Depuis quelques temps, le cinéma de genre à la française semble se réveiller un peu. Pourtant le meilleur film d'horreur français depuis un bon moment n'est initialement pas un film que l'on peut classer dans ce genre. Il ne s'agit pas de Ghostland (Pascal Laugier, 2018), ni de Revenge (Coralie Fargeat, 2017), mais de Jusqu'à la garde (2017), un drame familial qui tourne au thriller perturbant. Mais pour cela, il faut revenir quelques années auparavant. En 2013, Xavier Legrand se faisait remarqué avec le court-métrage Avant que de tout perdre (*). Un premier projet de réalisation pour cet ancien acteur qui a fini avec un César du meilleur court-métrage et une nomination dans la même catégorie aux Oscars en 2014. Avant que de tout perdre pose les bases de Jusqu'à la garde, puisque ce dernier n'est autre que sa suite. 

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Legrand dévoile une femme (Léa Drucker) et ses deux enfants (Miljan Chatelain et Mathilde Auneveux) arriver à l'intérieur du supermarché où la mère de famille travaille. L'action étant plus ou moins en temps réel dans un même lieu (le super-marché et à la rigueur son parking), Legrand développe une atmosphère pesante et stressante, faites de non-dits, faisant également le sel de sa suite. On ne sait pas vraiment ce qui est arrivé à la femme, en dehors de bleus sur le corps. De là à confirmer que son mari qu'elle fuit (Denis Ménochet) la bat il n'y a qu'un pas, mais le réalisateur laisse le spectateur faire sa propre interprétation. C'est ce qui rend le film d'autant plus intriguant : l'envie d'en savoir plus sur la situation. Avant que de tout perdre est donc un avant-goût qui angoisse, met mal à l'aise et est riche d'un suspense à toute épreuve. Passons donc à Jusqu'à la garde, Lion d'argent de la meilleure mise-en-scène l'an dernier à Venise. 

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Seul Chatelain ne revient pas du quatuor principal (probablement trop âgé pour le rôle du fils désormais), remplacé par Thomas Gioria. Avec un format plus long, Xavier Legrand se veut plus précis et instaure un malaise palpable dès l'introduction chez le juge. Le même couple est en instance de divorce, la femme veut des mesures d'éloignement vis à vis de son mari, le mari ne comprend pas ce qu'on lui reproche, évoquant la volonté de savoir pourquoi il ne peut pas voir son fils. Si dans le premier film le réalisateur donnait la part belle à Léa Drucker, ici il laisse plus de place à Denis Ménochet. (attention spoilers) A partir de là, on comprend mieux la situation en voyant un futur ex-mari et père possessif qui peut sortir de ses gonds à tout moment et de diverses manières. D'autant que Denis Ménochet est impressionnant de justesse dans la peau de ce monstre du quotidien qui peut se réveiller n'importe quand. 

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Le père du mari (Jean-Marie Winling) lui dira d'ailleurs au cours du film qu'il fout toujours tout en l'air, comme pour dire que ce qu'on vient de voir et que l'on verra encore après ne date pas d'hier. Cet homme qui apparaît au premier abord comme un grand nounours bourru devient ainsi un homme dangereux pour ses proches et pour lui-même au fil du film, le rendant tout simplement toxique. Cet aspect est accentué par le réalisateur qui mise sur des séquences longues quasiment en temps réel là aussi, entraînant un suspense et une ambiance glaçante qui nous tiendra jusqu'à la fin. C'est là que Legrand sort le grand jeu en entraînant le spectateur dans un pur cauchemar. Dans sa dernière partie tourné en temps réel, le réalisateur entraîne le spectateur dans l'horreur. Pas l'horreur surnaturelle de Shining (Stanley Kubrick, 1980) à laquelle on peut penser, mais celle du quotidien. 

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Le spectateur est pris à témoin dans un final où les portes craquent sous les coups de feu, où des gens essayent de survivre face à un agresseur qui ne s'arrêtera pas en si bon chemin. C'est là où Jusqu'à la garde devient un vrai film d'horreur et qu'il fait peur. On a peur pour les personnages, surtout en connaissant les agissements de l'agresseur. On a peur car ce qu'on voit pourrait très bien être la réalité de millions de femmes battues dans le monde. On a peut-être plus peur devant ce film que devant tous ces films d'horreur actuels reposant sur des jump-scares et autres musiques omniprésentes. (fin des spoilers) Jusqu'à la garde s'impose comme un premier long-métrage impressionnant, avec un casting monumental (outre Ménochet, Léa Drucker signe une prestation digne de ce nom) et une maîtrise à faire peur. Xavier Legrand apparaît dès lors comme un réalisateur français à suivre de très près. 


* Pour voir le court-métrage : http://filmstreamvk1.net/avant-que-de-tout-perdre-en-streaming-vf-vk.html