Johnny aime Lisa, mais elle ne l'aime plus. En revanche, elle commence à avoir une relation avec Mark, l'ami de Johnny...

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Le cinéma aborde souvent ceux qui l'ont fait, quelques fois avec sagesse (Hugo Cabret donnait lieu à un magnifique hommage à George Méliès), parfois avec un académisme pompeux (Hitchcock de Sacha Gervasi, 2012). Il lui arrive rarement de revenir sur des cinéastes qui n'ont pas la côte ou sur les mauvaises expériences, à part peut-être sous la forme de documentaires. C'est pourtant ce qu'avait fait Tim Burton en rendant un vibrant hommage à Ed Wood en 1994, cinéaste à l'origine de sacrés séries B, voire Z, mais qui adorait le cinéma et voulait vivre de sa passion. Vingt-trois ans après, James Franco s'est attaqué à un autre sacré phénomène : The Room. Depuis 2003, le film déchaîne les passions des cinéphiles et autres nanarophiles et même si la France est un petit peu épargnée par le phénomène (il n'est pas disponible par chez nous, mais se trouve très facilement en import ou en streaming), le site Nanarland en a parlé (*) et quelques projections ont eu lieu ces derniers mois grâce à Panic ! Chroma (voir plus bas). 

Il faut dire que Karim Debbache (créateur des émissions Crossed et Chroma) en avait déjà fait la publicité au cours d'une vidéo où se trouvait également les vidéastes Usul, Realmyop et Brundle. Il s'agissait d'une version raccourcie du film qui était commentée par les quatre larrons. Une manière comme une autre de découvrir une sacrée pépite en son genre, notamment en glanant quelques informations sur la production souvent issues de The Disaster Artist. Il s'agit d'une sorte de making-of écrit par Greg Sestero et Tom Bissell publié en 2013 et c'est de cet ouvrage qu'est né le film de Franco qui sort sur nos écrans ces jours-ci. Sestero n'est ni plus, ni moins que l'un des acteurs du film (le fameux Mark qui est l'amant de la toute aussi mythique Lisa) et le meilleur ami de Tommy Wiseau. C'est lui qu'incarne Dave Franco dans The Disaster Artist (2017). Il y relate également sa relation avec Wiseau commencée durant les cours de théâtre de Jean Shelton jusqu'au tournage de The Room, où il dévoile un lot d'anecdotes à en faire pleurer le lecteur.

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Il faut dire que la production de The Room est un cas d'école pour jeunes cinéastes, leur montrant tout ce qu'il ne faut pas faire. Comme acheter des caméras au lieu de les louer. Mais mieux, comme nous étions encore à l'époque où le numérique émergeait (notamment grâce à Michael Mann, George Lucas et... Pitof), Tommy Wiseau avait eu la bonne idée de filmer à la fois en 35mm et en haute-définition. De l'argent jeté par la fenêtre qui aurait pu être investi par exemple dans un climatiseur... alors que son équipe lui en avait demandé un (notamment quand l'actrice Carolyn Minnott a fait un malaise). A cela rajouter que Tommy Wiseau a eu la bonne idée de filmer les scènes du toit devant un fond vert, alors qu'il aurait très bien pu le faire sur le toit d'un de ses entrepôts comme il l'a fait pour des inserts sur San Francisco ! The Room c'est au moins trois chefs-opérateurs, un grand lot de départs (allant des acteurs à l'équipe technique), plusieurs mois de tournage à cause de l'inexpérience évidente de son réalisateur aussi bien devant que derrière la caméra ; et même des producteurs improbables (dont un décédé).

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A la lecture de The Disaster Artist, on est parfois entre le rire et les larmes tant certaines choses évoquées tiennent du génie inconscient. La démarche de Sestero n'est en rien méchante et il se veut cash avec son propre parcours, comme dans sa relation parfois toxique avec Wiseau. Si bien que l'on se demande si le film de Franco a autant de sincérité que le livre. Avant de nous attaquer directement au film, il est bon de rappeler quelque chose. Un navet est un mauvais film. Même si votre avis pourra changer, c'est un film qui ne sera pas forcément agréable à regarder ou même à revoir. En revanche, un nanar est un mauvais film sympathique, donc même si c'est un mauvais film, vous passerez un bon moment devant. Que ce soit en rigolant, en vous amusant, lors d'une soirée arrosée ou pas, avec une pizza bien chaude (votre cher Borat confirme, cela fonctionne très bien) ou des burgers (marche aussi avec un kebab). Mieux, le nanar est très souvent réalisé sans que l'équipe ne se rende compte que c'est mauvais, ce qui rend l'effort d'autant plus attachant. 

