d'un point à un autre dans l'univers. En 2007, Jonathan Nolan (scénariste de Memento et du Prestige pour son frère Christopher) est engagé comme scénariste, se basant sur un premier traitement de Thorne autour d'explorateurs spatiaux passant dans un trou de ver.

Interstellar

Un sujet qui intéresse Spielberg puisque son père est un passionné d'astrophysique. Quand le réalisateur se retire définitivement en 2013 laissant sa place à Christopher Nolan, le projet avait assez avancé pour dire qu'il était prêt à y aller. Si l'on se base sur la version de 2008, le contexte était le même (la Terre est condamnée et les restes de la NASA montent une opération spatiale pour aller repérer des planètes permettant à la population terrienne de survivre), mais la suite est différente. La fille de Cooper Murphy était un garçon, le robot TARS se retrouvait en plein trou noir, le personnage de Wes Bentley restait vivant bien plus longtemps et surtout, la Chine était en concurrence directe avec les USA (soit une allusion que l'on retrouvera finalement dans The Martian de Ridley Scott). Ainsi, une fois sur la planète de glace (celle où se trouve Matt Damon dans le film final), l'équipage trouve une station sans homme et une étoile à neutrons envoie des radiations. Ils finissent par comprendre que des organismes extraterrestres vivent dans les sous-sols de la planète et peuvent les protéger des radiations.

Interstellar

L'équipage trouve un objet permettant d'ajuster la gravité, ce qui ne plaît pas à des robots chinois encore présents sur la planète et qui se présentent comme des antagonistes. Ils réussissent à s'enfuir avec l'objet et des formes de vies extraterrestres avant que la planète ne soit détruite. Comme le prédisait Thank you for smoking (Jason Reitman, 2005), le scénario montrait une relation bien moins platonique entre Cooper et Amelia (les personnages de Matthew McConaughey et Anne Hathaway) et prévoyait une scène de sexe en apesanteur (mais pas de cigarette ici). Notre équipage tombait dans une station spatiale où il était accueilli par TARS, lui-même recueilli par des extraterrestres. Une station entre l'espace et le temps construite par les robots chinois, permettant d'aller vers plusieurs destinations et trous de ver. Amelia restait dans la station, mais Cooper et Doyle (Bentley) partaient vers la Terre par un trou noir les amenant avant le décollage de leur vaisseau. Sauf que Cooper finissait par remarquer que la sonde du vaisseau était la même qu'il avait retrouvé chez lui avant le voyage.

Interstellar 2

Ce qui expliquait que l'Homme ne peut voyager dans le temps. Si Cooper parvient à s'extirper du vaisseau, Doyle reste et meurt. On repassait ensuite sur Terre avec Murphy revenant à la fameuse sonde et sa fille parvenait à construire la fameuse machine à gravité. Cooper arrive finalement en 2320 sur une Terre gelée, les organismes extraterrestres se répandent et il essaye de mourir dans une tempête de neige. Le scénario reprenait alors à peu près le même climax connu : Cooper est récupéré et se retrouve dans une station spatiale où il rencontre son arrière-arrière-petit-fils qui lui redonne sa montre (là encore un élément conservé dans le film final). Comme dans le film de Nolan, Cooper partait à la recherche d'Amelia dans la dernière scène. On a souvent dit que le scénario du film sous Spielberg aurait été moins froid que le film de Nolan, pourtant au vue de la description ci-dessus on aurait plus tendance à dire le contraire. Le projet de Spielby aurait été aussi long et multipliait les intrigues et découvertes, là où le film de Nolan se focalise sur un enjeu émotionnel fort : un père cherchant à retrouver son enfant en le sauvant.

Interstellar 3

Un aspect qui semble moins présent dans le scénario de 2008, contrebalancé par la relation sentimentale entre Cooper et Amelia. Au lieu d'Interstellar et du remake  d'Old Boy (qu'il devait faire avec Will Smith et qu'il a finalement laissé tomber avant même l'arrivée de Spike Lee), Spielby a finalement enchaîné avec Cheval de guerre (2011) qu'il tourne durant la post-production de Tintin. Si le réalisateur se lance dans le projet, c'est grâce à Kathleen Kennedy qui lui a suggéré d'aller voir la pièce adaptée du roman de Michael Morpurgo (1982). Pour l'adapter à l'écran, Spielberg fait appel à Lee Hall (scénariste de Billy Elliot), puis à Richard Curtis (scénariste de Quatre mariages et un enterrement et réalisateur de Good Morning England). Ici pas question de montrer des marionnettes de chevaux à l'écran, mais bien évidemment de véritables canassons. Après avoir longuement évoqué la Seconde Guerre Mondiale depuis 1979, Steven Spielberg s'attaque pour la première fois à la Première. Toutefois, il prend comme le suggère le titre le point de vue d'un cheval et à la rigueur de son maître (Jeremy Irvine). Le cheval Joey se retrouve à divers stades de la guerre, passant aussi bien du côté anglais que du côté allemand, tout en côtoyant des français. 

