Bienvenue dans ce nouveau numéro de Qu'est-ce qu'on regarde sur Netflix ? Evoquons à nouveau des films ou séries que votre interlocuteur a pu voir sur Netflix depuis le mois d'octobre. Si vous êtes prêts, on y va ! 

  • Isn't it romantic (Todd Strauss-Schulson, 2019). Netflix Original : oui. 

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On le sait bien : en France, les comédies américaines post-2000 ont du mal à s'exporter en France ou sont souvent accueillis avec un certain dédain. Il est donc assez rare que certaines parviennent à être suffisament vues pour devenir cultes. Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'un film avec Rebel Wilson, pas forcément la plus en vue des actrices comiques américaines dans notre pays (et ce bien que tous ses films soient sortis au cinéma depuis 2012), finisse non pas au cinéma mais en SVOD. Comme Annihilation (Alex Garland, 2018), Isn't it romantic est sorti au cinéma dans quelques pays (USA, Canada et Argentine) pour des résultats catastrophiques (44 millions de dollars de recettes sur le sol américain pour 31 millions de budget) et est disponible sur Netflix dans le reste du monde depuis le 28 février. 

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Une production New Line réalisée par Todd Strauss-Schulson qui s'était fait remarqué avec The final girls (2015), film où des personnes entraient dans un slasher où jouait la mère de l'une d'entre elles. Il reprend à peu près le même principe avec Isn't it romantic. Le personnage de Rebel Wilson a été éduqué depuis toute petite à ne pas croire aux comédies-romantiques. Un genre qu'elle déteste et dont elle va devoir s'y faire, puisque suite à un accident, elle se retrouve dans un monde conceptualisé comme dans une romcom. Le souci principal du film et pas des moindres est qu'il veut évoquer les clichés du genre, mais fait exactement la même chose que ce qu'il est censé critiquer. Isn't it romantic est donc une romcom comme les autres avec les clichés et le schéma narratif qui va avec.

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(attention spoilers) Une héroïne qui voudrait aller avec le plus bel homme de son entourage (Liam Hemsworth), mais se rend compte qu'elle est amoureuse de son meilleur ami (Adam DeVine). Qui va se marier avec une femme que l'héroïne n'aime pas (Priyanka Chopra dont les américains ont bien du mal à lui trouver des rôles à la hauteur), soit le postulat même du Mariage de mon meilleur ami (PJ Hogan, 1997) auquel on peut rajouter un ami gay (Rupert Everett laisse sa place à Brandon Scott Jones). Il y a aussi tout le discours de l'héroïne qui manque de confiance en elle et va donc la retrouver en fin de film pour assumer pleinement sa vie. Mais aussi l'héroïne qui court vers l'être aimé dans une course effrénée, qui plus est pour s'opposer à un mariage (vu et revu depuis au moins Le lauréat de Mike Nichols) ; ou encore un numéro musical pour terminer le film (comme dans 40 ans toujours puceau de Judd Apatow).

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Ces diverses citations de clichés du genre auraient pu amuser, mais au final elles ne font que confirmer que le film n'a pas grand chose à raconter (d'autant qu'en dehors du gag PG-13 trop utilisé, on ne rigole pas beaucoup) et ne fait que servir la soupe habituelle. A cela rajoutez que Rebel Wilson fait du Rebel Wilson, soit la femme un peu ronde avec un fort caractère et une grande gueule. Soit un disque qui devient de plus en plus rayé. Rien d'étonnant à ce que le film ne soit pas sorti au cinéma en France...

  • La saison 1 de Sex Education (2019-). Netflix Original : oui.

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Même sans avoir Netflix, vous avez certainement dû entendre parler de cette série par des publicités sur internet, à la télévision ou même dans des cinémas (ne rigolez pas, Kinépolis a eu le mérite de diffuser la bande-annonce dans une salle pleine de gosses). Comme le suggère bien évidemment le titre, la série parle d'éducation sexuelle, mais pas forcément sous l'angle du rapport professeurs-élèves. Ici les conseillers sont des lycéens pour leurs camarades lycéens. On aurait pu avoir une série qui tombe facilement dans le graveleux ou plus simplement le potache, comme la télévision et le cinéma américains en raffolent lorsqu'il s'agit de parler de la sexualité des adolescents.

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Peut-être dû au fait que la série est américano-britannique, Sex Education parvient à se détacher de cet aspect et à être particulièrement pédagogique. Chaque épisode de la première saison parle d'au moins un sujet particulier lié à la sexualité, que ce soit les envies de chacun dans un couple (hétéro comme homosexuel), la masturbation (masculine et féminine), l'avortement, le désir, le bloquage ou même les pollutions nocturnes. Puis autour, les scénaristes évoquent des sujets plus habituels dans les films ou séries teen comme l'acceptation de soi (ce qui peut également passer par son orientation sexuelle) ou les relations parents-enfant souvent complexes.

