Elisa est femme de ménage dans une base aérospatiale. Elle y fait la connaissance d'une créature marine qui pourrait bien avoir des points communs avec elle...

The shape of water

Affiche réalisée par James Jean.

Il s'est passé beaucoup de choses pour Guillermo del Toro depuis la sortie de Crimson Peak (2015). La logique aurait voulu qu'il enchaîne avec la suite de Pacific Rim (2013), voire son troisième volet dans la foulée puisqu'il avait écrit le scénario des deux projets. Les problèmes de droits entre Universal, Legendary et Warner, tout comme la non-disponibilité de studios pour le tourner et l'aveu à peine dissimulé de la production de le dégager auront eu raison de sa présence. S'il y officie toujours en tant que producteur, on est plus dans le cas de figure de Tim Burton à l'époque de Batman Forever (Joel Schumacher, 1995), où il officiait en tant que producteur symbolique alors qu'il avait été viré du projet. On l'avait également annoncé sur le projet "Justice League Dark", avant de se désister puisque le projet n'avançait pas (cela n'a pas changé depuis, puisque Doug Liman s'est lui aussi retiré). Mais Guillermo del Toro n'a pas démérité son statut de "réalisateur aux mille projets".

La Forme de l'eau - The Shape of Water : Photo Sally Hawkins

Il pensait visiblement à The shape of water depuis au moins la production de Rise of the guardians (Peter Ramsay, 2012) où il a rencontré le compositeur Alexandre Desplat. Quand il a fallu choisir entre attendre de faire Pacific Rim 2 comme il le dit dans quelques entretiens et avancer dans The shape of water, son choix a été vers le petit projet à environ 20 millions de dollars. Résultats : The shape of water est sorti bien avant Pacific Rim Uprising (Steven S DeKnight, 2018) et lui a permis d'obtenir des lauriers qu'il n'avait pas reçu depuis Le Labyrinthe de Pan (quatre Oscars dont meilleurs film et réalisateur auxquels se rajoute le Lion d'Or à Venise). Après un parcours en dents de scie depuis Hellboy 2 (2008) fait de films qui ne fonctionnent pas comme ils le devraient au box-office et des projets avortés malheureux, le sacre de The shape of water pourrait grandement aider Del Toro à l'avenir et cela vient à nouveau grâce à un petit film un peu sorti de nulle part.

La Forme de l'eau - The Shape of Water : Photo Richard Jenkins, Sally Hawkins

Depuis sa diffusion à Venise, The shape of water a hérité d'un qualificatif qui revient régulièrement, celui d'être le film le plus adulte de son réalisateur. Un film qui s'affranchit du monde de l'enfance et conte l'histoire de personnages pleinement adultes et qui font des actes dignes d'adultes. Mieux, le réalisateur va vers un terrain qu'il n'avait que partiellement montré dans son oeuvre : l'érotisme et en soi la nudité. (attention spoilers) Dans L'échine du diable (2001), le réalisateur se contentait de montrer un rapport sexuel purement glacial entre une femme voulant se redonner une jeunesse (Marisa Parades) et un homme plus jeune qui s'exécute comme s'il s'agissait d'un "travail". Il ne tournera pas de scène d'amour entre Blade (Wesley Snipes) et Nyssa (Leonor Varela) comme initialement prévu au scénario de Blade 2 (2002), se contentant d'un amour platonique pour le moins ravissant. Une méthode qu'il reprendra sur les Hellboy (2004-2008) et Pacific Rim (2013) avec des couples évidents qui ne consomment pas à l'écran. Crimson Peak avait déjà enfreint cela, bien que Mia Wasikowska et Tom Hiddleston étaient encore habillés lors d'une pure scène d'amour.

