"Le cinéma français c'est de la merde !", "La France ne sait pas adapter ses oeuvres, encore moins parler de son histoire"... Vous en avez marre d'entendre systématiquement les mêmes reproches envers le cinéma français ? Alors cette rubrique est faites pour vous. Les films français de qualité ne manquent pas, qu'ils soient des 2000's ou des 80's. L'occasion d'évoquer des films français ou réalisés par des français que j'aime à divers degrés ; ou même quelques curiosités qui mériteraient un peu plus de visibilité. En ces temps d'oeufs de Pâques, voici trois films à (re) découvrir ! 

  • Un condé (Yves Boisset, 1970)

Condé

Michel Bouquet vient de nous quitter et laisse derrière lui un sacré palmarès. Made in France lui rend hommage cette semaine à travers deux de ses films phares. Le cinéma français ne manque pas de films polémiques pour diverses raisons : le sexe, la violence, parfois les deux en même temps et aussi certains sujets sensibles. Si aujourd'hui il n'est pas difficile de montrer des policiers corrompus jusqu'à la moelle ou ayant des méthodes peu catholiques, Yves Boisset l'avait appris à ses dépends au début des 70's. Censé s'appeler Le condé à la base, le titre a dû être changé et une fois le film terminé, il est renvoyé en séance plénière notamment à cause de la réaction du ministre de l'intérieur de l'époque, Raymond Marcellin.

Torture

 

Ce dernier n'apprécie pas du tout la vision donnée de la police et le ministre des affaires culturelles Edmond Michelet se rajoute à la fête en ne signant pas le visa de censure à la date donnée. Des coupes sont alors demandées au réalisateur. S'il refuse durant un temps, Boisset doit bien s'y mettre afin que son film ne soit pas interdit. Des dialogues sont ainsi modifiés et une scène d'interrogatoire musclée est retournée pour être moins radicale (l'originale sera présente dans le montage italien, le film étant une coproduction franco-italienne). Par la même occasion, la productrice Véra Belmont est condamnée pour avoir laisser son fils jouer dans la scène où Rufus se fait tabasser par Michel Bouquet. La DDASS ne voulait pas que cela arrive, malgré la présence d'un huissier sur le tournage pour éviter tout problème psychologique pour le petit. Cela ne sera visiblement pas assez.

gosse

Le film sort enfin le 11 octobre 1970 avec une interdiction aux moins de 13 ans et comme un aveu d'échec pour le gouvernement français, Un condé fut un petit succès avec 1,3 million d'entrées. Néanmoins, le film restera peu montré par la suite à cause de problèmes entre la productrice et l'auteur du roman Pierre Lesou. Il faudra attendre ces dernières années pour que le film soit remis en lumière en vidéo comme à la télévision (Arte l'a diffusé il y a quelques mois, signant une audience d'1,4 million de téléspectateurs). Un condé est un film toujours aussi violent de nos jours et il ne plaira pas à tout le monde. Le personnage de Michel Bouquet ne représente pas la police entière. En revanche, sa hiérarchie symbolisée par Adolfo Celi est au courant de ses méfaits et le laisse faire.

Celi

 

C'est ce type d'aspect qui avait posé problème avant la sortie du film et même si cela a été allégé au montage, Celi apparaît comme la figure d'autorité compréhensive, quitte à appliquer la loi comme ça l'arrange. Bouquet apparaît plus froid que jamais, son personnage étant comme mort à l'intérieur depuis la mort de son ami (Bernard Fresson). Sa vengeance n'en sera que plus impitoyable, faisant parler aussi bien la poudre que ses poings. Face à lui, des adversaires pas prêts de s'en remettre et pensant vainement s'en sortir face à un policier (Michel Constantin l'apprendra à ses dépends). Mais est-il rassasié pour autant ? Est-ce que cette vengeance lui fait tant du bien que ça ? La dernière partie y répondra à sa manière, notamment lorsqu'il sera confronté au regard d'un enfant. Si la partie policière n'est pas tendre, la scène où Françoise Fabian se fait tabassée n'est pas triste non plus et impressionne par son degré de violence gratuite. 

François

Un condé n'a donc pas volé sa réputation de film polémique, montrant un aveu d'échec. Les policiers du film sont incapables de faire appliquer la loi avec leur plaque et partent dans les excès pour assouvir leur soif de justice. Boisset montre également un système bouffé de l'intérieur où les gangsters ont les clés de la ville, se faufilant partout tels des parasites. Dès lors, l'engrenage est parfait et la défaite assurée à tous les niveaux, y compris pour ceux qui veulent être éloignés de tout cela.

  • Les Misérables (Robert Hossein, 1982)

Tournage

Les Misérables est un des romans les plus populaires de Victor Hugo (1862) et aussi un de ses plus adaptés, que ce soit en France ou à l'international jusqu'à tout récemment (la mini-série de 2018 produite par la BBC). La même histoire évoquée moult fois, de diverses manières possibles (adaptation littérale ou musicale). Le principal aspect qui fait que l'on se souvient de telle ou telle adaptation est en fait le casting. Autant dire que l'adaptation de Robert Hossein avait de quoi faire : Lino Ventura en Jean Valjean, Jean Carmet et Françoise Seigner en Thénardier, Michel Bouquet en Javert, Evelyne Bouix en Fantine, Christiane Jean en Cosette et même des guests comme Roger Hanin, Emmanuel Curtil, Denis Lavant ou Paul Préboist.

