Riley déménage, ce qui impacte ses émotions pour une aventure au sein même de l'imagination de la jeune fille...

Vice Versa : Affiche

Après trois films qui ont fait coulé beaucoup d'encre, Pixar s'est donné un an. Pas forcément pour prendre du repos, mais un moyen de faire le point. The good dinosaur aurait dû sortir à l'été 2014, le film ayant changé de réalisateur (Bob Paterson laisse sa place à Peter Sohn), d'orientation (vraisemblablement une intrigue avec des dinosaures amish aurait été écarté) et même dans ses dialogues, il sortira finalement en novembre prochain. Tout cela pour laisser la place au projet initial de 2015 Inside out du pionnier Pete Docter (Monstres et cie, Up). Un projet aussi casse-gueule qu'ambitieux : montrer le centre des émotions d'une enfant de onze ans (le sexe est certes choisie mais comme pour Le Petit Prince, cet aspect n'est pas très important en dehors d'un détail). Pour cela, Docter opte pour un QG des émotions mettant en scène cinq particulières : la Joie, la Tristesse, la Colère, le Goût et la Peur. Le tout régissant la vie de la petite Riley avec une table de commandes, un écran et des souvenirs qui passent avant de s'insérer dans la mémoire centrale qui contient différents pôles (la famille, le hockey, l'amitié, les bêtises...). Le mécanisme peut paraître compliqué sur le papier, mais à l'écran tout est parfaitement clair pour les adultes comme pour les enfants, tout étant plus ou moins présenté dans la séquence pré-générique de début.

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On nous fait rapidement les présentations, montrant Riley au fil des années jusqu'à ses onze ans, comme Docter l'avait déjà fait avec Up avec la vie d'un couple. Puis rupture totale avec un panneau "à vendre". Le déménagement est montré dans le générique de début comme pour une transition avec les images d'Epinal montrant le trajet jusqu'à San Francisco. C'est là où l'on se dit dans un premier temps que Pixar a atteint un niveau d'animation fulgurant au fil de vingt ans de production de long-métrages. Mangeant sans cesse un peu plus ses concurrents (Dreamworks étant hors jeu depuis un moment et Disney commençant seulement à retrouver du poil de la bête), Pixar impressionne par des scène d'un photoréalisme sidérant au terme de vingt-neuf ans d'expérimentations. Les décors sont splendides de vérité, mais surtout les animateurs réussissent à combiner avec un souci du détail ahurissant le photoréalisme (la scène du bus semble tournée tel quel avec des acteurs) et un délire cartoonesque de qualité. Si les personnages ont des formes particulières (Colère est petit et a un bel embonpoint, Peur grand et longiligne...), Joie a une texture qui la différencie des autres comme auréollée d'une aura. Elle est la voix angélique de Riley, il est presque logique de la voir avec un halo lumineux autour d'elle.

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Le doublage originale se révèle très rapidement supérieur au doublage français (votre cher Borat l'a vu en avant-première en français, puis les autres fois en VO). La VF est sympathique mais pas forcément intéressante. Les seuls qui sortent du lot sont Marilou Berry et Pierre Nimey. Charlotte Le Bon essaye vainement de cacher son accent québécois qui revient sans cesse au galop. Quant à Gilles Lellouche, il est meilleur acteur que doubleur et a tendance à en faire des tonnes. La VO est en revanche irréprochable et surtout les personnages semblent avoir été écrits pour leurs doubleurs. A l'image du duo Tom Hanks / Tim Allen sur les Toy Story (1995-). La plus flagrante raison étant Amy Poehler. Joie ressemble comme deux gouttes d'eau à Leslie Knope son personnage dans la sitcom Parks and recreation (2009-2015). Les mêmes convictions pour son travail, le même entrain, la même attitude quand elle est contrariée. Amy Poehler déborde d'énergie positive à l'image du personnage qu'elle a façonné durant sept années. Une vraie personnification que l'on ne retrouve pas dans la VF avec Charlotte Le Bon. Même régime pour les autres doubleurs : Bill Hader, Mindy Kaling, Lewis Black et Phyllis Smith ont de l'énergie à revendre et fonctionnent parfaitement avec leurs rôles. 

