"Le cinéma français c'est de la merde !", "Les films de genre n'existent pas en France ou alors ce sont des copies des ricains"... Vous en avez marre d'entendre systématiquement les mêmes reproches envers le cinéma français ? Alors cette rubrique est faites pour vous. Les films français de qualité ne manquent pas, qu'ils soient des 90's ou des 2010's. L'occasion d'évoquer des films français ou réalisés par des français que j'aime à divers degrés ; ou même quelques curiosités qui mériteraient un peu plus de visibilité. En ce 31 octobre, voici trois films à (re) découvrir !

  • Un chien andalou (Luis Bunuel, 1929)

Luis Bunuel a beau être né en Espagne, une bonne partie de sa filmographie est française et son premier court-métrage en est bien la preuve. Assistant-réalisateur sur deux films de Jean Epstein (Mauprat et La chute de la maison Usher en 1926 et 1928), le futur réalisateur de Belle de jour se lance avec Salvador Dali dans un court lié à leurs rêves. Le premier avait rêvé d'un nuage coupant la lune, puis d'un œil fendu par une lame de rasoir. Le second avait imaginé des fourmis sortant d'une main. Ni une, ni deux, le duo avait trouvé deux des plans les plus iconiques du film, mais aussi de leur époque. Si ce genre de plans est courant de nos jours, notamment depuis l'explosion du gore dans les 50's, en revanche tout cela était nouveau en 1929 et force est de constater que cela fonctionne toujours aujourd'hui.

Main

Que ce soit les effets-spéciaux qui tiennent bien la route ou l'impact graphique des plans. Il en est de même pour le dernier plan du film, sinistre au possible, ou ce personnage dégommé par une voiture devant un Pierre Batcheff tout sourire. On peut en dire autant de tout ce passage où Simone Mareuil est pourchassée par Batcheff, renvoyant directement au thriller avec la victime et l'amant revanchard / tueur. Mais contre-toute-attente, Un chien andalou n'est pas un film narratif. Il est ponctué de scénettes qui semblent faire sens seules, mais pas forcément pour former un tout cohérent. Mais est-ce un problème ? Non car Un chien andalou fascine durant plus de vingt minutes. L'influence de Dali explose d'ailleurs à coups de pianos remplis à ras bord d'allusions à son travail (les ânes morts, la religion, la bourgeoisie).

Pinao

Un pur cadavre exquis où le duo s'alimentait d'idées diverses pour créer leur scénario sur six jours, avant un tournage au Havre et aux studios de Billancourt. Qu'importe la signification des différents éléments ou de comprendre ce qu'il se passe à l'écran. Il n'est parfois pas nécessaire d'avoir tous les éléments en main pour se laisser prendre au jeu. Comme quelques images iconiques permettent à un film de devenir important dans la période où il a été créé. Un chien andalou a été aimé en son temps et continue de traverser les époques avec saveur.

  • La main du diable (Maurice Tourneur, 1943)

Main du

Un peu d'histoire. Non la France n'a pas arrêté la production de films durant l'Occupation allemande. De même, il n'était pas forcément question de films de propagande. C'est même à cette époque que le cinéma français a cumulé pas mal de films fantastique à l'image des Visiteurs du soir (Marcel Carné, 1942) ou de La main du diable. Ce dernier est produit par la Continental, studio financé par les nazis mais de droit français à l'initiative de Joseph Goebbels, avant d'être dirigé par Alfred Greven. Les allemands ne veulent pas d'allusions à la guerre, à l'Occupation et à ce qui se passe dans le monde. Ils n'en auront pas, même si certains s'amuseront à quelques allusions subtiles qui passeront entre les mailles du filet. La main du diable est adapté librement d'une nouvelle de Gérard de Nerval (La main enchantée, 1832) par Jean-Paul Le Chanois (communiste et juif sous prête-nom à l'époque) et renvoie également au mythe de Faust.

Pacte

 

Le héros (Pierre Fresnay) se voit ainsi proposer un élément lui permettant d'obtenir le succès qu'il n'a pas (ici le succès en peinture, en société et avec les femmes). Sauf qu'il y a toujours les inévitables contreparties. Le héros devient paranoïaque, comprenant rapidement qu'il y a un truc qui ne va pas comme l'attitude des gens. Ainsi, la femme qu'il aime (Josseline Gaël) s'avère exécrable avec lui à leur premier rendez-vous, mais  l'impact de la main se fait sentir quand ils se retrouvent, puisqu'elle s'avère bien plus aimable. Evidemment plus le film avance et plus le dilemme augmente avec un petit homme chauve (Pierre Palau) revenant à la charge.

Couple

 

A chaque fois que le héros s'éloigne de la main, l'être aimé s'en va à sa manière et l'amour n'est plus là (mais a-t-il seulement réellement existé ?). La main du diable joue pas mal sur les allusions et il ne sera jamais dit clairement que le petit homme chauve est le Diable. Au pire un être diabolique qui se joue du héros en lui demandant de l'argent pour qu'il retrouve son âme. Plus les jours passent, plus l'addition devient salée et Maurice Tourneur (père de Jacques qui connaissait alors un succès fulgurant aux USA) s'amuse à tirailler son héros avec des cartons différents aux sommes envahissantes. Le surnaturel est omniprésent dans le récit, mais Tourneur montre au final peu de fantastique en dehors de la main qui bouge (celle de Jean Devaivre, assistant-réalisateur et un peu plus sur le film) et de la rencontre entre les héros et les détenteurs précédents.