La Forme de l'eau - The Shape of Water : Photo

Dans The shape of water, le réalisateur ne se prive pas de cela et n'hésite pas à aborder frontalement la sexualité de ses personnages sans que cela ne tourne au ridicule ou à la séquence choc. Toutefois, il ne s'agit pas de montrer du sexe pour montrer du sexe. Si Del Toro le fait (comme c'était aussi le cas pour Crimson Peak), c'est avant tout car le sujet le permet. La sexualité a une place intéressante car elle définit plutôt bien la personnalité de ses personnages. Elisa (Sally Hawkins) est une femme seule et on remarque que sa salle de bains est un des rares endroits où elle se sent bien. Del Toro aurait pu la montrer en train de se masturber sur son lit, c'est finalement la baignoire qui fait office de décor. La suite du film conclut que l'eau n'est pas anodine à cela, puisque l'héroïne aura deux rapports sexuels avec la créature du film dans cette même salle de bain et en partie avec l'eau comme élément. Le cas de Strickland (Michael Shannon) se révèle différent. Le seul endroit où il n'est pas le maître est sa maison, mais il y a quand même un endroit où il reste le roi : son lit.

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La scène de sexe entre sa femme (Lauren Lee Smith) et lui n'en est que plus froide, pour ne pas dire mécanique (rappelant justement celle de L'échine du diable), là où les ébats d'Elisa et de la créature sont passionnés. Le seul endroit où cet homme semble être à sa place est dans son travail, où il essaye de tout maîtriser quitte à être un homme cruel. Del Toro force peut-être un peu trop le trait du méchant du film, faisant de lui un être cruel, misogyne, violent, abusif (la scène du harcèlement sexuel vue dans les temps actuels n'en est que plus cocasse) et comble du combo, raciste. Si Shannon a déjà joué les personnages impulsifs par le passé (on pense au policier de la série Boardwalk Empire), il se révèle assez glaçant et menaçant pour passer outre cette surabondance de défauts. Les fulgurances de violence chez Del Toro sont toujours aussi percutantes, jouant d'un aspect excessif dans des moments déjà bien malaisants. On pense à la scène de torture ou alors à l'assassinat d'un personnage clé dans la dernière demi-heure.

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De la même manière, il arrive parfaitement à manier les différents genres sans que cela soit bourratif, passant du drame social d'époque à du fantastique, en passant par l'espionnage et le film de braquage. Le réalisateur pose un regard sur une époque, tout en évoquant ce qui se passe aujourd'hui. L'homosexualité est toujours considérée comme contre-nature pour certaines personnes, comme le racisme et les violences effectuées sur la communauté noire sont toujours présents. Idem pour les tensions dans le monde, parfois aussi brûlantes que durant la Guerre Froide (l'affrontement récent entre la Russie et le Royaume-Uni en est la preuve). Le monde évolue mais certaines choses ne changent pas vraiment. Après un Crimson Peak décevant car ressemblant trop à un best-of de ses capacités, Del Toro émerveille à nouveau à travers et des images qui restent longtemps en tête de par leur élégance rare (les gouttes d'eau qui bougent sur la Javanaise). A l'image de cette magnifique créature incarnée par le génial Doug Jones. 

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L'acteur n'a rien à dire, mais impose une présence incroyable comme il avait su le faire avec le terrifiant Pale Man du Labyrinthe de Pan. Un hybride de la Créature du lac noir et Abe Sapiens qui ne les singe jamais, faisant de cette créature un nouveau joyau du bestiaire de Guillermo del Toro. C'est aussi un personnage dont les excès de violence sont toujours justifiés. Quand il s'attaque à Strickland, c'est pour se défendre et quand il mange le chat, c'est à cause de sa nature animale. Un autre élément magique du film est ce moment hors du temps survenant après une discussion. Après avoir montré qu'elle aimait les musicals, Del Toro signe une scène musicale magnifique à mille lieues de La la land (Damien Chazelle, 2016). Plus qu'un fantasme, la scène sert à exprimer les sentiments d'Elisa à travers la voix de Renée Fleming. Inutile de dire que comme souvent chez Del Toro le casting est au top, à l'image de la ravissante Sally Hawkins trop longtemps cantonnée aux second-rôles à Hollywood ou de Richard Jenkins que l'on pourrait voir comme une caricature de Drew Struzan, réalisateur d'affiches bien aimé de Del Toro et des cinéphiles en général. (fin des spoilers)

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En revisitant le classique de Jack Arnold à sa sauce, Guillermo del Toro signe un film enchanteur et élégant où l'amour émerge d'un lac noir.