Votre cher Borat ayant parlé en long, en large et en travers de la filmographie de Steven Spielberg entre fin janvier et début mars, la Cave de Borat va aujourd'hui revenir sur un sujet dont parle son dernier film Ready Player One (2018) et le roman qu'il adapte (Ernest Cline, 2011). Comme vous avez pu le lire dans l'article sur The Room (voir L'histoire d'une chambre aux moeurs déchirantes), votre interlocuteur était à Paris le mois dernier et en a profité pour voir autre chose que Tommy Wiseau. En effet, j'ai fait un petit tour du côté du Forum des images, non pas pour voir des films (quoique...) mais pour assister aux Samedis de la VR. Mais qu'est-ce que la VR ? Il s'agit ni plus, ni moins de la Virtual Reality ou Réalité Virtuelle en français. Ce concept n'est pas nouveau, toutefois ce n'est que depuis quelques années que le cinéma et le jeu-vidéo commencent vraiment à entrevoir ses possibilités. Au point que certains jeux ont leurs versions RV (c'est le cas du reboot de Doom pour PC et Playstation 4) et que des cinéastes comme Alejandro Gonzalez Inarritu (Birdman) fassent des courts-métrages en réalité virtuelle (Flesh and sand, 2017).

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Equipement du Playstation VR. 

Même l'industrie pornographique a commencé à faire des films prenant le point de vue d'un des partenaires sexuels, comme elle avait aussi fait dans la 3D lors du boom de 2008-2009. Lorsque de nouveaux outils (ou des vieux concepts réutilisés avec une meilleure technologie) arrivent, les différents secteurs essayent de l'exploiter. En ce qui concerne le cinéma, la RV est utilisée depuis longtemps comme un élément du récit qui amène à la mise en scène plutôt qu'un outil narratif. Pas mal de films l'ont utilisé ainsi, Le cobaye et sa suite (Leonard, Mann, 1992-96) en tête. Dans cette très très libre adaptation d'une nouvelle de Stephen King (au point d'en faire un procès pour publicité mensongère), le personnage de Pierce Brosnan se servait de la réalité virtuelle pour rendre plus intelligent un singe (au point qu'il confondait RV et réalité tout court en tuant des soldats), puis un homme un peu bénêt (Jeff Fahey). La réalité virtuelle apparaissait à travers des extraits animés, allant de jeux-vidéo réflexifs à un acte sexuel qui vire au cauchemar.

Si le film est dans l'ensemble particulièrement mauvais, son point de vue autour de la RV était plutôt intéressant à condition de passer sur des effets-spéciaux aujourd'hui copieusement datés. Leonard montrait des êtres qui confondaient petit à petit la réalité et le virtuel et faisaient en soi de la RV leur véritable réalité, ce qui peut être vu comme une névrose ou un effet secondaire dévastateur. Avalon (Mamoru Oshii, 2001) et eXistenZ (David Cronenberg, 1999) allaient en revanche dans l'optique d'amener le spectateur dans des récits autour de jeux-vidéo en RV. Dans les deux films, les héros ont des avatars similaires à eux-mêmes physiquement. En revanche, les modes de fonctionnements sont différents et la perception de la réalité est parfois brouillée. (attention spoilers) Dans Avalon, Ash (Malgorzata Foremniak) a un équipement finalement pas si éloignée de celui d'un joueur de RV actuel, puisqu'elle est munie d'un fauteuil fait pour ça et d'un casque (qui englobe toutefois tout le crâne) avec le paquet de fils qui va avec.

Avalon

Quant à sa perception de la réalité, elle va se révéler particulièrement trouble dans les dernières minutes, laissant place à une réalité virtuelle plus colorée et bien moins terne que la réalité même. Au point de se demander laquelle est la véritable réalité. Cronenberg se veut moins alambiqué, proposant un jeu dans le jeu avant un dernier retournement de situation. En sachant que l'équipement tient seulement sur un casque sur la tête des personnages qui jouent. Un équipement identique à celui de Strange days (Kathryn Bigelow, 1995), où le personnage de Ralph Fiennes dealait des vidéos en point de vue subjectif, faisant revivre un événement qu'il soit joyeux ou pas (un meurtre notamment) avec une sensibilité forte. Un processus pas si éloigné de Brainstorm (Douglas Trumbull, 1983) où Christopher Walken et feu Natalie Wood utilisaient un casque permettant d'enregistrer, puis de revivre des moments clés de leur vie. La série Black Mirror (2011-) a opté pour une situation narrative similaire à eXistenZ avec l'épisode Playtest (saison 3, épisode 2). Le personnage incarné par Wyatt Russell se retrouvait dans un jeu dans un jeu avant de retomber en pleine réalité. 

