Cuvée Farmer
Dans la Cave de Borat, il a souvent été question de clips-musicaux. Ceux de Michael Jackson, les réalisations de Spike Jonze, Michel Gondry, David Fincher, Francis Lawrence, Joseph Kahn et bien d'autres. Mais une artiste majeure n'a jamais été évoqué jusqu'à présent dans cette rubrique : Mylène Farmer. Gloire nationale par excellence, la chanteuse s'est imposée très rapidement comme l'équivalent féminin et francophone de Jackson, imposant un univers visuel indéniable à travers des clips d'une certaine ambition et aux budgets dignes de ce nom. En cette fête de la musique, il était temps de lui rendre l'hommage qu'elle mérite. Si je ne suis pas un fan inconditionnel de l'artiste, Farmer m'a toujours été sympathique et j'aime beaucoup certaines de ses chansons comme ses clips en général. Je ne les évoquerai pas tous (certains n'étant pas très intéressants pour tout dire), mais voici un petit tour d'horizon de ses créations.
La carrière de Mylène Farmer dans la musique et le clip est évidemment liée à Laurent Boutonnat, compositeur d'un grand nombre de ses chansons, collaborateur artistique sur ses séries de concerts et réalisateur de ses clips les plus célèbres. Boutonnat en fera même l'héroïne de son second long-métrage Giorgino (1994), film cher (l'équivalent d'un peu plus d'1 million d'euros de budget) qui s'est pris un sale bide commercial dans les dents (60 111 entrées). Leur collaboration débute en 1984 suite à un casting. Il cherche une voix pour chanter la chanson Maman a tord et finit par tomber sur la chanteuse. Elle était alors mannequin et actrice (elle a été au Cour Florent et était apparue dans Le dernier combat de Luc Besson) et Maman a tord sera sa première chanson, doublé d'un succès.
Mylène Farmer et Laurent Boutonnat.
Le clip de Boutonnat s'avère assez simple, mais aussi étrange. Fond noir avec des étoiles, Mylène Farmer en nuisette et des enfants devant une lumière surexposée, des arrêts sur image, Sigmund Freund ouvrant et fermant le clip... Il se dégage un côté atypique avec ces enfants souvent immobiles ou sans réaction et Farmer se retrouve avec de multiples facettes : tantôt amusée, tantôt triste, manifestante puis plat d'un dîner. Pour ses débuts, Farmer suscite déjà la polémique, certains y voyant des allusions à l'homosexualité malsaines. En sachant que cela aurait pu être encore plus le cas si Boutonnat avait réalisé son premier traitement. Il montrait Farmer en hôpital psychiatrique face à des nonnes la poussant au suicide. La maison de disques refusera ce scénario, tout comme son budget et le film ne sera produit que pour 5000 francs.
Plus grandir (1985) se révèle plus ambitieux visuellement. Boutonnat a plus de budget grâce à Polydor (330 000 francs), peut tourner en 35mm et impose un générique de début et de fin, choses qui réapparaîtront régulièrement dans les clips suivants du duo. C'est aussi le début des clips longs pour le tandem, Plus grandir allant sur sept bonnes minutes. Farmer déambule dans un cimetière avec une poussette avant de s'arrêter sur une tombe à son effigie, avec également le titre de la chanson. On suit ensuite l'interprète toute de rouge dans une maison, s'en prenant à une de ses poupées. S'en suit l'arrivée d'un inconnu qui la viole devant des nonnes qui finiront par l'agresser aussi (le péché combattu par le péché). On se doute que ce genre d'éléments a précipité la censure du clip sur plusieurs chaînes de télévision.
Le refrain de la chanson apparaît logique avec les images : le personnage est traumatisé par son viol et ne souhaite plus vivre après ce qu'elle a subi. D'où un vieillissement fracassant (même si le maquillage a pris dans la figure) où Farmer devient une partie des meubles. On revient alors au personnage dans le cimetière avec la poupée nous faisant un regard caméra le sourire aux lèvres. Mais évidemment, la chanteuse marque d'autant plus les esprits avec Libertine (1986). Là encore changement total d'ambiance, puisque nous sommes au XVIIIème siècle et le clip débute sur un duel au pistolet n'étant pas sans rappeler ceux de Barry Lyndon (Stanley Kubrick, 1975) où Farmer en sort vainqueur. Rendez-vous ensuite dans un château où cela mange, s'amuse dans un bain, joue aux cartes et batifole.