Javert

De même, le film est une entreprise colossale, budget équivalent à celui de Tess de Roman Polanski (soit une bonne cinquantaine de millions de francs à l'époque, ce qui revient à environ 11 millions d'euros visiblement). Un budget qui ne se voit pas toujours dans la réalisation du film, Hossein optant pour une réalisation très classique durant une bonne partie du film. En revanche, il se lâche dans la partie se déroulant durant l'insurrection républicaine de juin 1832. Hossein signe une bataille sanglante, n'ayant pas peur de montrer des morts en pagaille (du côté de l'autorité comme des manifestants) avec bons nombres de ralentis. Ce qui fait un peu penser à ce que fera Laurent Boutonnat sur le dyptique clippesque Libertine / Pourvu qu'elle soit douce (1986-88). Les Misérables gagne donc de l'ampleur vers son final, ce qui ne l'empêche pas d'être une adaptation fidèle et passionnante.

uerre

D'autant que le casting est également une des forces du métrage. Ventura est incroyablement charismatique en Valjean, rôle qu'il avait initialement refusé car il ne voulait pas passer après de grandes stars l'ayant incarné et qu'il ne voulait pas faire de films à costumes. A force d'insistance, Hossein avait fini par le convaincre et l'acteur s'est véritablement investi dans son rôle, ce qui se ressent à l'écran. Les Misérables sera un succès avec 3,8 millions d'entrées et la preuve qu'Hossein avait bien fait de parier sur Ventura. En sachant qu'il existe deux versions : la version cinéma déjà conséquente de 3h40 et la version télévisée coupée en quatre parties pour un total de 4h10.

  • Le huitième jour (Jaco Van Dormael, 1996)

Huitième

Le belge Jaco Van Dormael a réalisé peu de longs-métrages, souvent à cause de projets longs à concrétiser (l'ambitieux Mr Nobody en particulier) ou qui n'ont jamais vu le jour (il a essayé durant un temps de produire une adaptation de Tintin tournant autour de la relation entre le petit reporter et son ami Tchang). Son film le plus connu à ce jour est accessoirement celui qui a eu le plus de succès (3,6 millions d'entrées en France, pays qui a coproduit tous ses longs). Il est aussi un film marquant dans la représentation des personnes atteintes de trisomie 21, puisque Van Dormael met en avant ces personnes tout le long du film sans les juger. Le jugement vient en fait des gens qui les entoure. C'est d'ailleurs par eux que la violence arrive.

Philippe

 

Psychologique principalement, puisqu'il y a un rejet de ces personnes dans la société. Le port d'une paire de lunettes change subitement le point de vue de quelqu'un. Comme des gens membres de la même famille ne veulent pas s'en occuper, la personne handicapée étant évoquée comme un poids potentiellement insurmontable. Dès lors, difficile de ne pas avoir de l'empathie pour George, magnifiquement interprété par Pascal Duquenne. Soit quelqu'un qui veut juste vivre sa vie librement. En comparaison, le personnage de Daniel Auteuil veut faire croire que tout va bien alors qu'il est au fond du gouffre. Harry est un banquier dont la journée se résume à un réveil où il se dit que tout va bien dans le miroir, aux bouchons dus aux éboueurs, aux rendez-vous identiques où il radote le même discours et la solitude une fois à la maison.

Auteuil

 

Il est peut-être le meilleur dans son métier, mais il n'est plus le chef de famille idéal depuis longtemps. La rencontre entre cet être dépressif et potentiellement suicidaire (cf la scène où il essaye le pistolet) et un autre qui ne demande qu'à exploiter sa joie n'en devient que plus explosive. Auteuil devient alors le témoin des discriminations faites à George et ses camarades et il apparaît médusé au même titre que le spectateur. Il aura beau faire ce qu'il peut pour sauver les meubles, rien n'y fera. Seuls les enfants sont cordiaux avec lui et ils apparaissent même comme la voix de la raison lorsqu'Harry s'en prend à sa femme (Miou Miou). De même, la relation entre les deux personnages est si forte que les deux s'ennuient l'un sans l'autre. On voit que l'impact de leur rencontre influence leur quotidien, qu'il y a un manque.

Déprime

 

Le huitième jour dure presque deux heures en présentant au final un quotidien banal ou d'une simplicité incroyable avec deux types devenant les meilleurs amis du monde. Deux êtres en souffrance (George est inconsolable depuis la mort de sa mère, Harry se bat contre ses démons) qui se rencontrent au bon moment. La scène des feux d'artifices n'est d'ailleurs pas sans faire penser à celle d'Un singe en hiver (Henri Verneuil, 1962), autre film avec un duo d'hommes perdus. Ce qui n'empêche pas Van Dormael de jouer avec les effets-spéciaux pour montrer une coccinelle prenant son envol à l'image de la feuille de Forrest Gump (jusqu'à l'ironie de la boîte de chocolat), un avion fonçant vers la caméra ou Luis Mariano parlant à George dans de purs moments de rêverie. Une imagerie qui entre en contradiction avec la grisaille du quotidien d'Harry et la scène de suicide en temps réel absolument terrible car réaliste.

Mariano

Van Dormael accouche donc d'un film particulièrement émouvant et qui prend véritablement aux tripes sur un grand nombre de scènes. Le spectateur en ressort groggy sur un playback de Maman la plus belle du monde (Mariano, 1958), avant un écho à l'ouverture du film avec les rôles inversés (Auteuil remplace Duquenne en voix-off). Il se souviendra également longtemps de ce duo atypique dont le prix d'interprétation commun à Cannes n'a pas été volé.

Dquenne

A la prochaine !