Made in France II #6
"Le cinéma français c'est de la merde !", "Quoi ? C'est un film français ? Mais comment se fait-il qu'ils parlent tous anglais ?"... Vous en avez marre d'entendre systématiquement les mêmes reproches envers le cinéma français ? Alors cette rubrique est faites pour vous. Les films français de qualité ne manquent pas, qu'ils soient des 2010's ou des 90's. L'occasion d'évoquer des films français ou réalisés par des français que j'aime à divers degrés ; ou même quelques curiosités qui mériteraient un peu plus de visibilité. En ces temps de déconfinement, voici trois films à (re) découvrir !
- Floride (Philippe Le Guay, 2015)
The Father (Florian Zeller, 2020) est enfin sorti dans les salles françaises ces dernières semaines. Mais saviez vous que la pièce dont il est issu (et écrite par le réalisateur) avait déjà été adapté au cinéma ? Le réalisateur Philippe Le Guay et le scénariste Jérôme Tonnerre (auquel on doit aussi bien le dyptique Pagnol d'Yves Robert que le Belphegor de Jean-Paul Salomé) s'étaient chargés de l'adaptation et pouvaient déjà compter sur un casting en or. Pour jouer l'octogénaire paumé et dont la perte de mémoire et de repères devient de plus en plus une évidence, on héritait de Jean Rochefort dans son dernier rôle physique (il sera vocalement le grand-père de l'héroïne d'Avril et le monde truqué la même année). L'acteur passe d'un statut à l'autre. Il est tantôt fantaisiste, tantôt fourbe (le coup de la montre volé par exemple), souvent joueur, parfois coquin (l'occasion d'un Jean Rochefort aussi jubilatoire que dans Les boloss des belles lettres), un brin rêveur et surtout triste.
Il y a des souvenirs qui reviennent de temps en temps d'une enfance douloureuse, mais il y a surtout le vide laissé par la mort de sa fille (Loise Teyber). Un trauma qui semble être un des fils conducteurs de sa perte de mémoire, le personnage faisant un véritable blocage, pensant que sa fille est toujours vivante. C'est là où le sort de l'autre fille jouée par Sandrine Kiberlain devient tout aussi tragique. Elle doit vivre avec ce souvenir douloureux qui revient sans cesse, car son père le lui rappelle malgré lui. Elle aussi est un personnage incroyablement triste, ne savant plus quoi faire malgré toute sa bonne volonté, gérant sa vie autour de lui. Kiberlain sera à deux doigts de lui asséner la dure vérité lors d'une scène tant elle est à bout, avant de se raviser. Dès lors, on comprend tout l'amour que la fille porte à son père et le duo Rochefort / Kiberlain n'en devient que plus touchant et beau.
Le Guay est assez malin pour jouer sur la perception du personnage et perdre par la même occasion le spectateur. L'accident ne sera jamais montré, mais le réalisateur parvient à une rencontre terrible qui se termine sur une tâche rouge. De même, le voyage qu'entreprend Rochefort vers la Floride apparaît par flashs tout le long du film, si bien que l'on ne sait pas si c'est la réalité ou le rêve. La réponse donnée à la fin n'en est que plus désarçonnante. Par la même occasion, Floride apparaît comme le dernier véritable voyage d'un des meilleurs acteurs de son temps. Ce qui rend la conclusion d'autant plus symbolique sur une chanson tout aussi évidente.
- The Father (Florian Zeller, 2020)
Passons maintenant à la seconde adaptation de la pièce Le Père (2012). Bien que tourné en anglais, The Father est bien une coproduction franco-anglaise. L'aventure commence en France avec Florian Zeller démarchant les producteurs Jean-Louis Livi (derrière le premier court-métrage du réalisateur, Nos frivolités) et Philippe Carcassonne (coproducteur de Floride) avec l'obligation qu'il puisse avoir le final cut. Christopher Hampton adapte la pièce avec le réalisateur, ce qui n'a rien d'anodin puisqu'il s'était chargé de la traduction de la version anglaise de la pièce. Zeller parvient à convaincre Anthony Hopkins et Olivia Colman de jouer les rôles principaux du film. Mais la production patine dans un premier temps car un investisseur se désiste.
Prise par la série The Crown (2016-), Colman doit tourner sur un créneau spécifique, ce qui rend le problème d'autant plus grand. Fin 2018, la production parvient à trouver un investisseur fort avec la chaîne anglaise Film 4 et The Father est bien tourné en six semaines à partir de mai 2019. Montré pour la première fois à Sundance début 2020, le film fait forte impression mais la crise sanitaire commence à faire rage et il doit attendre de sortir au cinéma. The Father ne sort qu'un an plus tard, mais cela ne l'empêche pas de concourir pour les Baftas ou les Oscars avec succès (meilleur acteur pour Hopkins, meilleur scénario adapté pour Zeller et Hampton).