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The Room fait clairement partie de la seconde catégorie. Tommy Wiseau est d'ailleurs assez malhonnête dans ses récents propos, puisqu'il est du genre à dire qu'il a fait de The Room un véritable nanar alors qu'on sait à peu près tous qu'il ne l'a pas fait exprès (même Sestero le confirme dans son livre). Wiseau n'est même pas au niveau de cynisme des mecs de The Asylum (les responsables des Sharknado). Outre un tournage catastrophique, The Room est évidemment un monument de n'importe quoi, avec tellement de défauts narratifs ou techniques que l'on ne pourrait pas tous les énumérer et ce n'est pas le but de votre cher Borat. Commençons par le jeu des acteurs. Tommy Wiseau est clairement un mauvais acteur et le récit de Sestero du tournage des dites scènes n'en est que plus crédible. Il peut essayer de faire absolument tout et n'importe quoi, du moment où il rigole sur quelque chose qui n'est pas drôle (comme le récit d'une femme tabassée par son conjoint) à celui où il se met en colère, l'acteur est souvent ridicule ou a un air totalement à côté de la plaque. 

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Sestero s'en sort un peu mieux, mais on sent au fil du film que son jeu baisse en intensité, comme s'il n'en avait plus rien à faire (ce qui semble se confirmer d'après le livre). Les actrices du film (Juliette Danielle, Robyn Paris et Minnott) sont celles qui s'en sortent le mieux sur toute la distribution, semblant concernées par leurs rôles. Philip Haldiman est clairement trop vieux pour jouer un adolescent (il était l'acteur le plus âgé du casting en dehors de Minnott et de Wiseau, ce qui renforce le malaise). Quant à Scott Holmes, chacune de ses apparitions (enfin surtout au début du film) est l'occasion d'un magnifique fou-rire, tant l'acteur ne semble absolument pas concerné par les scènes qu'il joue. Outre le jeu des acteurs, il y a aussi la caractérisation des personnages qui se rajoute à leur global mauvais jeu. Johnny (Wiseau) est presque l'homme parfait : il est en couple, attentionné pour sa princesse et il travaille dans la finance. En comparaison, Mark (Sestero) est un homme plus secret. Lisa (Danielle) est une femme qui les manipule en laissant tomber Johnny pour aller dans les bras de Mark qui ne dit pas non très longtemps. 

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Sans compter qu'elle fait croire que Johnny la bat et ce bien que quasiment personne ne la prend au sérieux. Denny (Haldiman) est une sorte de garçon attardé, servant de fils spirituel à Johnny et visiblement amateur de drogues à temps perdu. Les autres personnages sont moins intéressants, le film tournant surtout autour de ce quatuor improbable mais là aussi il y a à boire et à manger. Etant donné que Kyle Vogt a dû partir en plein tournage, Greg Ellery joue son "remplaçant". La logique aurait voulu qu'Ellery retourne les séquences de Vogt. Mais non, Wiseau a décidé de lui faire jouer un autre personnage quasiment identique. Peter est donc dégagé en plein film et Steven débarque par le miracle du saint esprit dans la scène de la fête d'anniversaire de Johnny sans aucune caractérisation. A cela vous pouvez rajouter le traitement de la mère de Lisa (Minnott) qui évoque qu'elle a un cancer du sein. Pourquoi pas, mais encore faudrait-il que ce ne soit pas un élément dont l'importance ne dure que sur une seule scène. Outre la caractérisation, il y a aussi les actions des personnages qui prêtent à sourire. 

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Peter et Stephen, deux personnages pour le prix d'un.

Ainsi, la porte d'entrée (qui change d'ailleurs régulièrement d'emplacement, un coup à droite, un coup à gauche...) est sans cesse ouverte, comme pour interpréter à la lettre les paroles "On ne frappe pas, ceux qui vivent là ont jeté la clé" de la chanson San Francisco (Maxime Le Forestier, 1972). Y compris pour que des amis puissent coucher ensemble. Les problèmes de drogue de Denny ne seront utilisés que pour une scène. Johnny en vient à enregistrer les conversations téléphoniques par un magnétophone, ce qui s'avère bien compliqué pour pas grand chose. D'autant plus que la malchance faisant bien les choses, l'extrait que Johnny écoute à la fin n'est absolument pas le même qu'il a entendu derrière la porte. Lisa en vient à dire qu'elle est enceinte pour "faire le show" de son propre aveu. Si The Room est aussi connu également, c'est par son nombre incroyable de scènes de sexe pseudo-érotiques en moins d'une heure et leur qualité. Une même scène est utilisée deux fois, heureusement montée de manière différente, permettant de contempler Tommy Wiseau cul nu visant le nombril de Juliette Danielle (si Tommy Wiseau n'existait pas, il faudrait l'inventer). 