Cheval de guerre : Affiche

Un voyage tragique où l'animal découvre l'humanité et les ravages de la guerre à travers des gens totalement différents. Joey est dans un premier temps le cheval d'une famille cherchant à cultiver des terres difficiles. Puis un cheval réquisitionné pour la Grande Guerre, avant d'être utilisé par deux déserteurs allemands (David Kross et Leonard Carow) et récupéré par une jeune fille et son grand-père (Céline Buckens et Niels Arestrup). Un chemin de croix de souffrances et de pertes humaines se succédant. Etant donné que le film est classé PG-13, Spielberg ne se lance pas dans une boucherie à la Il faut sauver le soldat Ryan, ni même dans de la caméra portée. Pourtant la Mort règne que ce soit pour les hommes ou les chevaux. Les déserteurs seront exécutés le temps d'un passage d'aile d'un moulin à vent. Des chevaux meurent de fatigue à force de traîner des canons énormes. Le passage du no man's land réserve son lot de morts au gaz moutarde ou par balles. La scène la plus forte reste l'assaut raté de la cavalerie anglaise sur les troupes allemandes. Spielberg montre les soldats arrivant à cheval, puis les mitraillettes qui s'apprêtent à les accueillir. 

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Pas besoin de montrer la plupart des cadavres ou des soldats dézingués, il suffit de montrer les chevaux sans leur monture courant dans le camp allemand. Une métaphore forte et lourde de sens. Puis il y a l'histoire de la petite dont l'issue est légèrement évoquée par son grand-père. On sent toute la tristesse et le malaise à travers les yeux de Niels Arestrup. Au fil du film, le cheval Joey devient un personnage et Spielby ne fait pas la bêtise de faire dans l'anthropomorphisme. Joey ne parle jamais, même en tant que narrateur, là où d'autres films l'ont fait en long, en large et en travers par le passé ou après. Joey est un cheval comme les autres, subissant la violence de la guerre et essayant de s'en affranchir dans une fuite vers l'avant magnifique et poignante dans un no man's land. Cheval de guerre permet aussi à Spielberg d'utiliser les magnifiques décors de l'Angleterre (notamment le Devon), les magnifiant dès les premiers plans du film. Au point que les terres anglaises deviennent pendant la première partie un véritable personnage à part entière, terres que l'on essaye de sauver malgré les contraintes. Sans compter l'aspect familial avec un père traumatisé par la guerre et se noyant dans l'alcool (Peter Mullan émouvant) et son fils prenant la relève avec autant de tristesse.

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La mère apparaît comme un catalyseur, défendant ses deux hommes contre vents et marées (Emily Watson superbe comme d'habitude). Les derniers plans du film sont certainement ses plus beaux, rendant une sorte d'hommage à John Ford avec ses héros revenant à la maison changés définitivement à l'image de ceux de La prisonnière du désert (1956). Le fils comprend désormais le père, le cheval a enfin terminé son voyage morbide et le tout est souligné par un magnifique coucher de soleil. Sorti le même jour que Tintin aux USA, Cheval de guerre n'a pas eu plus de succès au box-office américain que lui (79 millions de dollars de recettes pour un budget de 66 millions) et les chiffres internationaux sont juste meilleurs pour parler d'un succès correct (97 millions de dollars). En comparaison, même The girl with the dragon tattoo (David Fincher, 2011) qui est considéré comme un semi-échec a fait plus de recettes (232 millions de dollars). La vraie concurrence était en fait Mission Impossible Ghost Protocol (Brad Bird, 2011) qui signait le grand retour de Tom Cruise après des années de disettes commerciales. 

