En 2045, le monde cherche l'easter egg de James Halliday, créateur de l'Oasis un jeu-vidéo en réalité virtuelle, avec son héritage à la clé. Un aspect qui intéresse également l'entreprise IOI...

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Affiche réalisée par Paul Shipper.

Adapter un bon roman est difficile car il faut être aussi bon, voire parfois le transcender pour en faire un grand film. Adapter un mauvais roman est un pari tout aussi risqué, au risque de faire aussi affreux ou de faire pire. Les deux exercices ne sont pas une mince affaire et le film (ou même la série télévisée) qui adapte l'oeuvre littéraire sera scruté avec attention. Ready Player One (Ernest Cline, 2011) et son adaptation par Steven Spielberg sont dans la seconde catégorie. Spielby s'est tout de même associé à l'auteur pour adapter son bébé, mais il n'est heureusement pas tout seul. Le co-scénariste n'est autre que Zak Penn, scénariste à la plume pas toujours mémorable, mais qui a son actif le fameux Last action hero (John McTiernan, 1993). Le choix n'en est que plus évident car le script co-écrit avec Shane Black revenait sur le cinéma d'action (voire du cinéma tout court) et ses codes à des fins parodiques. Le tout réalisé par un des rois du film d'action à l'américaine. 

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Prendre Penn et Spielby pour adapter un roman parlant en long, en large et en travers de pop-culture était une évidence. Il ne restait plus qu'à voir où cela allait nous mener. L'adaptation s'avère assez libre, reprenant la trame globale (qui apparaît toujours aussi simple et un brin prévisible), les personnages et même certains aspects qui les caractérisait. Le principe des étapes est toujours présent comme la bataille finale, mais les changements sont omniprésents et cela pour le bien du film comme de l'histoire. Le livre comportait un certain lot de défauts et le réalisateur comme les scénaristes ont essayé de les corriger au maximum. (attention spoilers) Wade Watts (Tye Sheridan) apparaît comme plutôt sympathique, loin de l'antipathique et gênant personnage du roman. Sa relation avec sa tante (Susan Lynch) paraît déjà un peu moins expédiée, rendant le passage de l'explosion bien plus choquant. Art3mis / Samantha (Olivia Cooke) est dévoilée comme une héroïne résistante (aspect totalement inédit par rapport au livre permettant au récit d'être mieux rythmé) qui peut se défendre toute seule, quitte à infiltrer la multinationale IOI sans avoir besoin de Wade.

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On est très loin du faire-valoir féminin du roman, qui plus est avec un look embarassant entre Jeanne d'Arc et une elfe (une certaine idée de l'horreur graphique). Les autres personnages gardent leurs spécificités, mais on sent que le personnage de Nolan Sorrento (Ben Mendelsohn) est un peu plus construit. Dans le roman, c'était un personnage très lisse et sans personnalité, le méchant très méchant car il est méchant. Le film est un peu plus subtil en montrant un homme très banal se métamorphosant en une sorte de Superman quand il est dans l'Oasis. Même son discours semble plus clair que dans le roman, se dévoilant comme un homme prêt à tout pour faire du profit. Il apparaît finalement comme une personnalité se cachant derrière des gros muscles alors qu'il n'est qu'un lâche tuant des gens quand ils sont sur son chemin. Le discours pourrait même aller plus loin, car Sorrento est surtout un grand cynique.

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Un personnage qui est le parfait contre-exemple de ce que représente James Halliday (Mark Rylance). Halliday se présente comme un être timide, mais aussi comme un créateur qui veut que son oeuvre reste dans les mains de passionnés. Un schéma pas si éloigné du sous-texte de Speed Racer (les Wachowski, 2008), où le gros mogul (Roger Allam) essayait de liquider le petit pilote incorruptible (Emile Hirsch). L'occasion dix ans après de montrer que les choses n'ont pas tant changé, à la différence que le discours de RPO est moins sous-entendu car il fait partie intégrante du récit. Comme le Bon Gros Géant, Halliday peut être vu comme une extension de Spielberg, créateur vieillissant essayant de trouver une nouvelle voie pour son oeuvre. Comme le BGG ou Halliday, son oeuvre peut être reprise ou pervertie par des studios (que l'on peut symboliser facilement par l'IOI ou les autres géants) qui reprendront son oeuvre ou sa formule magique pour l'exploiter jusqu'à la dernière miette.

