Analyse d'un paumé
Années 50. Un homme ivre et sans repaire s'allie rapidement à un gourou de plus en plus influent...
The Master (Paul Thomas Anderson, 2012) revient de loin. Projet initialement lancé chez Universal, The Master a alors pour acteurs principaux Jeremy Renner et le regretté Philip Seymour Hoffman en gourou. Mais le sujet fait peur au studio et pour cause, il décrit une secte assez proche de la scientologie et Hoffman serait une pastiche de Ron Hubbard, chef fondateur de la secte. Comme sur plusieurs projets que le studio a laissé tomber (au hasard : Tintin, Gravity...), Anderson va finalement chez le petit producteur indé influent Annapurna, avant d'être distribué par l'impitoyable Harvey Weinstein. Si Renner ne suit pas, cela permet à Joaquin Phoenix de faire un come-back retentissant avec nomination aux Oscars et un prix d'interprétation à Venise partagé avec Hoffman. Le genre de retour en grâce que l'on espérait beaucoup, Phoenix étant à l'image de son regretté frère River un des meilleurs acteurs de sa génération.
(attention spoilers) On retrouve ici l'acteur plutôt amaigri, voire à la limite de l'anorexie. On voit ici toute la maigreur engendrée par la guerre et son manque cruel de nourriture. De plus, le personnage se nourrit à l'alcool, ce qui intensifie le côté à-côté-de-la-plaque de sa situation. Une sorte de vagabond sans but, ne pensant qu'à de possibles coucheries qu'il pourrait faire (même hypnotisé ou influencé par le gourou) et agit de manière impulsive. C'est ce qui arrivera quand il attaquera un homme qu'il devait photographier et qu'il se mettra à fuir subitement devant l'impuissance probable qu'il peut avoir devant des agents de sécurité. Au final, c'est un homme qui n'évoluera probablement jamais et subit ses propres pulsions sans s'en rendre compte. Cela passe par le sexe, la violence... On le voit une nouvelle fois lorsqu'il voit toutes les femmes nues lors d'une séquence, ce qui donne un tour de force mémorable (Anderson filme un avant et après nudité absolument percutant). Au final, le personnage est un véritable cas psychiatrique à lui tout seul et dans son expérience, il ne sera pas plus aidé par le gourou incarné par Hoffman. Il était un vagabond autrefois, il le restera à la fin.
Néanmoins, un léger changement se fera puisqu'il deviendra un peu plus mature. Ce qui ne l'empêchera pas de revenir à la case départ. Le gourou est montré dès ses premières apparitions comme un homme sûr de lui et se sentant capable de s'attaquer à n'importe quel patient. Sauf que sa manière de faire n'aidera pas son patient, confortant qu'il est peut-être tombé sur une anomalie. Néanmoins, le fait qu'il revienne au bercail permet de voir que le bonhomme est suffisament impressionnant pour pouvoir donner une forme d'addiction. On peut le voir avec l'ascension fulgurante de Tom Cruise dans la scientologie, devenant ni plus, ni moins que le grand manitou, voire la carte de presse de la secte. Quant au personnage d'Amy Adams, on peut la voir comme une sorte de bras-droit plus que comme une simple épouse. A eux deux, ils forment un couple charismatique et s'imposant de plus en plus, fort de liens précieux avec certains milieux aisés. Le rythme quelque peu lent ne plaira peut-être pas à tout le monde et on a connu Anderson plus inspiré. Reste qu'il brosse un portrait d'une certain Amérique paumée (ce qu'il adore faire) et une psychanalyse qui au final ne mènera à rien. (fin des spoilers)
Paul Thomas Anderson nous revient fièrement avec un film noir sur l'âme humaine et permet à Joaquin Phoenix de revenir de manière fracassante.