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Même en France, le film n'a pas tant attiré les foules alors qu'il est sorti en février 2012 (plus de 715 000 spectateurs). Dommage car le film mérite clairement l'attention et est un des meilleurs films de Spielberg d'un point de vue technique. Même destin sinistre pour Le Bon Gros Géant (2016) qui n'a clairement pas trouvé son public. Alors qu'il s'agit d'un film familial potentiellement fédérateur (le film est classé PG aux USA), il s'est planté en attirant à peine plus que son budget (183 millions de dollars de recettes, 140 millions de budget). Il est d'autant plus étonnant que ce film original (non-franchisé plus précisément) est sorti dans un été où la plupart des blockbusters (souvent des suites) ont fait des sous-performances. A l'heure où le cinéma d'Amblin est sans cesse cité au cinéma comme à la télévision (coucou Stranger things), il est triste que ce même public a désormais du mal à aller voir les films des réalisateurs qui sont à l'origine de certains de leurs films cultes (même message pour Robert Zemeckis). Le Bon Gros Géant est à l'origine un roman de Roald Dahl (1982) qui avait déjà été adapté sous la forme d'un téléfilm animé (Brian Cosgrove, 1989).

  Le BGG – Le Bon Gros Géant : Affiche

Roald Dahl est principalement connu pour avoir écrit Charlie et la chocolaterie et sa suite (1964-72), Matilda (1988) ou James et la grosse pêche (1961) et presque autant pour les adaptations de son oeuvre. Avant même de passer le projet à Steven Spielberg, ses camarades Frank Marshall et Kathleen Kennedy avaient acheté les droits dans les 90's sans que cela ne puisse aboutir à quelque chose de concret. Robin Williams avait été convié pour jouer le Bon Gros Géant, mais ses improvisations n'allaient pas avec le langage du personnage. Dreamworks rachète les droits en 2011 pour une mise en production durant l'année 2015 avec Disney et Walden Media à la production et Spielberg décide de le réaliser. Le Bon Gros Géant ne lui est pas inconnu, puisque c'est un livre qu'il a lu un grand nombre de fois à ses enfants. "Le Bon Gros Géant est un livre très important dans la vie de mes enfants. Il leur a appris qu'il y avait toujours quelque chose pour dissiper leur peur." Spielby retrouve Melissa Mathison, dont ce sera le dernier projet (elle nous a quitté le 4 novembre 2015). Mathison s'étant spécialisée dans les scénarios liés à l'enfance (elle a également signé L'étalon noir), la voir sur un récit mettant en scène une enfant dans une situation extraordinaire n'a rien d'étonnant.

Le BGG – Le Bon Gros Géant : Photo Mark Rylance, Ruby Barnhill

"Melissa avait une compréhension profonde de l'enfance. Mais elle comprenait également à quel point les enfants grandissent vite. Particulièrement les enfants précoces. Dans tout ce qu'elle écrivait, les enfants n'étaient jamais sans défense ou dépendants de qui que ce soit. (...) elle ne pensait pas que votre jeunesse faisait de vous quelqu'un de moins capable que vos aînés." Sophie est un personnage d'office sympathique et l'interprétation de Ruby Barnhill se rajoute au charme de l'héroïne un brin garçon manqué. Une orpheline qui attend patiemment une famille comme ses camarades, faisant d'elle une version féminine d'Oliver Twist. L'aspect conte lui fera trouver un substitut avec le Bon Gros Géant (qui n'a pas de nom comme dans le roman) dans un premier temps, puis le final fera le reste de manière bien cocasse. Le BGG peut se voir comme un reflet de Spielberg de son propre aveu. Comme il l'expose dans le documentaire de Susan Lacy (Spielberg, 2017), Spielberg a été le souffre-douleur de ses camarades notamment à cause de sa religion (rappelons qu'il est de confession juive). Or, il arrive la même chose au BGG, sans cesse harcelé par les autres géants qui jouent avec lui comme avec un jouet du fait de sa plus petite taille. 

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La filiation a lieu également car le BGG est un créateur de rêves, comme Spielberg instille des histoires dans l'inconscient du spectateur. D'autant plus que le BGG opère dans un cadre merveilleux où les rêves qu'il fait s'anime devant nous, un peu comme Spielberg à travers le storytelling. La scène avec l'arbre à rêves délivre d'ailleurs son lot de plans magnifiques, quand bien même il s'agit de plans réalisés sur fond vert. Un sens de l'émerveillement qui confirme que Le Bon Gros Géant est le film le plus lumineux de Spielby depuis bien longtemps. La ressemblance entre les deux êtres se veut d'autant plus hallucinante que le BGG parle un langage légèrement différent des humains et que le réalisateur a été diagnostiqué dyslexique il y a quelques années. Une différence qui humanise toujours un peu plus le personnage du BGG, accentué par la candeur manifestée par Mark Rylance (qui collabore pour la deuxième fois avec Spielby). Par ailleurs même si Dany Boon s'en sort correctement (il évite de prendre l'accent ch'ti pour notre plus grand bonheur), privilégiez la VO pour apprécier davantage le langage du BGG. 