Si l'on connaît déjà la pièce ou que l'on a vu Floride, certains aspects ne changeront pas comme un appartement considéré par le père comme le sien (alors qu'il vit chez sa fille), la fixation sur la montre et des changements frappants d'humeur. En revanche, The Father n'est pas un film doux-amer entre comédie et drame comme pouvait l'être le premier film. C'est un drame. Mieux, il a tendance à partir dans le fantastique ou le thriller parano avec un personnage qui ne sait plus du tout où il est, ce qu'il fait et avec qui il parle. Zeller joue sur une structure déformée qui fait toute la richesse de son adaptation. Une sorte de puzzle où le spectateur va se retrouver à la place du personnage. Telle scène se passe avant ou après celle-ci ? La personne que l'on vient de voir est sa fille ou il s'agit d'une autre personne ?
Est-ce son visage ou celui d'une autre personne ? Le spectateur risque d'être perdu à l'image d'Hopkins avec des acteurs qui jouent plusieurs rôles. On ne sait donc jamais s'il s'agit de la fille, de l'autre fille, de l'infirmière ou du gendre. Même l'appartement semble muter avec des éléments qui apparaissent et disparaissent, comme des peintures. Tout est embrouillé et c'est là que le film commence à faire peur. Comme dans Floride, le mot alzheimer n'est jamais dit, mais on y pense toujours. Le personnage d'Hopkins souffre à l'écran. Il peut dire les pires saloperies possibles, mais sans s'en rendre compte, ce qui rend son personnage parfois dur involontairement. Mais c'est aussi le cas de ses proches. La fille encaisse tout. Le fait de vivre avec son père, les divergences d'opinion avec un compagnon qui est à deux doigts de la crise de nerfs malgré ses airs soignés, les remarques blessantes du père, les allusions à sa sœur (Zeller se veut plus direct que Le Guay là-dessus)...
Le personnage n'explose pas, subit tout en essayant de bien faire dans une situation extrême. La vision qui est donnée de la maladie et de ses conséquences sur le malade et son entourage est terrible et on se dit surtout que cela peut arriver à tout le monde. The Father est donc un film dur, triste et sous des airs multiples, au point de désarçonner plus d'un spectateur. Mais c'est aussi ce qui fait toute sa singularité et sa puissance, en plus d'un casting impeccable et impliqué.
- La nuée (Just Philippot, 2020)
Grosse sensation du dernier Festival de Gérardmer (Prix du jury et du public), le premier long-métrage de Just Philippot devait initialement sortir en novembre dernier. La fermeture des cinémas n'aidant pas, il a finalement été repoussé à début juin. La nuée se présente comme un équivalent fantastique d'Au nom de la terre (Edouard Bergeon, 2019). Pas d'histoire vraie ici, mais un constat assez similaire de l'agriculteur et / ou éleveur au pied du mur, pensant à un moment avoir trouvé une solution à son problème avant de se casser totalement la figure. Comme souvent dans le cinéma français actuel, La nuée n'est pas un film d'horreur total et certains lui reprocheront d'être avant tout un film social, voire d'être surtout un drame familial.
Il n'en reste pas moins que le portrait de l'héroïne nourrit toute la partie horrifique du film. La mère de famille (Suliane Brahim) voit son monde s'effondrer dans un premier temps, avant que les sauterelles voraces ne deviennent son unique raison de vivre. Une aliénation prenant des proportions spectaculaires, qu'elles soient physiques (le corps devient lieu de mutilations de plus en plus graves) ou psychologiques. L'héroïne reste humaine par moments (notamment lors d'un passage à la plage), mais perd totalement pied dès qu'il est question des sauterelles. Tout substitut à la faim des bébêtes est le bienvenu, qu'il soit animal ou même humain. Le film peut alors tomber dans le glauque le plus total et Just Philippot joue à la fois de la suggestion et du gore à base de maquillages.
Ainsi pour les animaux, il va plutôt miser sur du hors-champ ou non visible, comme cet animal balancé en pleine serre avec les cris qui vont avec. Philippot est peut-être plus direct pour les humains, montrant le résultat loin d'être gentillet et confirmant sans cesse la menace des sauterelles en groupe. On peut regretter un final n'allant pas plus dans l'apocalypse, mais en l'état La nuée est un film réussi, savant faire peur en temps voulu par des corps déformés ou des attaques brutales. La performance à fleur de peau de Suliane Brahim joue également pas mal dans la balance, bien accompagnée par Marie Narbonne, Raphael Romand et Sofian Khammes.
A la prochaine !











