"Le cinéma français c'est de la merde !", "Il a fait des films lui ? Je croyais que c'était seulement le vieux de la télévision"... Vous en avez marre d'entendre systématiquement les mêmes reproches envers le cinéma français ? Alors cette rubrique est faites pour vous. Les films français de qualité ne manquent pas, qu'ils soient des 2000's ou des 80's. L'occasion d'évoquer des films français ou réalisés par des français que j'aime à divers degrés ; ou même quelques curiosités qui mériteraient un peu plus de visibilité. En ces temps où les masques tombent, voici trois films à (re) découvrir ! 

  • Un air de famille (Cédric Klapisch, 1996)

Un air

A la base, ce film de Cédric Klapisch est une pièce à succès (1994) créée par Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri et couronnée de deux Molières (meilleurs spectacle comique et second-rôle féminin pour Catherine Frot). Un triomphe qui se confirme en 1996 avec cette adaptation cinématographique comptabilisant 2,4 millions d'entrées et 3 Césars (meilleurs second-rôles pour Frot toujours et Jean-Pierre Darroussin et scénario pour Jaoui, Bacri et Klapisch). Au passage, le casting de la pièce reprend du service comme c'était déjà le cas sur Cuisine et dépendances (Philippe Muyl, 1993), également adapté d'une pièce du duo. Tout débute sur un dîner au restaurant qui aurait dû se passer sans problème si tout ne partait pas en cacahuète. Bacri voit sa femme lui filer entre les doigts et se sent rabaisser par sa mère (Claire Maurier), qui privilégie le fils prodigue joué par Wladimir Yordanoff.

Bacri

 

Ce dernier devrait être heureux de son passage télévisé, mais culpabilise sur plein de détails futiles (la cravate, un bafouillage...). Sa femme (Frot) voudrait un voyage, mais son cadeau d'anniversaire en est très éloigné. Quant à Jaoui, elle qui semblait heureuse de dire à son frère qu'elle a envoyé chier son patron (qu'il déteste également) risque fort de passer un sale quart d'heure. Le tout devant un Darroussin amoureux de Jaoui et ne savant pas où se mettre dans un bar témoin des émotions de chacun et dont il est l'intrus entre deux feux. Un air de famille n'est pas une comédie totale et c'est peut-être ce qui fait son incroyable qualité. On rigole beaucoup devant le film et les péripéties de ses protagonistes, mais il y a une amertume qui se ressent tout le long, faites de non-dits et de problèmes familiaux qui explosent.

Frot

 

Yordanoff apparaît au premier abord sympathique, là où Bacri multiplie les colères et les frustrations. Mais plus le film avance et plus les rôles s'inversent. Le personnage de Bacri devient bien plus touchant, là où celui de Yordanoff s'avère de plus en plus méprisable. Quant à Jaoui, elle semble ne pas savoir où se positionner, cherchant une reconnaissance qu'elle n'aura visiblement jamais. Ce qui s'apparentait à une comédie aux punchlines jubilatoires (Bacri est parfait pour ça) devient progressivement un drame familial où tout explose dans un élan de tristesse. On ressort groggy du film après s'être souvent explosé les côtes. Le film a beau se dérouler quasiment dans un même décor (en dehors de quelques scènes, dont une bien cocasse avec l'ami Bacri), Klapisch ne fait pas du théâtre filmé et réussit à faire revivre la pièce avec rythme et saveur. Le tout avec un casting fantastique.

Yordanoff

Enfin comment ne pas évoquer Un air de famille sans citer cette réplique géniale prononcée par Catherine Frot : "C'est pour les enfants que c'est terrible. Heureusement qu'ils n'en ont pas." Il y a une simplicité dans le jeu de Frot à ce moment-là qui tient tout bonnement du génie comique.

  • Alexandre le Bienheureux (Yves Robert, 1968)

Alexandre

Il y a des films qui chroniquent une période spécifique, quitte à devenir datés. Puis d'autres qui sont parfaitement en écho avec des événements précis, alors même qu'ils ont été tourné bien avant. Alexandre le Bienheureux est sorti quelques mois avant les événements de Mai 68 et pourtant il est assez raccord avec l'époque. Ce qui explique surement son succès à sa sortie (2,2 millions d'entrées). A cela rajoutez que le film ne vieillit pas tant que ça, puisque ce qu'il démontre peut très bien se dérouler de nos jours dans un autre contexte. Alexandre (Philippe Noiret) est un agriculteur qui n'aime pas ce qu'il fait, mais y est contraint et forcé par sa femme (Françoise Brion). Il ne vit pas, il subit. Yves Robert montre un quotidien millimétré avec un homme malheureux qui ne demande qu'un peu de calme.

