Au cours de ses huit années d'existence, Ciné Borat est revenu régulièrement sur le cinéma de Paul Thomas Anderson. Toutefois jusqu'à ces dernières semaines, votre cher Borat n'avait jamais vu son quatrième film (tout comme le premier, mais il est très difficile à trouver) et la sortie de son petit dernier fut l'occasion de rattraper le temps perdu. Plutôt que de faire deux critiques séparées, votre interlocuteur va donc revenir aujourd'hui sur Punch drunk love (2001), puis sur Phantom thread (2017). On a souvent dit qu'Adam Sandler était un mauvais acteur. La faute à des productions comiques allant souvent dans le graveleux ou le pipi-caca. Toutefois, ce serait sous-estimé le fait que le bonhomme soit un bon acteur et que ce style de comédie lui va à ravir. Quitte à devenir un cliché. Adam Sandler est pourtant un excellent acteur et quand il ne se met pas dans tous ses états, il peut être particulièrement pertinent. The Wedding Singer (Frank Coraci, 1996) est par exemple une très bonne comédie où il excelle en chanteur de bal en pleine dépression suite à une rupture sentimentale.

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Certains se souviennent également de sa prestation en comique sur le retour dans Funny People réalisé par son ami Judd Apatow (2009). En 2001, Paul Thomas Anderson lui offre un boulevard au risque de brusquer la petite bourgeoisie du Festival de Cannes. Imaginez un peu le roi de comédie US débarquant dans la très sélecte Croisette pour un film du réalisateur de Magnolia. On ne peut pas faire plus éclectique et au final, PTA est reparti avec le Prix de la mise en scène pour sa seconde incursion au festival (Hard eight y avait été présenté en 1996). Après deux films à tendance chorale, le réalisateur se concentre sur un seul personnage, ne le lâchant jamais d'une semelle. Dès la scène où il se retrouve avec ses soeurs envahissantes (un élément qui semble avoir inspiré Eric Lartigau pour le film Prête moi ta main, où Alain Chabat est là aussi le seul homme dans une famille remplie de femmes), on sait qu'il a des problèmes mentaux ou tout du moins il a tendance à se laisser emporter dans des excès de violence.

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Cela peut être des vitres brisées comme des toilettes dévastées, voire comme on le verra au cours du film affronter différentes personnes une après l'autre comme un pur héros de film d'action. Punch drunk love est le portrait d'un homme névrosé et un brin dépressif qui voit peut-être une lumière au bout du tunnel en la personne de l'amie de sa soeur, Lena (Emily Watson). Pour elle, il n'est pas "l'Homme en costume bleu" et elle ne le juge jamais sur ce critère (là où sa soeur jouée par Mary Lynn Rajskub s'en donne à coeur joie). Lena apparaît comme la femme parfaite, pas loin du modèle Mary Sue (personnage féminin de fiction que l'on peut qualifier de trop parfait), là où Barry semble incomplet. S'il va appeler un numéro coquin, c'est parce qu'il est seul, pas pour une quelconque activité sexuelle. C'est même pour cela que ce qui lui arrive par la suite n'en devient que plus surréaliste et fait ironiquement de lui un homme sûr de lui, en même temps qu'il prend pleine possession de ses déviances violentes pour une bonne cause.

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Adam Sandler aurait pu faire un pur one man show, mais il se révèle magnifiquement touchant et totalement à l'aise avec un personnage n'ayant rien de balourd ou cabotin (le personnage a même tendance à se sentir écrasé). Si Sandler ne tire pas la couverture sur lui, PTA ne met toutefois pas autant en valeur le reste du casting. Emily Watson est terriblement charmante, mais le côté Mary Sue ne joue pas toujours en sa faveur. Luis Guzman fait un peu tapisserie. Le regretté Philip Seymour Hoffman est peut-être le seul qui ressort par un personnage particulièrement fort en gueule et s'écrasant lui aussi à cause d'une pression trop grande pour lui. En bon fan de Robert Altman (il sera même assigné réalisateur de rechange par les assureurs sur son dernier film The last show), PTA fait certainement la citation la plus flagrante envers son cinéma, mais encore faut-il connaître la dites référence. La chanson He needs me présente lors de la plus belle scène du film (celle qui lui sert d'affiche) vient d'un des films les moins vus d'Altman et pour cause, il s'agit de Popeye (1980) !