La nudité et la durée du clip n'ont pas toujours aidé sa diffusion, du moins dans sa version complète de dix minutes. Un aspect sulfureux qui va souvent collé à la peau de la chanteuse en bien comme en mal, quitte à entraîner certaines réactions vulgaires de certains animateurs. Le clip se poursuit ensuite avec une baston sur fond de vengeance et de coup de boule avec Sophie Tellier (danseuse que l'on a vu dans Nulle part ailleurs ou dans diverses séries télévisées). Une vengeance fatale en apparence pour la fameuse Libertine qui fera son retour dans Pourvu qu'elles soient douces (1991), également nommé Libertine 2. Libertine est retrouvée vivante par deux soldats anglais et se retrouve au centre des affrontements entre Anglais et Français.
Libertine se retrouve du côté des rouges, sa rivale Tellier chez les bleus. S'en suit un piège de plus de la rivale, amenant les troupes françaises à décimer des anglais imprudents et portés sur la picole et la libido ; puis à un combat plus violent entre les deux femmes. Ce second volet se révèle encore plus ambitieux visuellement, Boutonnat s'amusant clairement lors de la bataille et bénéficiant de fonds gargantuesques encore aujourd'hui (plus de 3 millions de francs de budget et au moins 500 figurants présents à l'écran). D'ailleurs, la narration de Pourvu qu'elles soient douces n'est pas sans rappeler celle de Mad Max 2 (George Miller, 1981) avec un enfant présent lors des faits racontant l'histoire en voix-off une fois adulte. Là aussi, il est aux côtés du héros de l'histoire, Mylène Farmer remplaçant Mel Gibson. Avec ces clips, Boutonnat intronise Farmer comme une héroïne, une véritable icône pop.
Après le XVIIIème, Boutonnat s'attaque aux contes. Tristana (1987) peut être considéré comme une revisite de Blanche Neige (les frères Grimm, 1812), avec Tellier en Reine et Farmer en Blanche Neige / Tristana. Le miroir devient un moine, Tristana est retrouvée par des nains et a un amoureux et l'histoire se situe en Russie. Cette version préfigure le ton de Blanche Neige le plus horrible des contes (Michael Cohn, 1997), autre adaptation sombre du conte. On peut toutefois se demander ce que viennent faire des archives de Lenine en plein milieu du clip. La même année débarque Sans contrefaçon, variante autour de Pinocchio (Carlo Collodi, 1881). Un marionnettiste (Frédéric Lagache) se fait jeter dehors par ses patrons et rencontre des forains. Ces derniers s'amusent avec son pantin, avant qu'une femme (Zouc) ne s'en empare et la transforme en humaine. Il ne s'agit plus d'amour entre père et fils, mais plutôt d'amants.
Mais là encore, Boutonnat se veut plus sententieux et n'hésitera pas à opter pour un retournement de situation bienvenu. En sachant que la marionnette à l'effigie de Farmer est réussie et fut réalisée par le regretté Benoît Lestang, maquilleur et faiseur d'effets-spéciaux, connu pour ses travaux sur Martyrs (Pascal Laugier, 2008), La cité des enfants perdus (Jean-Pierre Jeunet, 1995) ou Le pacte des loups (Christophe Gans, 2001). Un artiste qu'elle avait retrouvé pour QI (2005), clip pour le moins coquin qui avait fait couler beaucoup d'encre à sa sortie et où Lestang s'amusait des morphologies de ses acteurs. Au premier abord, A quoi je sers (1989) se révèle être une banale ballade en mer où Farmer se retrouve sur un radeau. C'est alors que réapparaissent des personnages vus dans les précédents clips du duo : le capitaine anglais de Pourvu qu'elles soient douces (Yann Babilée), l'ennemie de Libertine (Tellier n'a pas pu reprendre son rôle, il s'agit donc d'une doublure), Rassoukine de Tristana, le marionnettiste et sa marionnette de Sans contrefaçon et le matador de Sans logique (1989).
Une sorte de fin de cycle pour Farmer et Boutonnat qui emportent leurs personnages vers un ailleurs (l'au-delà peut-être). Après cela, le duo revient avec Désenchantée (1991) et son vent de révolte aussi bien dans les paroles que dans son clip. Farmer se retrouve dans un camp de travail d'Europe de l'est (le clip a été tourné en Hongrie), où elle ne tarde pas à se faire lyncher par les autres prisonniers. Parmi eux, des enfants handicapés ou en difficulté venant principalement d'Hongrie. Peu après, c'est l'heure de l'émeute dans un bordel général spectaculaire, ce qui n'est pas sans évoquer certains pans de notre actualité. Mais là où Boutonnat se révèle à nouveau malin c'est sur la fin du clip. Il existe deux versions : la courte que la télévision diffusera en priorité et l'intégrale d'environ 10 minutes.