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Le Bon Gros Géant permet à Spielberg d'expérimenter à nouveau la performance-capture, puisque tous les géants du film sont joués de cette manière. Les technologies ayant changées, il est désormais plus facile de jouer dans des décors plutôt qu'uniquement devant un fond vert. Le réalisateur a à nouveau fait appel à Weta et les géants sont joués par Rylance, Jemaine Clement, Bill Hader, Adam Godley, Michael Adamthwaite, Daniel Bacon, Chris Gibbs, Paul Moniz, Jonathan Holmes et Olafur Darri Olafsson. Le Bon Gros Géant confirme à quel point Spielby a tout compris du procédé, permettant de modifier considérablement le corps de ses acteurs, à la différence de Rylance qui a des traits très reconnaissables. Etant donné que le réalisateur a fait construire des décors concrets (donc pas que du fond vert), il peut se permettre de jouer sur la spatialisation des lieux, à l'image de la scène où Sophie essaye d'échapper aux géants qui la cherchent notamment par un superbe plan-séquence. De quoi augurer de belles choses à venir pour Ready Player One (2018), puisque là aussi il sera question de personnages qui ont des échelles différentes (à l'image de ce plan avec Parzival et le Géant de fer). 

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Si le film part un petit temps dans le pipi caca sans que ce ne soit trop gênant (la scène de la frétibulle à Buckingham Palace), il s'avère très loin des actuels films familiaux qui se contentent très souvent de jouer sur le prout et un aspect mignon pour faire passer les carences scénaristiques (en gros Alvin et les chipmunks). Le Bon Gros Géant est donc un film familial de qualité et venant du créateur d'Amblin il n'y a rien d'étonnant à cela.

  • Steven Spielberg part en politique (2012-2017)

Lincoln : Affiche

L'intérêt que porte Steven Spielberg à Abraham Lincoln date de sa plus grande enfance, au point de continuer ses recherches au fil des décennies. "J'ai à peu près tout exploré, tout acheté le concernant, à part une voiture de marque Lincoln ! J'ai lu tous les livres, j'ai vu tous les documentaires qui lui sont consacrés." Au point de vouloir en faire un film. Si l'impulsion a tardé à venir, elle finit par se présenter quand il rencontre Doris Kearns Goodwin en 1999 alors qu'elle s'apprête à écrire un livre sur le président. Encore sans éditeur, Spielby lui dit alors qu'elle est sûr qu'il lui achètera les droits, éditeur ou pas (ce qui peut être un sacré atout de vente). Les traitements se sont accumulés au fil des années et Liam Neeson devait retrouver le réalisateur de La liste de Schindler. Plusieurs raisons seraient à l'origine de son départ fin des 2000's. La première serait qu'il se sentait trop vieux pour jouer Lincoln (il avait alors 58 ans, le président est mort à l'âge de 56 ans). La seconde est qu'il désirait un remaniement du personnage, alors que le film semblait enfin trouver sa voie. La troisième serait qu'il était beaucoup trop affecté par la mort de sa femme survenue un an auparavant. 

Lincoln

L'ayant refusé au début des 2000's, Daniel Day Lewis accepte finalement la proposition du cinéaste lorsqu'il revient à la charge après le départ de Neeson. Si Lincoln a autant traîné c'est en grande partie car le projet n'était pas clair. John Logan (créateur de la série Penny Dreadful) avait écrit un traitement sur l'amitié entre le président et Frederick Douglass. Puis Paul Webb (Selma) et Tony Kushner (Munich) se sont succédés. Kushner avait écrit un traitement de plus de 500 pages, évoquant l'existence de Lincoln dans ses grandes largeurs. Spielberg a alors trouvé intéressant de partir sur l'adoption du treizième amendement de la Constitution visant à abolir l'esclavage comme sujet du film. Le scénariste est alors allé dans cette direction qui fait directement écho au final d'Amistad (1997). La scène d'ouverture prend littéralement la suite du précédent film de Spielby, montrant des soldats des deux côtés s'entretuant dans une bataille générale se jouant plus aux poings et aux pieds qu'avec des armes. On n'a pas l'impression de voir une guerre, mais presque une baston de bar qui a mal tourné. Si les armes ne sont pas les mêmes dans une chambre des représentants, le principe est finalement le même par le biais de la voix. 

