Avec seulement quatre films à son actif, JA Bayona est l'un des réalisateurs espagnols les plus influents dans le monde. Des films tournés majoritairement en anglais, mais le réalisateur reste proche de son pays natal (The Impossible et A monster calls ont bien été financé en partie par l'Espagne). L'orphelinat (2007) fut un premier essai d'épouvante sympathique produit par Guillermo Del Toro. Puis The Impossible (2012) film catastrophe peut-être un brin larmoyant sur la fin, mais terrible et violent dans ses scènes de catastrophe, faisant ressentir tout le désastre du tsunami survenu en 2004 dans l'Océan Indien. La sortie de Jurassic World Fallen Kingdom (2018) est l'occasion de revenir sur ses deux derniers films, A monster calls ou Quelques minutes après minuit (2016) et le cinquième opus de la franchise Jurassic Park (1993-) justement. A monster calls a eu une distribution pour le moins chaotique, faites de mauvaises décisions qui ont eu des conséquences malheureuses sur son exploitation.

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Si l'enfant chéri s'en est très bien sorti en Espagne (au point de récolter 9 Goyas en 2017), ce ne fut pas le cas ailleurs. Focus Entertainment a pensé qu'en le plaçant en pleines fêtes de noël, cela permettrait au film d'être une sorte de "films à Oscars". Un choix totalement foireux, le film peinant à convaincre avec le rouleau-compresseur Star Wars aux fesses (à peine 3 millions de dollars de recettes) et ne récoltant finalement aucune nomination dans les différentes cérémonies. Suite à ce flop retentissant qui commençait à se ressentir, Metropolitan Filmexport en France a fait la fine bouche. 226 salles l'ont diffusé et se sont progressivement désistées dès la seconde semaine d'exploitation, au point dans le cas de votre interlocuteur de ne pouvoir le voir qu'après 22 heures (seule séance possible). Outre le manque de promotion flagrant, le sujet même du film n'a certainement pas dû aider.

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En effet, cette adaptation du roman éponyme de Patrick Ness (qui l'adapte lui-même) met en scène un enfant (Lewis MacDougall) dont la mère (Felicity Jones) est atteinte d'un cancer et qui est maltraité par ses camarades de classe. On a vu plus gai comme histoire. Bayona signe un film rude où même ces fameux contes que raconte l'arbre doublé par Liam Neeson en VO et par son doubleur récurrent Frédéric van den Driessche (Louis Page pour les intimes) en VF n'ont rien de merveilleux. Des leçons de vie où l'enfant est mené à prendre conscience de lui-même, de sa force, mais aussi de pouvoir affronter un aspect qui semble inévitable : la mort de sa maman. Dès lors, Bayona se veut particulièrement émouvant, tapant toujours au bon endroit (le coeur) et pouvant toucher le public à travers leur propre vécu. Il dévoile un petit garçon qui va devoir apprendre à vivre sans un soutien affectif et avec un père qui a depuis refait sa vie ailleurs (Toby Kebbell dans un rôle bien écrit, ce n'est pas tous les jours que vous verrez cela). 

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Les scènes avec l'arbre fonctionnent par un mélange d'animatroniques, CGI et de motion capture (pour les traits du visage de Neeson) et on croit toujours à la présence de l'arbre. Dans leur esthétique minimaliste (les personnages ressemblent à des poupées), les séquences de contes ne sont pas sans rappeler celles qui ouvrent Hellboy 2 (Del Toro, 2008). A cela se rajoute une manière d'animer comme si un artiste dessinait à l'encre quasiment en temps réel par moments. La structure du film peut toutefois décontenancer certains spectateurs. Le réalisateur met en scène finalement une histoire simple entrecoupée de scénettes qui peuvent parfois sortir du film si le spectateur ne reste pas attentif. Le film peut compter sur d'excellents comédiens, notamment le jeune Lewis MacDougall qui évolue dans un contexte particulièrement sinistre. Felicity Jones trouve un rôle à sa mesure là aussi dans un contexte radical. 

Quant à Sigourney Weaver, elle étonne dans un rôle de grand-mère un peu rude qui lui va bien et la change des héroïnes de choc qu'elle a pu incarner par le passé. A monster calls a eu une sortie catastrophique, mais l'aura de son réalisateur (notamment grâce à son film suivant) devrait faire redécouvrir ce film à la fois beau et cruel. JA Bayona aurait dû initialement enchaîner avec "World War Z 2", suite du film de Marc Forster (2012) avec Brad Pitt qui s'arrête pour boire un pepsi entre deux cadavres. Au point mort lors de son implication, il a finalement lâché le bébé laissant sa place à David Fincher (qui ne tournera rien tant que le scénario n'est pas top) pour une autre suite, celle de Jurassic World (Colin Trevorrow, 2015). Dézingué par bons nombres, le quatrième volet de la franchise avait plu à votre interlocuteur. 