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Docter nous montre alors le monde des émotions, mais aussi celui des rêves et des souvenirs, certains renvoyant directement à un côté précieux. Les essentiels servent de leitmotiv à la petite Riley, les souvenirs servant aux différents pôles et à les classer. Certains sont enfouis à l'image de connaissances (hop le piano viré !) ou d'éléments comme Bing Bong, cet ami imaginaire créé par Riley, mélange de barbapapa, d'éléphant, d'un chat et d'un dauphin ! Un adorable personnage à la chanson restant en tête à l'image de l'impayable publicité pour les dentifrices (en fait, quand nous nous souvenons de publicités aux slogans forts ou en chanson, ce sont les archivistes de la mémoire centrale qui nous les envoient). (attention spoilers) Le monde du rêve est également une idée formidable, représenté comme un studio hollywoodien, où le rêve est un film avec pour scénario ce qu'il s'est passé en plus exagéré. Ce passage n'en est que plus jubilatoire que cet événement nous a déjà été dévoilé plus tôt et le rêve en devient un monde de clichés dont Hollywood n'aurait pas rechigné dans sa prévisibilité. Peur annonce la couleur avec la petite nue devant ses camarades bien avant les faits et pareil pour la maison cauchemardesque avec même un rat ressemblant copieusement à Rémy, le héros de Ratatouille (Brad Bird, 2007).

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Le monde du cauchemar est montré comme sous scellé avec d'inévitables clichés, certains renvoyant à une imagerie très proche du cirque. Le passage abstrait est également une franche réussite renvoyant à notre imaginaire premier. Les personnages se déforment dans un maelstrom qui n'aurait pas déplu aux dadaïstes. Docter va également très loin dans sa réflexion puisqu'il montre que nous sommes régis par nos émotions et que ces dernières interragissent et nous influencent. Mais là où nos émotions pensent dans un premier temps que leurs fonctions (la joie, la colère...) est unique, Docter dévoile qu'elles peuvent également se combiner pour des souvenirs divisées. C'est ce qu'apprend Joie : la tristesse amène à la joie, comme la peur peut amener à la colère. Mieux encore, par leur fonction unique et leur table de commande, les émotions ont encore une vision innocente d'une enfant. Le final amène à une réflexion évidente : Riley va changer, connaître la puberté mais aussi les gros-mots (ou comment ravir Colère) et les petits-amis (encore un cliché dévoilé dans le film : le beau-gosse idéalisé, à la mèche rebelle et sweet-shirt, semblant sortir de Twilight et canadien, vraisemblablement un fantasme des jeunes américaines). Inside Out apparaît pile poil à l'intersection entre l'enfance et l'adolescence, un moment de doute, de changements et de complexité que ne comprennent pas toujours les adultes.

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Plutôt que de faire un film mignon, Docter montre une enfant en pleine dépression prête à la fugue amenant à un final émouvant. Une bonne chose également de partager d'autres points de vue que celui de Riley. Si la séquence du dîner donne lieu à une belle rigolade (où quand Kyle MacLachlan pense gérer une situation entre deux matchs de hockey ou football et où Diane Lane rêve d'un beau brésilien) ; le générique a aussi son lot de surprises jubilatoires prenant le point de vue de divers personnages vus au cours du film. Entre la professeur qui rêve du même brésilien (on appelle ce type d'homme un tomboy et c'est pas tous les jours que vous verrez cela dans un film d'animation), l'adolescente soi-disant branchée, le chat, le chien ou le jeune garçon qui est clairement en alerte réservent de bons fous-rires. (fin des spoilers) La musique de Michael Giacchino s'avère moins majesteuse que ses dernières compositions (Jupiter ascending, Jurassic World et Tomorrowland), mais n'en est pas moins grandiose et originale. Jouant sur les tons, la musique se veut apaisante et simple, renvoyant à une émotion palpable. Encore une grande composition de Giacchino dans un film Pixar.

Pixar s'offre un retour fracassant, explorant les méandres de notre esprit avec une jutesse incroyable.