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Des charognards qui s'affrontent d'un banc à l'autre, se braillant dessus quand ils ne sont pas d'accord. Tout cela serait pas mal si le film ne s'éternisait pas dans un flot de dialogues interminables, rendant le film affreusement long et rapidement inintéressant. Lincoln y apparaît très polissé, au point que ses rares accès de colère deviennent presque des non-événements. Si bien qu'on finit par plus s'intéresser à Thaddeus Stevens, un des chefs républicains radicaux abolitionniste. Un rôle émouvant pour Tommy Lee Jones, lui permettant de passer de l'éternel bougon qu'il a tendance à incarner souvent à un homme profondément humaniste une fois qu'il fait des discours ou est en privé. Day Lewis n'en reste pas moins charismatique et heureusement sinon l'ennui prendrait définitivement le dessus. Son troisième Oscar du meilleur acteur n'est pas volé, même si on a pu le connaître plus inspiré. Sa sortie du film est d'ailleurs plutôt élégante et on s'étonne presque que Spielberg n'a pas préféré jouer sur l'iconisation d'un tel personnage, le laissant partir vers un destin funeste et bien connu.

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Tout ce qui suit paraît presque de trop, à part peut-être la scène avec le jeune fils de Lincoln (Gulliver McGrath), jouant de la dramaturgie de la pièce qu'il voit avant de lui annoncer la sinistre nouvelle. Et cela jusqu'au discours un brin larmoyant de Lincoln qui conclue le film. On se demande parfois si sur un sujet similaire, Amistad n'était pas plus intéressant. Certes plus classique avec ses multiples scènes de procès, mais peut-être plus pertinent quand il aborde la question de l'esclavage et le contexte d'une époque contrariée. Au final, Spielby signe son film le moins convaincant de la décennie. Juste après, Steven Spielberg se lance dans deux films tournés coup sur coup, non sans avoir tomber le projet American Sniper (finalement repris par Clint Eastwood) : Bridge of spies (2015) et Le Bon Gros Géant. Le premier s'intéresse à la fameuse affaire de l'U-2, cet avion espion américain abattu par l'URSS en 1960. Son pilote Francis Gary Powers encore vivant avait fini emprisonné, avant d'être "négocié" en 1962 avec l'étudiant Frederic Pryor en échange d'un espion soviétique nommé Rudolf Abel arrêté aux USA. 

Le Pont des Espions : Affiche

Un moyen pour Spielberg d'explorer à nouveau la Guerre Froide après un passage extraterrestre en fin de 2000's. Matt Charman (Suite française) écrit un traitement avant que le script ne soit acheté par Dreamworks, bientôt réécrit par les frères Coen. A cela se rajoute le compositeur Thomas Newman (Les évadés), prenant la place de John Williams au repos suite à la pose d'un pacemaker. De plus, le compositeur préférait se concentrer sur la bande-originale de Star Wars The Force Awakens (2015). Une première depuis La couleur pourpre (composé par Quincy Jones) et il en sera de même pour Ready Player One laissé à Alan Silvestri. Bridge of spies offre un nouveau rôle d'anthologie à Tom Hanks chez Spielberg, celui de "l'Homme Debout". Un aspect qui reviendra dans The Post (2017) pour la personnalité incarnée par Meryl Streep, Katharine Graham, patronne du Washington Post depuis la mort de son mari et confrontée à des pressions financières, morales, personnelles et politiques. "La Femme Debout" en quelques sortes. Le parallèle avec Bridge of spies n'a rien d'anodin, puisque l'avocat James Donovan s'est retrouvé dans une discussion que les USA, la RDA et l'URSS ne pouvaient avoir comme il le suggère plusieurs fois dans le film.