L'ironie veut que le morceau fonctionne parfaitement dans Punch drunk love, loin du ridicule hallucinant du film d'Altman. Comme quoi, certaines oeuvres ont parfois le droit à une seconde chance. Par la suite, PTA se sortira de l'aspect pop que l'on pouvait retrouver dans ses précédentes oeuvres, même si Inherent Vice (2014) n'en est pas si éloigné. Son cinéma a mûri et se montre beaucoup plus sérieux et moins facile à suivre pour les fans de la première heure. There will be blood (2007) montrait deux hommes s'affronter dans un tonnerre de violence. The Master (2012) mettait lui aussi en scène deux hommes ne pouvant se sauver l'un de l'autre. Inherent Vice était un trip merveilleusement fumeux. Phantom thread est encore différent, mais revient à cette confrontation de deux personnages. En l'occurrence celle qui rattache un couturier (Daniel Day Lewis dans son dernier film selon ses dires) à sa nouvelle muse (Vicky Krieps).

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Un choc des cultures où celui qui doit se conformer à l'autre n'est pas forcément celui que l'on croit. PTA montre deux personnages qui se tirent dans les pattes jusqu'aux dernières minutes. Dans un premier temps, c'est Day Lewis qui tire son épingle du jeu. Il incarne Reynolds, l'homme propret qui doit tout avoir selon un timing parfait et ne veut pas que ses habitudes soient modifiées. Une scène est d'ailleurs assez significative, puisqu'Alma (Krieps) veut lui faire une surprise et il finit par la gâcher par ses fautes d'humeur. C'est lui qui mène la danse quitte à déplaire. Le film prend alors une forme un brin délirante en allant dans une sorte de dilemme pas si éloigné du cinéma d'Alfred Hitchcock. Alma prend alors les rênes, faisant dévier le film vers un romantisme malsain, faites de compromis et de violence. Pas de la violence graphique, mais une violence qui a lieu à l'intérieur du corps. Un amour-haine qui prend des proportions assez folles quand le dit intéressé en vient à donner son consentement total à la chose. 

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Un discours plutôt étonnant pour une histoire d'amour, surtout venant de PTA. Le seul équivalent qui vient en tête est peut-être la séquence de la fessée présente dans Inherent Vice, mais pas forcément toute une partie d'un film. A cela se rajoute un autre personnage qui va lui aussi s'effacer au fur et à mesure du film. Il s'agit de Cyril (Lesley Manville), la conseillère du couturier. PTA montre deux femmes se battant chacune pour un même homme, mais pas avec le même point de vue. Cyril ne veut rien changer chez lui, mais ne se pose jamais comme amoureuse de Reynolds. Là où Alma (Krieps) bouscule son train de vie, quitte à ce que ce soit néfaste pour lui. Même si ce qu'elle fait est mal, elle le fait évoluer là où Cyril le laisse se complaire dans un mode de vie sans surprise. La surprise c'est Alma. Day Lewis n'a clairement plus rien à prouver et se contente du strict minimum. Certains y voient une grande performance, pourtant il fait ce qu'on attend de lui et rien de plus.

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La surprise vient davantage des deux actrices principales qui portent le film à elles seules, notamment en ce qui concerne leur duel de position. L'autre point fort est bien évidemment les costumes qui dans l'ensemble reste bien en mémoire (cela aurait été bizarre pour un film dans le monde de la mode). En tous cas, si PTA se veut plus maniéré et peut-être moins foufou qu'autrefois, ses films restent toujours intéressant, y compris lorsqu'ils parlent d'amour.