Le retour du guerrier
Jason Bourne arpente la Grèce avant de sortir à nouveau de sa retraite. Entre la CIA toujours à ses trousses et des vérités qui dérangent, Bourne va subir une nouvelle chasse à l'homme à travers l'Europe...

Nous avions quitté Jason Bourne dans les eaux troubles de l'Hudson en l'an 2004, sa quête de mémoire terminée. Paul Greengrass en était resté là, tout comme Matt Damon laissant le soin aux producteurs de continuer la saga Bourne sans son ingrédient principal. Une bêtise qui a donné lieu à un spin-off de sinistre mémoire et que tout le monde a déjà oublié à juste titre. Une suite à The Bourne Legacy (Tony Gilroy, 2012) fut pourtant évoquée pendant un temps, certains espérant vainement un crossover avec Bourne et Aaron Cross, le personnage joué par Jeremy Renner. Justin Lin est même évoqué pour le réaliser, avant qu'il ne se retrouve sur la seconde saison de True Detective (2015), puis Star Trek Beyond (2016). L'annonce finit par tomber en septembre 2014 : Paul Greengrass revient sur la franchise avec Matt Damon dans ses bagages. Le projet de suite au spin-off tombe à l'eau aussi sec, laissant place à un nouvel opus des aventures de Jason Bourne. Cette fois-ci, Paul Greengrass laisse de côté Tony Gilroy, fort de diverses divergentes au cours de la production des deux films qu'il a réalisé. Il scénarise le film en compagnie de Christopher Rouse, monteur de longue date de la franchise, preuve que le réalisateur n'est pas revenu pour rien sur la franchise qu'il a popularisé (malgré les critiques au sujet de sa réalisation forte en shaky-cam).
Relancer une franchise comme celle de Jason Bourne était risqué et on l'avait déjà remarqué sur The Bourne Legacy. Bourne a retrouvé sa mémoire et il n'est pas question de refaire la même erreur que le film de Gilroy en remettant l'action durant un même récit (*). D'autant plus que l'absence (prolongée) de Bourne permet d'explorer de nouvelles pistes. A commencer par un monde de plus en plus touché par le terrorisme et l'hyper-sécurisation de la CIA régulièrement relayées, notamment par le lanceur d'alerte Edward Snowden. The Bourne Legacy n'ayant fait que raconter la même chose que ses prédécesseurs, il n'avait aucun regard nouveau sur la franchise, là où ce nouvel opus peut aller vers quelque chose de plus pertinent. (attention spoilers) Les années ont passé, Bourne n'est désormais plus qu'un fantôme qui réveille les peurs les plus anciennes des patrons des services secrets. Treadstone n'est plus, mais les restes sont toujours là, enfouis sous le tapis et n'attendant qu'un petit coup de pouce pour exploser en pleine figure de leurs instigateurs. En cause des responsables (symbolisés par Tommy Lee Jones) toujours en place et ce malgré les casseroles, appuyant de leur présence pour faire des coups en douce. Pour preuve, l'intrigue même ne tourne pas tant autour de Jason Bourne que du jeune PDG d'une boîte lançant un nouveau moyen de stockage. Bourne n'est qu'un fantôme qui passe, servant de diversion pour la CIA pour ne pas montrer le réel problème à suivre à tout le monde.

Par cette sous-intrigue devenant intrigue même, Greengrass et Rouse font directement allusion au récent problème qu'ont eu les services du renseignement américain. Pour cause, Facebook, Apple ou encore Google ne veulent pas divulguer des informations sur la vie privée de leurs utilisateurs, y compris dans des affaires criminelles. Une situation qui n'a pas toujours été la même autrefois. Greengrass peut utiliser avec ce type d'affaires un véritable boulevard en ne citant jamais ces fameuses entreprises, tout en y faisant directement allusion. Jason Bourne ayant été malgré lui un lanceur d'alerte comme Snowden, il n'y avait pas grand intérêt à revenir sur cette affaire, alors qu'ici le propos s'avère pertinent et d'actualité. D'autant plus quand l'on parle de contre-espionnage. En soi, le personnage particulièrement trouble incarné par Alicia Vikander (et qui n'a pas révélé toutes ses cartes) représente la nouvelle forme d'attaque que la CIA redoute (d'autant plus depuis Snowden) : la cyber-criminalité. Alors même que la CIA utilise des données allant à l'encontre de la vie privée de ceux qu'elle est censée défendre. Un constat que l'on pouvait déjà voir avec les manigances de Noah Vosen (David Strathairn) dans La vengeance dans la peau (Greengrass, 2007) et décuplé ici à travers ce réseau social qui fait tant peur à la CIA.
De même, par le biais du personnage de Vincent Cassel, Greengrass interroge sur l'après-Bourne. Ses divulgations ont compromis plusieurs agents sur le terrain et Asset en faisait partie. L'occasion d'une vengeance évidente, Bourne devenant à ce stade une cible à abattre en particulier. Un point de vue intéressant, prouvant que même dans sa bonne action, Bourne a entraîné des dommages collatéraux. Bourne lui-même est devenu une ombre, agissant à la recherche d'autres souvenirs et voyant à nouveau que ceux qui le suivent finissent entre quatre planches. Il est voué à être seul et à agir seul, ne pouvant faire confiance en personne comme le confirme le final. La réalisation posera toujours autant de problèmes, les non-amateurs de la shaky cam selon Greengrass gueulant à la lisibilité. On leur dira toutefois que la réalisation de ce film est nettement plus fluide que sur les précédents opus, bien plus maîtrisée aussi que toutes les productions hollywoodiennes ayant utiliser ce style à outrance à la suite de La mort dans la peau (Greengrass, 2004). A l'image des Transformers (Michael Bay, 2007-) ou du "Bourne like" Safe house (Daniel Espinosa, 2012). Si la scène à Athènes se révèle bien stressante, la poursuite à Las Vegas est particulièrement spectaculaire et s'avère un morceau de bravoure digne de la course dans La mort dans la peau. (fin des spoilers)
Jason Bourne revient tel un seigneur dans le cinéma d'espionnage, évoquant une actualité brûlante avec pertinence.
* Pour rappel, le film de Gilroy se déroulait en même temps que La vengeance dans la peau, qui lui-même se déroulait entre les deux dernières scènes de La mort dans la peau.