Le Pont des Espions : Photo Billy Magnussen, Mark Rylance, Tom Hanks

Donovan nous est présenté comme un homme droit, cherchant à rendre justice à son client dans ce qui ressemble fortement à une parodie de justice (Abel étant considéré comme un espion soviétique, le procès est vite expédié pour aller dans le sens de l'opinion publique). Face aux réactions disproportionnées à son encontre (dont des tirs de mitraillettes sur sa maison), son opinion restera la même : il a accepté le job et le fera jusqu'au bout. De la même manière qu'il aura les mêmes principes sur l'affaire Powers-Pryor, où il fait face aux différentes autorités (dont celle de la CIA) pour gagner la partie. A travers le point de vue de Donovan, Spielberg confronte des nations souvent intolérantes (valables aussi bien pour les USA que l'URSS) et dont l'inhumanité est finalement réciproque. L'agent de la CIA joué par Scott Shepherd n'est pas si différent des étrangers que Donovan croise derrière le Mur de Berlin. Sa réaction face à Powers à la fin du film va dans ce sens. Pour lui, Powers n'était qu'une mission de plus et rien d'autre. Il ne s'est pas impliqué humainement comme c'était le cas de Donovan. 

Le Pont des Espions : Photo Tom Hanks

Tom Hanks signe une prestation émouvante et le duo qu'il forme avec Mark Rylance (oscarisé avec raison pour un rôle à la fois mystérieux et fascinant) est terriblement attachant de par leur complicité inattendue dans l'adversité. Avec Bridge of spies, Spielby montre que le dialogue comme les relations humaines sont parmi les seuls moyens de sauver des vies. Le réalisateur propose également un excellent contraste entre la RDA et les USA. Au bout d'un moment, Donovan assiste depuis son train à la mort de personnes essayant de passer au dessus du Mur de Berlin. A la fin du film, il montre des jeunes escaladant les grillages de diverses maisons chez lui, là aussi depuis un train. Le même type de véhicule, mais deux visions différentes du quotidien sur une action quasi-similaire. Même si ce n'est pas une critique, on peut avoir l'impression de voir deux films en un dans Bridge of spies. D'un côté, un film d'espionnage qui se transforme en procedural (l'ouverture est un sommet de sobriété, sans musique et permet à Rylance de dévoiler ses cartes dès le départ).

BOS

De l'autre, une course contre la montre pour sauver ce qu'il est encore possible de sauver. Il n'empêche que les deux parties sont complémentaires, d'autant que les personnages de la première reviennent dans la seconde. Alors qu'il semblait beaucoup moins rassembleur que Le Bon Gros Géant, Bridge of spies a eu une belle carrière en salles avec plus de 165 millions de dollars de recettes pour seulement 40 millions de budget. Son dernier grand succès à l'heure actuelle tout simplement. Après le tournage de Ready Player One, Steven Spielberg aurait dû s'attaquer à "The Kidnapping of Edgardo Mortara". Un projet qu'il chapeaute depuis quelques années en compagnie du scénariste Tony Kushner. Basé sur des faits réels, il doit mettre en scène l'histoire vraie d'un jeune garçon juif baptisé, puis kidnappé par l'Eglise pour être élevé par des chrétiens au XIXème siècle. Un scandale européen dont le pape Pie IX était un des principaux concernés. Mark Rylance a été annoncé pour jouer le pape, mais il semblerait que le casting du jeune garçon a été peu concluant, au point de mettre en danger le projet. A l'heure actuelle, il est toujours considéré en "pré-production", mais l'avancée d'Indiana Jones 5 et du remake de West Side Story (voir ci-dessous) ne plaide pas en sa faveur.

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Couverture du roman historique de David I Kertzer dont s'inspire le projet "The Kidnapping of Edgardo Mortara".

En revanche, The Post ou Pentagon Papers par chez nous a eu une production d'une rapidité fracassante. Le projet vient de la scénariste Liz Hannah. A l'origine productrice pour la compagnie de Charlize Theron (Denver and Delilah Films), elle commence à s'intéresser à Katherine Graham en lisant ses mémoires (Personal History,1997). Elle part alors de l'affaire des Pentagon Papers, ces dossiers gouvernementaux évoquant que les USA ont tiré les ficelles de pays comme le Vietnam, au point d'y faire la guerre quand la situation n'a plus été à leur avantage. Ce qui revient à envoyer des soldats au front sur une mascarade (certains pourront désormais dire la même chose au sujet de la Guerre en Irak). Les dossiers avaient fini par fuiter et ont été récupéré par le New York Times, puis le Washington Post dirigé par Graham. Les deux journaux ont ensuite eu des pressions du gouvernement américain, avant que la Cour Suprême ne statue en faveur des journalistes. La casserole aurait pu être unique si l'affaire du Watergate ne s'était pas rajouté à la fête en 1972, entraînant la chute du président Richard Nixon. 