La première version s'arrête sur la victoire des prisonniers sur les matons. Mais la seconde se révèle plus grave, puisqu'ils vont vers une quête illusoire. Ils ont quitté le camp, mais il n'y a rien pour eux devant à part des plaines désertiques et enneigées. Le constat amer d'un combat mené pour finalement pas grand chose. Tout est définitivement chaos. Après Giorgino, Boutonnat et Farmer n'ont plus collaboré sur des clips avant 2001 avec Les mots, son duo avec Seal. Pour leur grand retour, le duo donnait sa vision du Radeau de la Méduse (Théodore Géricault, 1818-19) avec deux amants essayant de s'en sortir en pleine tempête sur un radeau d'infortune. L'ironie veut que Boutonnat a dû tourner les séquences des deux chanteurs différemment, puisque Seal ne désirait pas prendre l'avion suite aux attentats du 11 septembre 2001. Un véritable casse-tête logistique qui semble s'être bien fini au vue du résultat final.
Mais la vidéographie de Farmer ne se résume pas qu'à Laurent Boutonnat. Au cours des 90's, la chanteuse commence à collaborer avec d'autres réalisateurs pour des résultats tout aussi intéressants. Après Luc Besson avec Que mon coeur lâche (1992) où la chanteuse incarnait un ange envoyé par Dieu pour aller redonner de l'amour aux Hommes ; Marcus Nispel est devenu un collaborateur régulier de Farmer. Le réalisateur des remakes de Massacre à la tronçonneuse et Vendredi 13 ouvrait le bal avec XXL (1995), tourné en Californie avec Farmer accrochée à une locomotive roulant à pleine vitesse. Elle était filmée depuis un train roulant devant la fameuse locomotive à l'aide d'une louma, ces grues permettant de fixer une caméra. Le clip se présente comme un patchwork de personnages liés à la locomotive (du passager à l'ouvrier), avec la chanteuse comme figure de proue de l'engin.
Rebelote la même année avec L'instant X. A l'image du précédent clip, Farmer est isolée, cette fois-ci présente sur un nuage de mousse. Comme suggéré durant la chanson, le clip sent bon le bug de l'an 2000 avec Nispel remplissant New York de mousse. Un délire apocalyptique qui fait peur aux habitants dans un premier temps, avant qu'ils n'y prennent goût seul ou en famille. Après tout, elle le dit bien dans la chanson : "du fun pour une fin de siècle". Une collaboration qui a continuer par la suite avec Souviens toi du jour (1999) où la chanteuse est prise dans les flammes dans une robe de cristal et surtout Comme j'ai mal (1996) où elle arbore un saisissant costume de papillon.
En 1996, Mylène Farmer collabore avec Abel Ferrara sur California. Un nouvel opus sulfureux pour la chanteuse, mais aussi pour le réalisateur de Bad Lieutenant. Bien avant d'être un baron de la drogue dans Breaking Bad (2008-2013), Giancarlo Esposito jouait deux rôles tout comme Farmer : un homme bourgeois et sa femme et un mac et sa prostituée. D'un côté le faux glamour, de l'autre un monde plus choc type Showgirls. Deux réalités qui s'entrechoquent avec des hommes qui font ce qu'ils veulent des femmes, les obligeant à mettre une tenue spécifique ou les tuant, avant le retour de bâton inévitable. Produit pour l'équivalent de 900 000 euros, L'âme -stram-gram (1999) reste l'un des clips les plus chers de France et est réalisé là aussi par un grand nom du cinéma, à savoir Ching Siu Tung le réalisateur de Dr Wai (1996).
L'histoire présente deux jumelles incarnées par Farmer assaillies par une armée. Une des deux est kidnappée et la seconde essayent vainement de la sauver de son vivant, finissant en fantôme. On comprend donc facilement pourquoi Mylène Farmer a voulu tourner avec le réalisateur des trois premiers Histoire de fantômes chinois (1987-91) pour son grand retour. Personnages surnaturels qui volent dans les airs, effets-spéciaux même si ces derniers ont salement vieilli, histoire typique de la Chine et rappelant un peu Green Snake (Tsui Hark, 1993)... tout rappelle un certain Hong Kong des 80's-90's. On a clairement vu mieux chez Mylène Farmer, mais L'âme-stram-gram se révèle être un clip plutôt atypique dans sa carrière qu'il est bon de citer.