BM VR

L'unité de temps était le sujet même, puisque ce qui semblait être une journée finissait par être une heure, puis en fait quelques secondes. Comme une allusion au fait que pour l'instant le spectateur de VR ou même le joueur aura du mal à tenir plus de trente minutes durant ce type d'expériences sans s'arrêter. Dans le cas de l'épisode, le scénariste Charlie Brooker (showrunner de la série) et le réalisateur Dan Trachtenberg (10 Cloverfield Lane) mettaient le personnage dans un jeu de type horrifique avant de le confronter à des sensations trop fortes, lui bousillant le cerveau. Et pour cause, pour jouer au jeu en RV, le personnage se voit poser une puce neuronale dans la nuque et un casque posé sur le front intégré à un fauteuil. La mort cérébrale n'en est que plus logique. (fin des spoilers) Ce qui nous amène à votre cher Borat et son passage au Forum des images. Les programmes des samedis de la VR sont continuellement renouvelés, certains films sont réutilisés selon les publics cibles et d'une séance à l'autre, le programme change volontairement au cas où certains en reprendraient une bouchée. 

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Le programme que j'ai fait.

Le programme est lancé en collaboration avec Diversion Cinema, distributeur et exploitant autour de la VR et l'équipement est évidemment sponsorisé par eux. Dans un premier temps, vous voyez des courts-métrages. Vous êtes équipés d'un casque proche de l'Oculus Rift (un des meilleurs casques de RV), d'un casque audio et vous vous installez sur une chaise qui tourne à 360 degrés histoire de pleinement vivre l'expérience. Il fallait aussi que la vision du casque soit en adéquation avec la vôtre, ce qui n'est pas toujours facile car la dites technologie est perfectible et le signal peut parfois avoir du mal à passer. Trois courts-métrages étaient proposés et autant dire que les sujets étaient plutôt politiques. Bloodless (Gina Kim, 2017) revient sur un fait-divers survenu en Corée du sud. En 1992, un soldat américain avait tué une prostituée nommée Yun Keum Yi et il se trouve que la réalisatrice avait participé à des manifestations survenues après cet assassinat. 

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Le casque utilisé.

La réalisatrice nous emmène alors dans la ville où elle opérait, où l'armée américaine est présente à travers une base pas loin d'habitations. Dans une approche pas loin du docu-fiction, le spectateur observe divers endroits, parfois exigus ne permettant de voir que ce qu'il y a devant ou derrière soi. On finit ensuite par voir la prostituée (Boryeong Kim) et à la suivre progressivement vers le lieu de sa mort. A un moment, le point de vue était très étrange puisque la femme avançait progressivement vers moi au point de littéralement me traverser, avant de réapparaître de l'autre côté comme si de rien n'était avec un regard fixe qui semble nous juger. L'intension de la réalisatrice était visiblement de la montrer tel un fantôme. On peut dire que c'est réussi. Un aspect purement glauque auquel se rajoute les minutes où le spectateur se retrouve dans la chambre miteuse dans laquelle elle est morte. Un temps long et finalement angoissant car on ne sait pas ce qui peut se passer. 

Bloodles

Au point de sursauter au moindre bruit de verre ou en voyant du sang qui coule. Si le premier court utilisait à fond la vision 360° pour montrer tout le décor, Potato Dream (Wes Hurley, 2017) utilisait les 360° pour multiplier les écrans à voir (y compris en haut et en bas). Une manière attractive de passer du foyer familial à des prisons soviétiques ! Voire d'avoir deux plans qui se suivent d'un écran à l'autre. Le récit est assez simple puisque le réalisateur évoque son vécu en URSS avant son départ avec sa mère aux USA. L'occasion de sortir d'un quotidien morne et pauvre, dont la photographie tournant au jaune a tendance à rappeler le cinéma de Jean-Pierre Jeunet. Enfin, le dernier opus était The Committee (Chlupacek, Samir, 2017). Si l'on pouvait voir un décor à 360° comme dans Bloodless, on restait cette fois-ci dans un décor unique, à savoir la salle d'un comité municipal. Le sujet tourne autour d'une femme qui choque la population du coin à cause du rose pétaradant qu'elle a utilisé pour repeindre sa maison. 