TP

The Post intéresse Amy Pascal, ancienne directrice de Sony (désavouée à cause du Sony Hack qui contenait des mails peu flatteurs) et désormais productrice. Steven Spielberg se rajoute à l'équation au printemps 2017 et en fait son nouveau projet immédiat alors qu'il est sur la post-production de Ready Player One depuis quelques temps déjà, reitérant ce qu'il avait avec Cheval de guerre à l'époque de Tintin. "Quand j'ai fini de lire le script de Liz, je me suis dit qu'il en disait plus sur 2017 que sur 1971. Je ne pouvais croire les similarités entre la situation actuelle et l'administration Nixon, qui voyait dans le New York Times et le Washington Post ses ennemis déclarés. J'ai compris que nous devions faire le film cette année ou jamais." Le scénariste Josh Singer s'associe à Hannah pour retravailler le scénario. Un choix peu étonnant, puisque Singer avait déjà signé Spotlight (Tom McCarthy, 2015), film qui revenait sur l'enquête effectuée par le Boston Globe au sujet de membres pédophiles présents dans l'Eglise. Comme le dit Hannah, "quand Josh est arrivé, nous avions dix semaines pour mettre le scénario en forme afin qu'il soit filmable". 

Pentagon Papers : Photo Bob Odenkirk, Tom Hanks

Ce qui n'a pas empêché des réécritures faites à même le plateau. Tourné cet été, monté par Michael Kahn (monteur historique de Spielby depuis Rencontres du troisième type) et Sarah Broshar (assistante-monteuse pour Spielby depuis Tintin) pour une sortie en décembre aux USA, The Post est certainement le film de Spielberg produit le plus rapidement. Beaucoup de réalisateurs avec des délais aussi serrés, voire dingues se seraient cassés la figure. Sauf qu'il ne s'agit pas d'une grosse production, c'est un film du milieu réalisé avec un budget de 50 millions de dollars. Rien à voir avec une grosse machine comme Ready Player One. Le côté alerte de la production se ressent sur le sujet même du film. Quand Hannah a écrit The Post, nous étions en 2016 et Donald Trump n'était pas encore à la présidence. Les propos de Spielby montrent que les intentions du projet ont pu évoluer le temps de quelques mois et que le film peut se poser comme une réaction aux propos multiples du président des USA au sujet de la presse et de ses fameuses "fake news" (idem pour Emmanuel Macron qui commence à avoir le même type de discours depuis quelques semaines). 

Pentagon Papers : Photo Carrie Coon, Meryl Streep, Tom Hanks

Dès lors, il apparaît comme un film poil-à-gratter, du genre qui apparaît au bon moment car il capte un sujet finalement intemporel quand bien même l'action du film se situe en 1971. La liberté de la presse est omniprésente du film et est un sujet qui revient régulièrement selon les pays (il n'y a pas que les USA et la France) au fil des décennies. Informer quitte à en payer le prix. Voilà un credo que l'on retrouve autour de Katherine Graham, "femme debout" face à des investisseurs qui ne veulent pas l'écouter (la scène où l'on parle d'elle hors-champ alors qu'elle est dans la pièce à côté est d'ailleurs merveilleusement perturbante). Face à des hommes politiques prêts à tuer le journal de sa famille. The Post est autant le combat de la presse pour faire entendre sa voix que celui de Graham pour faire entendre la sienne dans un monde d'hommes qui ne cachent même pas leurs condescendances à son égard. Spielby interroge également ses deux personnages principaux (Graham et le rédacteur en chef Benjamin Bradlee joué par Tom Hanks) sur leurs relations avec des politiques (Graham était amie avec le secrétaire à la défense Robert McNamara, Bradlee avec le président Kennedy) et ce que cela peut impacter sur leur travail au sein du journalisme. 

Pentagon Papers : Photo Meryl Streep, Tom Hanks

Spielby lui-même a eu des relations privilégiées avec des présidents, ce qui lui permet d'accentuer ce commentaire. Comme le suggère Bradlee, son amitié avec JFK et sa femme Jackie Kennedy n'a pas joué sur son travail de journalisme où il est censé être neutre. Cela lui a permis d'aller à des dîners, mais il avoue que son travail n'en dépendait pas. Graham dans le film en vient à se poser la même question à son sujet et sa prise de risque de publier les Pentagon Papers lui fait gagner son indépendance définitivement. Ce qui permet à Meryl Streep de trouver un grand rôle, chose qui lui manquait depuis de nombreuses années. Spielby utilise même un dernier as dans son jeu de cartes avec une scène finale qui apparaît comme un pied de nez de plus. Du genre à faire de The Post une préquelle merveilleuse aux Hommes du président (Alan J Pakula, 1976), où Bradlee est incarné par Jason Robards. 