Carton

 

La chute est toujours la même (le héros vend son âme et une erreur le mène vers la mort) quelque soit l'époque et le spectateur apprendra enfin d'où vient la fameuse main. Le cadre dans lequel se déroule le film dans le présent n'est pas sans rappeler l'impayable L'auberge rouge (Claude Autant Lara, 1951), lui aussi film à suspense se déroulant dans une auberge éloignée. Cet éloignement de la ville a une signification spécifique et sert également à montrer l'isolement inévitable du héros. Une bête traquée essayant de se racheter une conduite brillamment incarnée par Pierre Fresnay. Face à lui, Pierre Palau s'avère être impitoyable et génialement fourbe. 

mONTAGNE

La main du diable est donc un grand film fantastique, réadaptant un mythe archi-connu à sa manière et en gardant le spectateur en haleine. De plus, bien que datant de 1942, le film s'avère aussi moderne que les Universal monsters des 30's. Il n'est donc pas question d'un film époque, mais d'un film pouvant se situer à n'importe quelle période. Ce qui le rend indéniablement intemporel et incontournable.

  • Les raisins de la mort (Jean Rollin, 1978)

Raisins

Quand on parle de fantastique et d'horreur à la française, on évoque souvent la french frayeur des 2000's, Christophe Gans ou Georges Franju, mais les amateurs de bis français vous citeront volontiers Jean Rollin. Figure souvent méprisée à une époque, voire encore maintenant (sa non-citation aux César 2011 au moment de l'hommage aux morts a fait grincé des dents), Rollin a tout de même un statut culte alimenté par des amateurs de nanars, mais aussi par de véritables passionnés prêts à défendre son œuvre envers et contre tous. La preuve avec Les raisins de la mort qui est certainement son film le plus connu. A l'époque, le réalisateur enchaîne les films x suite à l'échec de Lèvres de sang (1975). Les producteurs Jean-Marc Ghanassia et Claude Guedj viennent le chercher pour faire un film dans la mouvance de La nuit des morts-vivants (George A Romero, 1968).

Mort

 

Curieusement, Rollin n'aime pas trop le zombie à la Romero et plus amusant encore, il va plus dans le sens de sa Nuit des fous vivants (Romero, 1973) avec ce produit toxique présent dans l'eau et rendant les gens dangereux. Ici c'est un peu la même chose, mais avec des pesticides et l'un des mets favoris du Français : le vin. Cet aspect du scénario est d'ailleurs son point fort, car il peut être considéré comme visionnaire. Car parler des pesticides dans les 70's était un peu moins évident qu'aujourd'hui et le film s'avère convaincant sur le sujet. On y croit et c'est ce qu'on peut attendre d'un tel concept. D'autant plus que Rollin s'en amuse en montrant que certaines femmes sont moins impactées physiquement par le virus, à l'image de Brigitte Lahaie qui donne de sa personne (quitte à prendre un sacré coup de froid, les conditions météorologiques étant glaciales).

Malade

Autant dire que le film est sans pitié envers les femmes, les hommes contaminés les liquidant à coup de fourche quand ce ne sont pas des décapitations. Une scène assez crue, cruelle (on parle du meurtre d'une aveugle) et détonante dans un film qui reste tout de même soft dans l'ensemble. Disons que même pour l'époque, les italiens Lucio Fulci et Dario Argento étaient plus radicaux. L'interdiction aux moins de 18 ans semble plus due à son époque et s'avère désormais peu envisageable. Soulignons que la plupart des maquillages sont plutôt réussis avec une dégradation progressive de la peau, sous forme de pustules et autres joyeusetés (donc rien à voir avec Le lac des morts-vivants du même Jean Rollin). Les soucis des Raisins de la mort sont en revanche divers. La postsynchronisation laisse souvent à désirer, le jeu varie également d'un acteur à l'autre.

Aveugle

Il peut autant se passer beaucoup de choses que rien du tout, rendant le rythme du film un peu particulier. On voit que le budget n'est pas toujours au rendez-vous avec ces explosions où on ne voit généralement pas les victimes ou alors sous forme de cadavres bien après l'action. Pourtant pas faute d'en montrer pas mal une fois l'héroïne en compagnie du duo de gars fort sympathiques. Mais tout cela n'empêche pas Les raisins de la mort d'être un film franchement sympathique et en soi tout à fait recommandable. Le film peut être vu comme un des premiers films d'infestés du cinéma, ce qui lui donne un statut d'œuvre importante. Il permettra également à Brigitte Lahaie de s'orienter progressivement vers le cinéma traditionnel (parfois devant la caméra de Rollin), d'autant plus qu'elle s'avère plutôt convaincante en amatrice de feu de camp.

Lahaie

 

Marie-Georges Pascal ne s'en sort pas trop mal non plus, semblant croire le plus possible en son personnage. Rôle qui offre une fin surprenante à un film d'horreur plein de surprises.

Marie

A la prochaine !