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Pour preuve, le héros de la série joué par Asa Butterfield (Hugo Cabret) a pour parents des psychologues et il a tendance à ne pas vouloir que sa mère (Gillian "Scully" Anderson) fouille dans ses affaires, y compris pour qu'elle en tire un livre. La série s'aide également des clichés habituels du genre, y compris en prenant des acteurs parfois un peu trop vieux par rapport à l'âge de leurs personnages (même s'ils sont globalement excellents). Butterfield donne des conseils en sexologie, mais il n'est jamais passé à l'acte et n'arrive pas à se masturber. Emma Mackey joue une "fille en avance", là où Ncuti Gatwa est le copain gay du héros. Connor Swindells incarne le "bully" impuissant, qui plus est en rupture avec l'autorité paternelle (le proviseur). Il y a également les groupes qui sont loin d'être si unis que ça.

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Avec ces éléments, les scénaristes peuvent créer une galerie de personnages qui, s'ils ne sont pas tous attachants, sont au moins intéressants à suivre. En sachant que les adultes ne sont pas en reste, puisque eux aussi ont leurs petits soucis allant de la surprotection de leurs enfants à leur désintérêt quasi-total. Tout n'est pas blanc, ni noir et c'est peut-être cela qui rend Sex Education si intéressante à suivre. D'autant que la première saison ne dure que huit épisodes et que l'on a bien envie de continuer à suivre les aventures de ses personnages. Rendez-vous est pris pour la seconde.

  • Apostle (Gareth Evans, 2018). Netflix Original : oui.

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En quelques années, Gareth Evans a fait une percée impressionnante dans le cinéma indonésien. Pourtant, il est tout sauf asiatique puisqu'il vient du Pays de Galles. Installé en Indonésie depuis plusieurs années au départ pour un documentaire sur l'art-martial pencak silat, il finit par réaliser Merantau (2009), The Raid et sa suite (2011-14), des films d'action fracassants qui ont revigoré le genre depuis dix ans. Mais pas que, puisqu'il avait également signé un des segments de l'anthologie horrifique V / H / S / 2 (2013). Donc le voir partir sur un projet horrifique comme Apostle n'a rien d'étonnant. Netflix a repris en main le bébé dès mars 2017, annonçant ainsi une certaine liberté au réalisateur compte tenu du sujet, mais également une meilleure visibilité puisque l'on se souvient bien de la distribution désastreuse de The Raid 2 en France.

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Gareth Evans opte pour le film d'époque, situant l'histoire en 1905. Le récit n'est pas sans rappeler celui de The Wicker Man (Robin Hardy, 1973) où un homme est envoyé avec une mission spécifique sur une île où se trouve une secte. Si dans le premier il s'agit d'un policier partant à la recherche d'une enfant disparue, ici on suit un homme souhaitant retrouver sa soeur. Dans les deux cas, il s'agit de gens catholiques, le héros d'Apostle étant même un ancien homme de Dieu envoyé en Chine pour convertir la population locale. Quant à la secte, elle n'hésite pas à opter pour des sacrifices. Le réalisateur montre les zones d'ombre de la secte, notamment pour ce qui est de savoir qui est le véritable chef. Ainsi émerge progressivement le personnage de Mark Lewis Jones, homme en apparence aux côtés du meneur mais ayant des plans bien précis en tête.

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C'est par lui que la situation dégénère définitivement, permettant au film de devenir plus énergique, quitte à partir dans le fantastique pur. Evans instaure assez rapidement une atmosphère pesante et peu ragoûtante comme le confirme la plupart des morts du film. La palme à ce garçon dont une pointe entre dans son crâne et ressort. Evans fait assez de suggestion pour ne pas tomber dans la gratuité, mais réussit à rendre la scène radicale et glauque. En même temps, rappelons nous que dans les The Raid, des mecs finissaient criblés de balle, découpés, la tête fracassée contre des murs en plusieurs fois ou passaient par la fenêtre, quand ils n'étaient pas éjectés d'une voiture en marche. Donc le voir opter pour un traitement aussi graphiquement violent est assez logique. 

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On regrettera juste que Dan Stevens (vu dans la série Legion ou en bête dans l'adaptation live-action de La Belle et la Bête par Bill Condon) soit aussi monoexpressif. On se demande même comment son personnage fait pour survivre aussi longtemps en ayant l'air aussi suspect. Puis le délire martial peine à convaincre également. En revanche, le reste du casting est plutôt excellent.

  • La saison 1 de Kingdom (2019-). Netflix Original : oui.