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Une séquelle solide et bien faites (peut-être trop au regard de l'omniprésence des cgi manquant parfois de naturel), qui permettait de montrer un désastre jurassique à plus grande échelle au profit d'un parc d'attraction où il faut toujours plus gros, toujours plus fort. Colin Trevorrow est toujours au scénario (tout comme Derek Connolly) mais il a laissé la réalisation, devant au départ se lancer dans l'Episode IX de la saga Star Wars (où il a été viré pour laisser la place à JJ Abrams). (attention spoilers) Si le premier montrait Jurassic Park qui prend vie, ce second opus ressemble au Monde Perdu (Steven Spielberg, 1997) avec son équipe de sauvetage allant sur le site de Jurassic World pour sauver le plus de dinosaures de l'île en passe d'être réduite à néant par un volcan. Il y a là aussi un jeu de miroir évident avec la bande de mercenaires envoyé par un homme peu scrupuleux (Rafe Spall) qui finira cocassement de la même manière à peu de choses près que le neveu de John Hammond joué par Arliss Howard.

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A la différence que là le personnage va peut-être plus loin, n'hésitant pas à assassiner des gens quand cela ne va pas dans son sens (séquence assez glaçante au passage). Ce qui peut le rapprocher davantage du mémorable Burke (Paul Reiser) dans Aliens (James Cameron, 1986). Le sauvetage n'en est pas un, visant à vendre des dinosaures au plus offrant dans le but de faire la guerre ou d'autres choses peu scrupuleuses. Le dinosaure devient un business, non plus dans un but de spectacle mais de tueries de masse. Hammond a finalement ouvert une boîte de pandore à une bande de fous, dont même le docteur Wu (BD Wong) semble se désolidariser. Pas besoin d'un discours inutile de Jeff Goldblum coupé en deux pour plus de "cohérence" dans le montage du film pour se rendre compte que le parc va devenir un monde jurassique, avec ses dinosaures en liberté dans le monde qui serviront certainement de trame à un troisième volet déjà annoncé avec Trevorrow aux commandes cette fois-ci. 

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Le film pose également une question intéressante à propos du clonage. Hammond a toujours cloné des dinosaures à partir d'ADN divers permettant de combler les manques. Bayona avance alors que son associé joué par James Cromwell (l'homme qui envoie les personnages de Bryce Dallas Howard et Chris Pratt chercher les dinosaures à des fins de conservation des espèces) a fait encore mieux : il a cloné sa propre fille. Le but était différent d'Hammond, puisque le vieil homme voulait faire revenir sa fille qui serait morte dans un accident de voiture. Bayona ne va pas plus loin, puisque la révélation même autour de la petite Maisie (excellente Isabella Sermon, qui plus est dans son premier rôle) arrive très tard dans le récit au détour d'une photo. A partir du moment où la petite apparaît comme le portrait craché de sa "mère" au même âge, la piste du clonage n'en devient que plus évidente. Reste à savoir si Maisie est le seul exemple du genre.

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La relation entre le grand-père et la petite n'en devient alors que plus touchante, la voyant comme la prunelle de ses yeux et la protégeant en quelques sortes d'un monde extérieur qui pourrait la juger. Pour ce qui est de l'action ou du visuel, Fallen Kingdom a de solides atouts comme le précédent film. On remarque en effet plus d'animatroniques (notamment pour certaines scènes spécifiques comme le confinement du T-rex ou des plans rapprochés sur les dinosaures), toutefois les cgi semblent davantage dominer le film. Ce qui n'empêche pas un plan sublime où un brachiosaure se retrouve happer par les fumées du volcan sur le port, sortant un dernier cri tétanisant sur des lumières roses. Nous avons découvert Jurassic Park avec l'émerveillement de voir un brachiosaure. Fallen Kingdom nous dévoile le même dinosaure par un plan d'une profonde tristesse. 

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Bayona se veut assez radical par moments, retrouvant même parfois la tension que pouvait imposer Steven Spielberg dans les deux premiers volets de la franchise. Le dernier acte dans le manoir est bien dosé, jouant sur un suspense permanent. La scène dans la chambre de Maisie largement mise en avant durant la promotion semblait déjà s'imposer comme la meilleure séquence du film. Cela se confirme dans le film par une gestion parfaitement angoissante, où même Chris Pratt semble ne plus savoir quoi faire devant l'horreur. Comme si un cauchemar venait vous hanter la nuit et vous prendre littéralement. (fin des spoilers) Si dans l'ensemble nous n'avons pas à nous plaindre des acteurs (ici Bryce Dallas Howard n'a pas de talons pour le plaisir des détracteurs du quatrième opus), l'interprétation comme le rôle de Justice Smith sont à baffer. Le personnage n'a rien d'attachant (au contraire de sa camarade jouée par Daniella Pineda) et s'avère être un sidekick pénible qui ne fait que geindre ou brailler.

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Bayona prouve avec ce film que même à Hollywood il garde ses marques et peut montrer l'étendue de sa sensibilité même à travers la quatrième suite d'une franchise.