Ce mercredi sort la grosse production made in France de cet été. Celle que beaucoup attendent avec impatience, curiosité ou même crainte. Votre cher Borat se positionne plutôt dans la seconde optique, les bandes-annonces n'étant pas déplaisantes. En tous cas je sais une chose : Luc Besson m'a donné envie de lire les aventures de Valérian et Laureline, ces personnages créés par Pierre Christin (le scénariste) et Jean Claude Mézières (le dessinateur) dans les colonnes du magazine Pilote (1959-89). A ce duo, on peut rajouter la coloriste Evelyne Tranlé sans qui les pages de cette bande-dessinée ne seraient pas aussi belles. Que le film soit bon ou mauvais, il m'aura au moins permis de découvrir un pan de la bande-dessinée française que je n'avais jamais lu et je remercie celui que j'appelle souvent Tonton Besson pour ça. Cette cuvée de la Cave de Borat ne sera donc pas consacrée au film de Luc Besson (que je n'ai pas vu à l'heure actuelle), ni à la série animée diffusée entre 2007 et 2008 (que je n'ai pas vu non plus), mais bel et bien à la bande-dessinée contenant vingt-deux albums et quelques appendices (comme Souvenirs du futur et Par les chemins de l'espace). Tout d'abord faisons les présentations avec l'univers. Valérian est un agent spatio-temporel de Galaxity, la capitale de la Terre en 2720. Il voyage à travers le temps et les planètes afin de rectifier des anomalies temporelles et est parfois confronté aux dommages qui ont changé la Terre dans les années 1980.

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C'est lors d'un voyage au XIIème siècle que Valerian fait la connaissance de Laureline (Les mauvais rêves, tome 0, 1967). Il finit par la ramener dans son époque et Christin s'amusera à jouer à "je t'aime moi non plus" avec son duo, sans jamais parler d'un véritable couple amoureux. Ils forment un couple avec ses hauts et ses bas et ne s'entendent pas sur tous les sujets (Laureline a tendance à prendre le parti des opprimés, là où Valérian défend un peu trop sa hiérarchie). Valérian aura même quelques aventures avec d'autres femmes (dans Les Héros de l'équinoxe et dans les tomes 9 et 10), attisant la jalousie de Laureline. Si officiellement, les deux partenaires ne sont pas en couple, officieusement c'est nettement moins simple. D'autant plus que les deux personnages n'hésitent pas à se sauver mutuellement, notamment à distance comme c'est le cas dans L'ambassadeur des ombres (tome 6, 1975) ou le dyptique Métro Châtelet Direction CassiopéeBrooklyn station terminus cosmos (tomes 9 et 10, 1981). (attention spoilers) Dans le premier qu'adapte librement Tonton Besson, Laureline se retrouve quasiment seule durant tout l'album, cherchant Valérian parti à la recherche de l'ambassadeur terrien kidnappé par une espèce quasiment disparue. L'occasion de montrer encore un peu plus que Laureline est une héroïne qui peut se débrouiller toute seule, sans forcément avoir besoin du mâle qui lui sert de compagnon.

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Dans le dyptique suscité, Laureline s'occupe d'un côté des affaires spatiales quand Valérian se retrouve dans le Paris d'avant la catastrophe des 80's. L'héroïne devient de plus en plus sexy à partir du Pays sans étoile (tome 3, 1972), permettant aussi de montrer une héroïne libre et consciente de son corps (même si dans le tome 10, il y a un côté un peu mercenaire qui ne lui plaît pas). Cela passe par des tenues de cuir ou alors un bikini doré pas si différent de celui de Leia dans Le retour du jedi (Richard Marquand, 1983), clin d'oeil à la Princesse de Mars souvent représentée ainsi (notamment chez Frank Frazetta). Laureline est indépendante et n'a pas forcément besoin de Valérian pour s'en sortir, même si elle s'est retrouvée dans de beaux draps plusieurs fois (ce qui est le cas dans Bienvenue sur Alflolol). Même en étant une jouvencelle en détresse, Laureline essayera toujours de s'en sortir par ses propres moyens, comme on peut le voir aussi dans Otages de l'ultralum (tome 16, 1996). Valérian n'en reste pas moins un héros intéressant (un homme qui ne sait plus vraiment à quelle époque il se trouve au fil des tomes) et un homme d'action indéniable. C'est souvent lui qui s'occupe des gunfights, là où Laureline est plus la tête derrière ses actions. Il faut dire que Christin avait aussi signé avec Mézières diverses petites histoires pour Pilote rassemblées dans Par les chemins de l'espace (publiées entre 1969 et 1970). 

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Leia, Laureline et la Princesse de Mars : trois icônes de la science-fiction avec une même tenue.