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Le premier long-métrage de Kim Seong Hun How the lack of love affects two men (soit l'histoire d'un père et son fils tombant amoureux d'une même femme) aurait pu couler sa carrière, tant il fut un échec commercial retentissant en 2006. Si bien que le réalisateur devra attendre plusieurs années pour trouver les financements d'Hard Day (2014). Un polar mâtiné d'humour noir qui mettait en scène un policier camouflant le cadavre d'un homme qu'il a écrasé dans le cercueil de sa mère (Lee Sun Kyun que l'on retrouvera dans Parasite, le prochain film de Bong Joon Ho), avant d'être harcelé par un témoin. Puis il y a eu l'excellent Tunnel (2016), film n'hésitant pas à attaquer les entreprises et les politiques dans un film catastrophe où règne surtout l'humain et non le spectaculaire. Après deux métrages de cet acabit, le voir faire une série sur Netflix avait de quoi titiller l'intérêt. 

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Qui plus est en changeant à nouveau de genre, puisqu'après la comédie, le polar et le film catastrophe, il passe à la série en costumes à tendance horrifique. Il est bon de souligner que le projet n'est pas scénarisé par lui (il est le scénariste de ses trois films), mais par la dramaturge Kim Eun Hee qui a également amené le projet à Kim, après s'être au préalable associée à la plateforme. Un sujet que la scénariste connaît bien comme l'évoque Kim : "Cela faisait sept ans qu'elle avait l'idée de Kingdom. Elle avait même publié une sorte de mini BD, un petit manga sur le sujet." (*). La série se déroule durant l'ère Joséon, soit une période de l'histoire coréenne particulièrement longue, puisqu'elle va de 1392 à 1910. Etant donné que la scénariste comme le réalisateur ne précisent pas d'année spécifique, les seuls repères historiques sont symbolisés par les armes : sabres mais aussi armes à feu. 

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Dans le monde de Kingdom, le Zombie est utilisé de la même manière que chez le regretté George A Romero. Il est avant tout un reflet politique, un élément qui va servir à la critique sociale et non un simple élément de décor pour faire joli (coucou les adaptations de Resident Evil) ou une aide pour accumuler les plans gores. Toute la contamination démarre par une volonté de prendre le pouvoir en mode "sous-marin" qui va ensuite dégénérer par une population en manque de vivres, au contraire du roi, de sa famille et des nobles. Un état des lieux que va finir par découvrir le prince (Ju Ji Hoon), fugitif après que les gens au pouvoir l'ont mis à prix pour trahison. Il va ainsi devenir ironiquement le leader non-officiel d'une population qui souffre et principale victime de l'invasion zombie. 

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La scène de la forteresse fermée en pleine hystérie en est bien la preuve et n'est pas sans rappeler l'affrontement entre le quatuor planqué et les bikers de Zombie (Romero, 1978) ou la scène du ferry dans La Guerre des mondes (Steven Spielberg, 2005). Les élites (ou celles qui se présentent ainsi) sont prêtes à tout pour asseoir leur pouvoir (et ainsi survivre), quitte à laisser pour mort le peuple. Ils sont incarnés par un ministre tout sauf clair (Ryoo Seung Ryong plus convaincant que dans le film Psychokinesis), sa fille qui l'est encore moins et n'est autre que la reine (Kim Hye Jun) ou encore des juges peu scrupuleux et leurs hommes. Plus qu'horrifique, la série est avant tout politique et le réalisateur et la scénariste parviennent parfaitement à développer une crise politique et sociétale à travers un prétexte fantastique.

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C'est ce qui rend Kingdom aussi fascinante et passionnante, d'autant que son casting est irréprochable. Pour ce qui est de la réalisation, Kim ne sombre jamais dans le gore gratuit et instaure surtout un ton dramatique durant les scènes d'invasion. Ce que l'on voit n'a rien de fun. D'autant que les zombies ont leurs propres codes. Ils semblent se réveiller uniquement la nuit, apparaissent désincarnés, mais également très rapides à l'image de ce que l'on a pu voir chez Danny Boyle et Zack Snyder et vous pouvez être contaminé aussi bien par une morsure qu'en mangeant des restes d'infectés. Ce qui dans un monde où le peuple est prêt à manger tout ce qu'il trouve pour survivre devient tout de suite très problématique. D'autant que la période choisie pour planter le décor rend la tâche de les éradiquer plus difficile.

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Sans compter des excellents maquillages et un générique aux petits oignons et vous avez une des meilleures séries Netflix du moment. Le réalisateur a révélé récemment à Cinemateaser que la seconde saison était en tournage, mais il ne sera le réalisateur que du premier épisode, laissant sa place à un autre pour les cinq autres (il s'apprête à tourner son nouveau film). Reste à voir si le plaisir sera là durant la prochaine saison. A la prochaine ! 


 

* Propos issus de Cinemateaser numéro 82 (mars 2019).