Après le téléfilm Ma vie avec Liberace (2013), Steven Soderbergh avait mis entre parenthèse sa carrière de réalisateur... au cinéma. En effet, le réalisateur d'Erin Brockovich a travaillé à la télévision sur la série The Knick (2014-2015), puis la série interractive Mosaic diffusée en début d'année. L'an dernier, le réalisateur est revenu au premier médium en tournant quasiment coup sur coup Logan lucky (2017) et Unsane (2018). Deux films bien différents que l'on va évoquer ici. Logan lucky est l'occasion pour le réalisateur de revenir au film de braquage dix ans après Ocean's thirteen. Sauf qu'ici il lorgne davantage vers Hors d'atteinte (1998) avec une policière chevronnée (Hilary Swank, bien qu'arrivant tardivement dans le film, remplace Jennifer Lopez) et ses taulards braqueurs (les frères menés par Daniel Craig). Toutefois, le réalisateur ne s'intéresse plus à des gens habillés chic, mais à des outsiders pas loin du péquenaud et encore moins charismatiques.

LL

D'un côté, des frères handicapés et vétérans de l'armée joués par Channing Tatum (fidèle de Soderbergh depuis Haywire) et Adam Driver, secondés par leur petite soeur incarnée par Riley Keough (elle aussi pas à sa première collaboration avec le réalisateur). Tatum est divorcé, n'a pas la garde de sa fille et vient de se faire virer. Driver est tenancier de bar et Keough est coiffeuse. De l'autre, des frères un peu beaucoup débiles, dont l'aîné braqueur émérite est encore en prison (Craig). Une équipe qui sort de l'ordinaire avec avant tout des gens qui essayent de subvenir à leurs besoins, comme de retrouver un certain rêve américain. Pas de violence dans ce film de casse avant tout comique et où Soderbergh pose un regard tendre sur ses personnages. Les braqués ? Les gérants d'une course de Nascar. Quand ? Le jour d'une course particulièrement lucrative.

LL 2

Comme dans les Ocean's (2001-), Soderbergh caractérise bien le casse avant de montrer ses hommes à l'oeuvre. En soi, on peut y voir une petite répétition par rapport à ce qu'a fait le réalisateur, d'autant que là aussi le plan est faussement complexe. Il n'en reste pas moins que Logan lucky est un film particulièrement efficace et permettant à Soderbergh de se remettre en selle sur grand écran, qui plus est en s'autoproduisant. Le casting fait beaucoup dans la sympathie que l'on peut avoir pour le film, notamment un Daniel Craig qui n'est jamais meilleur que quand il sort des sentiers battus. L'occasion aussi d'écouter un peu de John Denver, chanteur préféré de Tatum dans le film. Un chanteur sentant bon l'americana que l'on a entendu en 2017 aussi bien chez Ridley Scott (Alien Covenant) que Matthew Vaughn (Kingsman : The golden circle). Changement total d'ambiance avec Unsane, baptisé Paranoïa en France comme pas mal de films quand les traducteurs n'ont plus d'idées. 

Unsane

(attention spoilers) Le film met en scène Sawyer (Claire Foy), une femme qui voit son harceleur partout sous les traits de Joshua Leonard, même à travers des gens qui n'ont strictement pas son physique. La jeune femme décide alors de voir une psychologue qui pourrait l'aider à s'en sortir. Sawyer fait alors l'erreur de ne pas lire le contrat et signe, se laissant donc interner dans une clinique psychiatrique pour plusieurs jours. Sauf que l'héroïne se dévoile comme hostile, donc son séjour continue toujours un peu plus. Le réalisateur montre alors un cercle qui va devenir de plus en plus vicieux jusqu'à atteindre des sommets dans le glauque. Dans un premier temps, il laisse le spectateur faire sa propre opinion sur l'héroïne. Elle est présentée comme arrogante, un poil grande gueule, n'a quasiment que des contacts agressifs ou détachés avec les gens. Même s'il ne dévoile pas le pot aux roses tout de suite, Soderbergh joue pleinement avec les nerfs de l'héroïne, faisant penser à des hallucinations comme elle en avait au début du film.

Unsane

Après tout, si elle a des hallucinations hors hôpital, pourquoi la croire maintenant qu'elle est à la clinique ? Le spectateur peut alors facilement se demander si Sawyer est paranoïaque comme le dit le titre français ; ou seulement une personne bel et bien victime d'harcèlement et désirant se soigner de sa phobie comme le voudrait le titre original ? Par un long flashback, Soderbergh donne la solution en faisant parler Sawyer. Si elle est si détachée, c'est en partie à cause de cette sinistre expérience d'harcèlement. Soderbergh signe un film glaçant sur le harcèlement où le harceleur est omniprésent pour la victime même quand il n'est pas. Cette dernière devra sans cesse se méfier de l'autre à cause du traumatisme certain et surtout s'isoler comme le suggère le personnage joué par Matt Damon, contrainte de fuir sans cesse face à un harceleur qui revient à la charge sans cesse. 

Unsane 2

Jusqu'à devenir un employé de la clinique qui a interné Sawyer. En même temps qu'il confirme que l'héroïne n'est pas folle, Soderbergh fait entrer directement le film dans le thriller opressant, d'autant que le film sort rarement du décor hospitalier une fois Sawyer dedans. Le réalisateur peut d'ailleurs s'aider de ses dispositifs de caméras, tournant avec un iphone ou avec des drônes. De quoi renforcer l'isolement de plus en plus rude. A cela se rajoute une scène sensationnelle où il monte le champ et le contrechamp dans des mêmes plans, alimentant un malaise dingo. Il s'amuse également à dézinguer le système des assurances magouillant avec les hôpitaux ou les fameux contrats finalement très facile à faire signer, puisque le client ne lit pas. Mais surtout il démontre que l'internement de Sawyer n'a servi à rien, que le milieu hospitalier n'a jamais pu l'aider à surmonter sa peur au contraire de l'y avoir confronter.

Unsane 3

Elle n'est pas guérie même après avoir mis fin aux agissements de son agresseur, comme le suggère l'excellente scène finale qui commence de manière banale avant de terminer sur une scène de fuite similaire à celle qui amène au générique de début. (fin des spoilersUnsane est donc un film perturbant qui permet de beaux numéros d'acteurs, à l'image de Claire Foy plus que crédible en victime traumatisée à vie, mais surtout Joshua Leonard. Bien qu'il a toujours tourné par la suite, on l'avait un peu laisser de la forêt de Blair Witch il y a 19 ans et on peut dire qu'il est vraiment impeccable en personnage qui peut passer du tout au tout et surprendre ainsi le spectateur. On se souviendra probablement plus de lui pour Unsane que pour le fameux Projet Blair Witch (Sanchez, Myrick, 1999) désormais. En deux films, Steven Soderbergh est donc revenu en force et on a hâte de voir où il va nous emmener la prochaine fois.