Bien que ces histoires furent écrites après Les mauvais rêves, elles mettent en scène généralement Valérian sans Laureline, confirmant que ces histoires se passent avant leur rencontre. Des petites aventures pas forcément utiles mais qui permettent de voir Valérian dans des opérations solitaires, chose qui lui arrivera peu dans la série. Outre un duo complémentaire, la bande-dessinée peut s'aider des dessins monumentaux de Mézières et Tranlé. Si les personnages (notamment Valerian) ont encore un style un peu cartoonesque dans les premiers opus, cela change assez rapidement. Là où les deux artistes réussissent pleinement leur coup, c'est par un univers graphique revigorant, majestueux et des visions assez dingues, allant des fameuses terres truquées (voire ci-dessous) à des décors plus contemporains. On n'a pas l'impression d'avoir vu ça mille fois ailleurs et c'est aussi ce qui a fait la réputation de la bande-dessinée à travers le monde au fil des décennies. D'autant que la saga fut un précurseur dans la science-fiction des 60's, au même titre que la série Star Trek (1966-69) dont la BD emprunte la vitesse lumière pour le vaisseau de Valérian. Le bestiaire que l'on retrouve à Point Central n'a rien à envier à celui que l'on retrouve à la Kantina dans Star Wars (George Lucas, 1977).

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Dessin issu de Sur les terres truquées (tome 6, 1977).

Si Lucas n'a pas forcément pu reprendre L'ambassadeur des ombres, il se peut qu'il se soit inspiré des premiers opus comme le montre plusieurs études comparatives (le vaisseau des héros n'est pas très différent du Faucon Millenium par exemple). Mézières n'a jamais fait de scandale, évoquant notamment que la science-fiction est un genre où beaucoup de codes sont réutilisés au fil du temps et selon les inspirations. Autre film semblant s'être inspiré de la bande-dessinée : Avatar (James Cameron, 2009). En effet, Bienvenue sur Alflolol (tome 4, 1972) a une histoire assez similaire. Des créatures veulent récupérer les terres de leur planète envahies par les Terriens lors de leur voyage. S'en suit comme dans le film de Big Jim un conflit idéologique entre les Terriens qui veulent garder ce qu'ils ont récupéré et le peuple d'origine qui veut retrouver ses racines. Si l'affrontement n'a pas lieu, le problème est assez similaire d'autant que les Terriens se servent de la planète pour en exploiter les ressources. La vision de New York laissée à l'agonie à divers gangsters dans La cité des eaux mouvantes (tome 1, 1968) n'est pas sans rappeler New York 1997 (John Carpenter, 1981), à la différence qu'ici la Grosse Pomme est inondée. On pourrait citer également Le cinquième élément (Besson, 1997), mais l'histoire est un peu plus complexe.

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Alors que Mézières n'avait pas encore totalement travaillé sur le tome 15 des aventures du duo, Besson le contacte pour un projet de science-fiction encore nommé "Zaltman Bléros". Aux côtés de Moebius, Mézières réalise plusieurs designs ou concept-arts où il est notamment question de taxis volants. Pendant un temps, le projet est arrêté pour que Besson réalise Léon (1994) et trouve les financements nécessaires pour mener à bien un tel projet. Mézières réutilise ses concepts pour Les cercles du pouvoir (1994) et Besson garde l'idée en faisant de son héros désormais baptisé Korben Dallas un conducteur de taxi volant. Une collaboration fructueuse qui aura permis aux deux artistes d'entamer deux projets. Le monde de Valérian et Laureline est vaste, que ce soit dans le temps ou leurs rencontres sur diverses planètes de l'Espace. Christin a réussi à créer un univers cohérent naviguant entre la critique sociale (l'industriel n'est jamais vu d'un bon oeil, les dictatures, le terrorisme...), la science-fiction et sa cousine l'anticipation, le polar ou même la fantasy (Les Héros de l'équinoxe met en scène divers guerriers face à Valérian dans des cases dignes de ce que le cinéma a pu offrir dans le domaine). Mais au bout d'un moment, Christin et Mézières en viennent à donner une véritable mythologie à leur série. A partir du tome 9, les auteurs opte pour un changement radical à base de paradoxes temporels, entraînant la perte de Galaxity puisque le destin de la Terre a été modifié dans les 80's.

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Les héros sont bloqués dans le temps, existant dans un monde qui n'est plus le leur et où leur destiné est définitivement floue. Les auteurs multiplient des aventures qui vont dans ce sens, à l'image de Sur les frontières (tome 13, 1988) où un ancien agent essaye tant bien que mal de recréer un cataclysme nucléaire sur Terre pour que Galaxity existe à nouveau. Après moult histoires trépidantes, le trio se décide à mettre fin à la série dans les 2000's. Pour cela, ils réalisent pour une trilogie (tomes 19 à 21, 2004-2010) permettant de conclure la bande-dessinée, en laissant une porte ouverte plutôt bienvenue. Les auteurs vont vers une épopée assez impressionnante, multipliant les personnages déjà vus auparavant, tout en convoquant une jeune héroïne plutôt sympathique. L'affrontement entre la matière et la vie. Un final à l'image d'une saga éblouissante où tous les tomes ne sont pas au même niveau scénaristique, mais où la qualité graphique permet d'apprécier chacun des opus de la saga. (fin des spoilersValérian et Laureline est l'une des rares BD qui a commencé et fini avec ses auteurs aux commandes. On le voit par une complexité de plus en plus présente dans les récits, une tendance aussi à faire des histoires plus longues allant parfois jusqu'à deux dyptiques qui se chevauchent. Une réussite qui permit à la science-fiction d'émerger dans la bande-dessinée francophone (Metal Hurlant n'est pas né par hasard). Ce qui rend cette BD d'autant plus importante et incontournable. Allez à la prochaine!

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