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A partir du moment où les créatifs sont dégagés pour laisser place à des yes men à la solde d'un studio (ou d'une entreprise), c'est là que l'on tombe dans le pur cynisme et les studios sont très forts à ce jeu-là depuis qu'ils peuvent faire des franchises. En quelques sortes, Spielby envoie la balle au public et c'est à ce dernier de la récupérer pour que son héritage reste et la pop-culture qu'il symbolise depuis quarante ans avec. Une phrase symbolisée par la dernière scène d'Halliday. Le créateur laisse sa place à quelqu'un d'autre afin que son oeuvre puisse continuer sans lui. Certes Spielberg va continuer à faire des films dans les prochaines années (il en a au moins quatre en route), mais le discours qu'il développe dans RPO suggère qu'il est prêt à passer le relais tôt ou tard. Ce qu'il a fait en amont avec la franchise Jurassic Park (1993-) par exemple, laissée depuis 2001 à d'autres réalisateurs. RPO a été vu plusieurs fois avant sa sortie (et même après) comme un nid à références ne se résumant qu'à ça. 

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Et pour cause, le film se déroule en partie dans un monde virtuel où la pop-culture est omniprésente et où les joueurs comme dans le jeu-vidéo VR Chat (2017) peuvent avoir des avatars liés à des personnages, sans compter des véhicules liés au cinéma, à la télévision ou au jeu-vidéo. Un défi logistique que connait bien Spielberg puisqu'il avait négocié les droits des différents personnages présents dans Qui veut la peau de Roger Rabbit (Robert Zemeckis, 1988), procédé pas si éloigné de RPO. D'autant que le réalisateur a su privilégier pas mal de licences venant de Warner et de Amblin. Dans le premier cas, Spielby peut utiliser la moto de Kaneda, le héros du manga Akira (Katsuhiro Otomo, 1982-90) dont le studio a les droits depuis des années sans arriver à développer un projet concret. Grâce à Spielby, les droits auront au moins servi à quelque chose. Penn aurait pu faire du vulgaire name-dropping (du type "machin discute avec truc, puis chouette est arrivée et ensuite on a fait un match avec coco")... comme le faisait Cline dans son livre. 

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Il a finalement repris le même principe opté sur le film de McT. Si certaines références sont citées directement par les personnages (Les aventures de Buckaroo Banzaï à travers la 8ème dimension par exemple), la plupart ne sont qu'un arrière-plan. Le but n'est pas que le spectateur se retrouve à chercher telle ou telle référence à droite ou à gauche (même s'il peut le fait). Elles sont un décor, pas le discours. De la même manière que les personnages de la pop-culture présents dans le film sont en fait des avatars de joueurs et ils peuvent les personnaliser comme bon leur semble. Ce n'est pas le Géant de fer de Brad Bird que vous voyez à l'écran, mais l'avatar d'un joueur. Donc si le joueur veut tirer avec, il fait ce qu'il veut avec le personnage qu'il a personnalisé à son image. Un principe utilisé dans le jeu-vidéo depuis plus d'une décennie désormais. Pour rester dans les références, Spielberg et Penn ont élargi le panel, sortant des sacro-saintes 80's chères à Cline.

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Ce qui permet au film de parler à différentes générations. Le réalisateur cite ainsi des produits de son époque ou qu'il a vu à cette époque, à l'image des créatures de Ray Harryhausen, Batman (version simple comme celle de la série des 60's), Superman, King Kong ou La Guerre des mondes (non pas sa version, mais celle de Byron Haskin). Il a volontairement gommé les allusions à son cinéma, ne voulant pas s'autociter. Ce qui n'empêche pas de croiser une affiche des Aventuriers de l'arche perdue (1981) dans la chambre d' Halliday ou le t-rex de la franchise Jurassic Park (1993-) durant la course. Comme à des productions Amblin avec la DeLorean (le logo Ghostbusters sur une des portières a heureusement été dégagé du film), le cube Zemeckis qui arrête le temps ou les Gremlins (les vilaines bébêtes seraient présentes dans l'assaut final). De même pour ses collègues Ridley Scott et James Cameron présents pour des clins d'oeil cocasses, voire très symboliques. 