Noiret

Même une source de bonheur comme un chien lui est interdit. Puis arrive un élément perturbateur et tout ce monde s'effondre. Dès lors, Alexandre fait ce qu'il veut et celui qui rêvait de se reposer à sa guise ne va pas se faire prier. Pourtant son cas fâche, car les autres villageois ne peuvent pas se permettre de faire comme lui. Car les autres s'aperçoivent également que ses récoltes aident grandement le coin. Mais aussi que son entreprise vaut de l'or. Yves Robert part alors clairement dans la fable avec l'homme que tout le monde envie, car il symbolise ce qu'ils voudraient être et est aussi un héros libre. Ils essayeront tous de le déloger tels des guerriers des temps modernes (dont Pierre Richard fusil en mains), ils reviendront tous impuissants sous les aboiements du meilleur ami de l'Homme.

Chien

Le final est d'ailleurs assez génial, car on voit que certaines personnes cachent bien leur jeu et qu'il suffit de peu pour que leur attitude change. En plus de montrer une vision du mariage particulièrement toxique (l'engagement c'est bien, sauf quand il y a trop de limites). Robert s'amuse de la situation générale, montrant un village prêt à tout pour garder sa poule aux œufs d'or active, quitte à s'enfoncer dans le ridicule ou de tourner un peu trop autour sans devenir suspect. Philippe Noiret incarne parfaitement ce sommet de bonhomie, symbolisant une liberté perdue puis retrouvée. On ne peut que facilement s'identifier à lui, l'homme tranquille idéal ne jugeant personne (au contraire des autres justement). Ou l'art de prendre la vie du bon côté, un aspect dont rêvait beaucoup de monde en 1968 et tout autant de nos jours.

  • L'Alpagueur (Philippe Labro, 1976)

Alpagueur

Philippe Labro a eu plusieurs vies : présentateur (généralement le dimanche en deuxième partie de soirée sur la 8), romancier, parolier (Oh ma jolie Sarah pour Johnny Hallyday notamment) et même réalisateur. Une dernière carrière parfois un peu trop oubliée au regard des dits films. Ce n'est pas la première fois que Labro tournait avec Jean-Paul Belmondo, mais contrairement à l'époque de L'Héritier (1973), l'acteur est désormais producteur de ses films. De même, c'est la période où il commence à cumuler les rôles d'hommes d'action et L'Alpagueur ne dérogera pas à la règle. Il incarne un chasseur de primes sur diverses missions, s'attaquant aussi bien à des policiers corrompus qu'à du gros gibier. Ce dernier n'est autre que l'Epervier incarné par Bruno Cremer. Comme sur Le Marginal (Jacques Deray, 1983) avec Henry Silva, le duel Bebel / Cremer se fait à distance avant le grand final avec son lot d'intermédiaires liquidés. Ce qui permet de bien cerner les deux adversaires.

Bebel

L'Alpagueur est un type solitaire multipliant les traques diverses avec une facilité déconcertante. Néanmoins, la relation qu'il entretient avec le complice de Cremer (Patrick Fierry) montre qu'il n'est pas qu'une machine à tuer et il lui sauvera plusieurs fois la mise au cours du film. Le final ira d'autant plus dans ce sens, montrant que son attachement pour le gamin n'était pas feint. L'Epervier est tout le contraire : il se sert de ses jeunes complices (et même plus si affinités au vue de certains aspects sous-entendus) et les dessoude une fois qu'il a fini avec eux. Son but ? Passer totalement incognito aux yeux de tous, quitte à tuer le plus de témoins sur son chemin. Cremer apparaît même par moments comme un sacré prédateur, s'amusant avec sa proie jusqu'au bout.

Cremer

 

L'affrontement entre les deux tueurs n'en sera que plus intéressant. Même si l'humour est là, les victimes s'accumulent sur leur chemin notamment lors d'une belle fusillade dans une auberge (ce qui ne manquera pas de rappeler le Guet Apens de Sam Peckinpah sorti quatre ans plus tôt). Belmondo et Cremer sont convaincants et tout en retenue, le premier étant loin de partir dans certains aspects cabotins de son jeu habituel de l'époque. Comme pour aller dans le sens du récit, L'Alpagueur se déroule dans une ambiance brumeuse, l'éclaircie étant rare. Un aspect grisâtre qui correspond parfaitement à un film d'action un peu à part pour Bebel, le genre où il ne sortira pas une multitude de punchlines. La non-présence de Michel Audiard (qui signera bons nombres de dialogues pour l'acteur par la suite) au scénario tend à le confirmer et ce n'est pas un mal.

Jeune

L'Alpagueur ne fut pas un énorme succès (1,5 million de spectateurs) et ce n'est pas forcément un des films les plus connus de Bebel produits durant les 70's. D'ailleurs, même Labro n'est pas totalement convaincu de son film. Néanmoins, on lui préféra largement ce cru au bordélique Incorrigible (Philippe de Broca, 1975) sorti quelques mois plus tôt.

Violent

A la prochaine !