Tourné à Prague par Michael Haussman, Optimistique moi (2000) se révèle plutôt charmant avec son cirque entre Santa sangre (Alejandro Jodorowsky, 1989) et Freaks (Tod Browning, 1932). Des nains, une artiste tatouée servant de modèle au lanceur de couteaux, Farmer en acrobate amoureuse d'un magicien désireux de la faire disparaître... le tout sur une musique entraînante allant parfaitement avec les images. Mylène Farmer a également des talents de dessinatrice et l'a montré à travers le clip de C'est une belle journée (2002) réalisé par Benoît Di Sabatino, ancien patron de MoonScoop, studio d'animation à l'origine des séries Code Lyoko (2003-2007) et Titeuf (2001-). La musicienne signe ainsi le character design de tous les personnages, du mouton à ses représentations plus ou moins jeunes.
Un style qui n'est d'ailleurs pas sans rappeler les traits d'Antoine de Saint-Exupéry sur Le Petit Prince (1943). Une dessinatrice et un patron de studio d'animation qui s'associent, cela ne peut signer qu'un beau clip animé. On suit alors le modèle animé de Farmer vivre une journée avec son fameux mouton, qui aura droit à son lot de bousculades. Puis l'héroïne est confrontée à une version plus jeune et insouciante d'elle-même. Parce que passer une belle journée, c'est aussi s'amuser tant qu'on en a encore le temps. Une collaboration qui continuera avec le strip-tease intégral de L'amour n'est rien (2006), puis Appelle mon numéro (2008) et plus si affinité, puisque le réalisateur est en couple avec le chanteuse depuis leur rencontre sur C'est une belle journée.
Toujours dans l'animation, Peut-être toi (2006) a un sacré casting aux commandes. Le clip est réalisé par Naoko Kusumi, assistant-réalisateur sur L'épée de Kamui (Rintaro, 1985), La cité interdite (Yoshiaki Kawajiri, 1987) ou Metropolis (Rintaro, 2001). Il semblerait que le scénario a été écrit par Katsuhiro Otomo selon certaines sources (mais à vérifier). Enfin, le film est produit par Production IG, le studio derrière l'univers Ghost in the shell (1995-) et Jin Roh (Hiroyuki Okiura, 1999). On a clairement vu moins prestigieux. Farmer a là aussi droit à un modèle animé et se révèle sauvée par un homme alors qu'elle est emprisonnée. Sur leur chemin se dressent des robots qu'ils vont dégommer un par un. Les déplacements des robots ne sont d'ailleurs pas sans rappeler ceux d'Innocence (Mamoru Oshii, 2004), film sur lequel a travaillé Kusumi.
La plongée sous-marine de l'héroïne est l'occasion de voir un monde en ruine et en partie sous l'eau, comme dans Waterworld (Kevin Reynolds, 1995). L'espoir est peu présent dans cette course-contre-la-montre, confirmé par un final qui ne fait pas de cadeau à ses personnages. En 2008, Bruno Aveillan s'attaquait au nouveau gros morceau de la chanteuse avec The Farmer Project, comprenant une introduction et les clips Dégénération et Si j'avais au moins. A la manière du T-800 dans Terminator (James Cameron, 1984), la créature extraterrestre incarnée par la chanteuse débarque lors d'un phénomène spatio-temporel dans ce qui semble être un pays d'Europe de l'est (décidément...). L'effet de transparence sur Farmer se révèle superbe et particulièrement ambitieux visuellement. S'ensuit une orgie frappadingue alimentée par l'alien dans un costume de bandelettes rappelant celui de Milla Jovovich dans Le cinquième élément (Besson, 1997).
La suite présente la créature sauvant des animaux présents dans le complexe scientifique, ce qui n'est pas sans rappeler la Edith Scob des Yeux sans visage (Georges Franju, 1960). Une troisième partie qui se veut plus calme et mélancolique à l'image de la chanson, contrebalançant avec la frénésie techno de Dégénération. Enfin, terminons sur un dernier clip mémorable. Avant de la diriger dans Ghostland (2018), Pascal Laugier avait signé le clip de City of love (2015). L'occasion de transformer Mylène Farmer en créature n'étant pas sans rappeler une des freaks de Cabal (Clive Barker, 1990). La créature entre dans un manoir délaissé, découvrant en soi notre monde à sa manière. Un opus loin du côté dérangeant et brutal des autres films de Laugier et où Farmer bénéficie d'un maquillage élégant. A la prochaine !