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Sestero étant assez pudique, il a tourné ses scènes chaudes en pantalon. Si le délire passe difficilement dans la scène de l'escalier, avec un drap sur ses jambes dans sa seconde scène cela passe mieux. On passera sur la fellation délirante faites sur Holmes, valant un lot d'expressions faciales toutes plus improbables les unes des autres. D'autant que Tommy Wiseau a eu la bonne idée de faire durer les scènes de sexe sur le temps des chansons qu'il utilise en fond sonore. Des chansons évidemment très niaises autour de l'amour. Notons également une des scènes les plus glauques, voire dérangeantes du cinéma avec cette robe rouge sauvagement agressée par Johnny dans le final. Des images que l'on peut difficilement éliminer de son esprit. On peut également admirer la décoration de l'appartement de Johnny et les plans d'inserts de San Francisco. Au cours du film, on peut voir des cadres avec des cuillères ou des fourchettes dans le salon. En fait, Wiseau avait demandé à ses décorateurs de fortune d'aller chercher des trucs dans des magasins discount et ces derniers n'ont rien trouvé mieux que ça à ramener. 

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Tommy Wiseau et les cuillères, une histoire d'amour décorative.

Tommy Wiseau, le réalisateur qui joue au riche sur certaines choses, mais radin pour d'autres. Quant aux inserts, si au départ ils sont disséminés ici et là au point d'être passe-partout, la dernière demi-heure en est envahie au point que cela en devient poussif. The Room est donc un film mauvais et génial à la fois, où son réalisateur (et scénariste et producteur) accumule tellement de faux-pas que cela en devient fantastique. C'est aussi pour cela que l'on s'en souvient encore plus de dix ans après sa sortie catastrophique, car rappelons-le même avec 6 millions de dollars de budget (estimé) et une campagne marketing particulière (le visage de Wiseau placardé sur une publicité géante à Los Angeles, un lieu culte à lui tout seul), le film n'a quasiment rien rapporté. Si la légende est devenue ce qu'elle est c'est grâce à des projections régulières aux USA et dans le monde (notamment à Londres). Sans compter le génie de Tommy Wiseau, homme moins bête qu'on ne le croit lorsqu'il s'agit de gros sous... Un phénomène qu'on vous dit.


 La soirée The Room / Panic ! Chroma

Tel un envoyé spécial qui se respecte, votre cher Borat est parti dans la capitale pour aller à la soirée consacrée à The Room au Grand Rex survenue le 15 février dernier (la seconde soirée avait lieu le lendemain). L'occasion de croiser quelques followers et de vivre un événement aussi frappadingue que le film lui-même. Si certains spectateurs étaient beaucoup trop déchaînés par moments, l'ambiance était merveilleusement bon enfant avec son lot d'excentricités. Suite au guide de Jérémy Morvan (transformé en canadien de South Park pour l'occasion) en début de soirée, le spectateur avait tout un lot de choses à faire ou à dire durant la séance. Ainsi, les cuillères en plastique étaient régulièrement balancées suite à leurs nombreuses apparitions à l'écran. A chaque plan de San Francisco ou un "Hi" d'un personnage (et il y en a), c'était l'occasion d'un cri bien franc. Quant aux scènes de sexe, elles ont donné lieu à un ballet de lumières de portables comme si nous étions à un concert de Patrick Bruel, largement alimenté par le youtubeur Antoine Daniel particulièrement en forme.

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Cette soirée était également l'occasion de croiser Karim Debbache (votre interlocuteur ne s'est toujours pas remis de sa grandeur) et de ses collaborateurs Jérémy Morvan et Gilles Stella (avec une moustache). Mais bien évidemment, il était aussi question de dédicaces et de photos avec Wiseau et Sestero. Le duo était particulièrement cordial et sympathique, même si l'interprète de Mark semblait un peu fatigué. L'occasion de voir aussi que Wiseau est un excellent homme d'affaires puisqu'il fallait acheter une chose pour pouvoir passer aux dédicaces et photos. Ayant déjà The Disaster Artist sous le coude, votre cher Borat est passé à la caisse avec le script du film (si des écoles de cinéma veulent une copie pour que des élèves étudient minutieusement ce qu'il ne faut pas faire ou écrire, faites signe). En sachant qu'il y avait des posters, des t-shirts, des DVD, des BR et même des photos de Tommy Wiseau qui semblent être celles qu'ils faisaient pour ses auditions. Quand on vous dit que Tommy Wiseau est un as dans le business ce n'est pas pour rien.

Pour ce qui est de l'animation, nous avons d'abord eu droit à un karaoké de l'inoubliable chanson de Gilles Tesla Attention dino danger, avant de voir un lot d'extraits de nanars pur jus concocté par les équipes de Nanarland. Chuck Norris intimidant un garçon un peu trop sûr de lui, mais aussi un requin qui crache des feux d'artifices de sa bouche et l'incontournable Cüneyt Arkin, le fameux Alain Delon turc qui séduit autant qu'il ne balance de torgnoles. Enfin, terminons cet article sur un florilège de photos prises durant la soirée.

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* Voir http://www.nanarland.com/Chroniques/chronique-room-the-room.html