PD

Un sujet qui vire rapidement à l'absurde comme les anglais savent bien le faire. Sans compter que le procédé de la RV, malgré le manque d'interraction du personnage que vous "incarnez" en quelques sortes (vous êtes à la place d'un des membres du comité), fonctionne bien sur ce postulat, permettant de voir toutes les réactions des personnages autour de la table, devant vous, sur les côtés ou même derrière vous. Après le visionnage de ces trois courts-métrages (soit presque une demi-heure), on pouvait tester des jeux-vidéos ou des simulations assez courtes en RV. Grâce à l'écran d'ordinateur, le spectateur attentif pouvait voir ce que le joueur avec le casque et les petits manettes (un peu comme les nunchuks de la Wii, mais avec un bouton à presser pour utiliser la main) faisait. Il y avait une simulation de Spider-man Homecoming (2017) qui ne reposait que sur le fait de tirer des toiles. Même avec une attaque du Vautour, le manque d'interraction se faisait ressentir. 

The Committee - making of (VR film) from Mike Samir on Vimeo.

Une autre basée sur la scène d'ouverture de Ghost in the shell (Rupert Sanders, 2017) permettait au joueur d'observer ce qu'il se passait durant l'affrontement. Theblu (2015) permettait d'observer des animaux marins. Un autre vous faisait jouer un scientifique. En ce qui me concerne, j'ai préféré m'attaquer à Justice League évidemment basé sur le film de Zack Snyder (ou enfin ce qu'il en reste). Pour des raisons évidentes, j'ai joué avec un des personnages où le niveau était le moins long (en sachant qu'on pouvait jouer à tous les personnages de la Ligue de justice), soit Wonder Woman. Le contrôle était impeccable (d'autant que les mouvements même banals comme donner un coup de bouclier ou un coup de glaive étaient bien synchronisés avec les gestes que j'effectuais), en revanche dans ce type d'exercice, on ne sait pas trop si on doit se déplacer avec (encore plus si ce n'est pas précisé). Vu le prix des engins, j'ai préféré ne pas faire trop de conneries.

WWVR

Ainsi, le niveau s'est terminé car je ne savais pas si je devais me déplacer pour affronter les personnages un peu plus loin de moi. En revanche, c'est très immersif. Vous vous croyez vraiment dedans et si vous jouez aux jeux-vidéos en général (notamment les FPS), les réflexes sont quasiment immédiats. Maintenant vous vous doutez bien que la question est comment a-t-on accès à la RV ? Il y a différentes manières. Il y a les festivals comme Cannes ou Venise qui ont accueilli des structures pour des films en RV (Bloodless a été récompensé à la Mostra en septembre dernier), mais également les Samedis de la VR au Forum des images (même si attention, il faut vérifier le planning car ce n'est pas le cas de tous les samedis justement). En sachant que l'expérience peut être faites chez vous à travers un équipement spécifique. Cela demande un coût indéniable et il y a divers casques : Oculus Rift, Playstation VR, HTC Vive, Google Cardboard ou Samsung Gear VR.

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Equipement pour l'HTC Vive.

Il existe déjà des sortes de tapis de course pour donner l'impression de se déplacer dans le cadre de jeux-vidéo. Pour jouer ou voir des films en RV, il suffit d'aller en général sur divers catalogues (souvent celui des développeurs du casque, ce qui est plus facile d'accès) pour les télécharger et accessoirement passer à la caisse. Pour Playstation VR, les jeux sont disponibles directement en magasin, pour d'autres il faudra passer directement par le net. En sachant que pour les films ou même des reportages, Arte comme Canal + ont déjà fait plusieurs essais de ce type et ils sont disponibles sur leurs sites respectifs. 

  • Pour les films, voici quelques exemples : https://www.realite-virtuelle.com/meilleurs-films-oculus-rift-3001
  • Pour les jeux, voici ce que l'on peut trouver chez HTC Vive : https://www.realite-virtuelle.com/notre-selections-meilleurs-jeux-htc-vive
  • Ou chez Playstation VR : https://www.realite-virtuelle.com/meilleurs-jeux-ps-vr-1303

Voilà ce que votre cher Borat pouvait dire à propos de la RV, de sa représentation à l'expérience même. Tentez l'expérience au moins une fois, car la réalité virtuelle pourrait arriver de plus en plus dans les foyers dans les années à venir. Ce n'est peut-être qu'une question de temps. A la prochaine !