  • L'avenir de Steven

Ready Player One

Tye Sheridan dans Ready Player One.

Outre Ready Player One qui sort le 28 mars prochain, Steven Spielberg accumule tellement de projets que l'on a parfois du mal à s'y retrouver. Toutefois, il semblerait qu'une fois la promotion finie, il s'attaque définitivement à Indiana Jones 5 qui sortira en juillet 2020. Après cela, c'est plus flou. Pendant plusieurs années, Steven Spielberg a chapeauté une adaptation de Robopocalypse (Daniel H Wilson, 2011). Le roman confronte l'Homme à la Machine dans une guerre qui pourrait mener à la fin de l'Humanité. Un récit assez proche de la franchise Terminator (1984-). Le projet semblait bien avancé et Chris Hemsworth, Anne Hathaway et Ben Whishaw étaient annoncés en rôles-titres, avec la Fox et Dreamworks à la production. Drew Goddard (réalisateur de La cabane dans les bois) devait scénariser le film et Guy Hendrix Dyas avait été engagé pour les concepts des robots et de l'univers. Spielberg décide de stopper la machine, car le scénario n'était pas prêt pour des délais aussi courts et que le projet risquait d'être beaucoup trop cher. 

Depuis quelques années, le réalisateur subit pas mal de contre-performances et ce malgré un public qui attend toujours ses films. Le voir rétropédaler sur un blockbuster aussi potentiellement cher n'a rien d'étonnant. On a dans un premier temps pensé que le projet pouvait renaître de ses cendres, il l'est en ce début 2018 mais pas avec Spielby aux commandes. Il se trouve que comme pour Mémoires d'une geisha (Rob Marshall l'avait finalement réalisé en 2005 et Spielby avait produit le film), le réalisateur a laissé sa place à un confrère, en l'occurrence Michael Bay. Vu que les deux cocos s'entendent comme larrons en foire, il n'y a rien de très étonnant. Reste à savoir vers quel ton va opter Bay. S'il va dans les eaux apocalyptiques de son Transformers 3 (2011), cela peut être assez intéressant. Il y a quelques années, on parlait d'un projet nommé "Cortès" où le conquistador Hernan Cortés entrait en conflit avec l'empereur aztèque Moctezuma au XVIème siècle. Mais visiblement, il ne serait plus d'actualité. De même pour un projet autour de la journaliste de guerre Lynsey Addario que doit incarner Jennifer Lawrence. Si des médias évoquent encore sa présence à la réalisation, rien ne semble croire depuis début 2015 que Spielberg soit impliqué de près ou de loin. 

WSS 

En revanche, Spielby est toujours attaché à l'idée de réaliser un remake de West Side Story (Robert Wise, 1961) et compte en faire son film post-Indiana Jones 5 aux dernières nouvelles. Réinvention en musical et dans le New York des 50's de Roméo et Juliette (William Shakespeare, 1597), le film a durablement marqué le genre au point de se demander ce que pourrait y apporter Spielby. En tous cas, le projet est annoncé régulièrement depuis quelques années et le défi de s'attaquer à un genre jamais abordé pourrait lui apparaître comme un défi. Tony Kushner serait à nouveau de la partie sous l'égide de la Fox. Le casting a même commencé ces dernières semaines avec pour principe de savoir chanter (logique) et pour certains rôles de parler espagnol. Wait and see...


Sources :

  • Steven Spielberg: une rétrospective (Richard Schickel, 2012).
  • https://www.francetvinfo.fr/culture/cinema/les-tintin-auxquels-vous-avez-echappe_19559.html
  • Les plus grands films que vous ne verrez jamais (Simon Braund, 2013) 
  • http://lestoilesheroiques.fr/2014/11/interstellar-resume-scenario-2008-script-differences-modifications.html
  • Cinemateaser numéro 56 (été 2016) et numéro 71 (février 2017)
  • http://www.allocine.fr/article/fichearticle_gen_carticle=18629842.html
  • http://www.actucine.com/cinema/jennifer-lawrence-sera-journaliste-de-guerre-pour-steven-spileberg-105438.html
  • http://www.premiere.fr/Cinema/News-Cinema/Le-casting-du-remake-de-West-Side-Story-par-Steven-Spielberg-est-ouvert