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La pop-culture ayant changé depuis les 80's notamment en ce qui concerne les jeux-vidéo, l'équipe ne se prive pas de citer Halo (2001), Tomb Raider (1996), Overwatch (2016), Minecraft (2011) ou le personnage Duke Nukem. Idem pour des oeuvres étrangères à l'image de Cowboy Bebop (1998) ou Gundam (1979-) et Godzilla (1954-) pour le climax. Pour les épreuves, elles ont totalement été modifié par rapport au livre, si bien que leurs vestiges sont les clés ou certaines allusions (comme le poster de l'album 2112 du groupe Rush). Si les trois larrons gardent l'idée du film dans lequel les héros jouent, le principe n'est pas exactement le même, ni les dits films. Sacré Graal (qui est tout de même cité par la sainte grenade), Wargames (John Badham, 1983) et Blade Runner (on suppose que Spielby a privilégié Alien, Blade Runner 2049 étant sorti récemment) laissent leur place à Shining (Stanley Kubrick, 1980). Pour les deux premiers, il s'agissait de réciter le texte et de jouer, dans le Scott une scène d'action à la John Woo dixit le narrateur.

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Le choix de Kubrick n'a rien d'étonnant au vue de la collaboration de longue date entre le réalisateur de Barry Lyndon et celui de ET sur le projet AI (2001). Cette scène dans Shining confirme le respect qu'avait Spielby pour son aîné à travers un de ses films les plus populaires. Le processus est moins mécanique et laisse place à l'exploration des personnages, tout en oubliant pas de mettre en scène des séquences spécifiques du Kubrick à sa sauce. Une scène merveilleusement ludique (on n'a quasiment jamais vu une interractivité aussi intense dans un film qui parle de jeu-vidéo) et qui rappelle que Spielberg est un as de l'horreur en temps réel (cf l'arrivée du t-rex dans Jurassic Park ou la sortie du vaisseau dans La Guerre des mondes). Sans compter que le décor de l'Overlook Hotel est identique au point que l'on se croit vraiment dans l'ambiance du film (la musique de Wendy Carlos fait toujours son petit effet aussi). La course de départ est là aussi un pur moment jouissif, d'autant que comme sur Les aventures de Tintin : Le secret de la licorne (2011), Spielby se permet des plans longs avec un flot d'action généreux et hallucinant.

Elle n'est pas sans rappeler la folie furieuse de Speed Racer, d'autant qu'en plus de voir la Mach 5 sur la grille de départ, Spielby multiplie les points de vue durant la course, passant ainsi de Wade et sa Delorean à Samantha et sa moto ou encore Aesh (Lena Waithe) avec son Monster truck. Spielby et Penn s'offrent même un running-gag dont ils ont le secret. A l'été 1993, deux blockbusters étaient en compétition : Jurassic Park et Last action hero. Si le dinosaure a littéralement mangé Jack Slater, les deux films ont désormais un culte fort. Voir dans un même plan un cinéma diffusant "Jack Slater 3" et un t-rex relève de la private joke jouissive, preuve de l'autodérision de leurs géniteurs. La mise en scène souvent folle de Spielberg (on pourrait aussi citer la scène entre Oasis et réalité là aussi inédite du roman, véritable tour de passe-passe) se rajoute à une 3D de qualité. La profondeur de champ est souvent fantastique, notamment sur les scènes aux archives, où les moments de vie d'Halliday ne sont pas des films mais des scènes jouées comme en direct devant les personnages.

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A cela se rajoute un sentiment d'immersion sur plusieurs scènes, à l'image de l'entrée dans l'Oasis passant de monde en monde. Le concept n'est pas sans rappeler ce que voulait faire Alejandro Jodorowsky pour son projet "Dune" ou ce qu'à fait à l'envers Robert Zemeckis en ouverture de Contact (1997). D'autant que cette fois on peut difficilement se plaindre, l'ensemble est parfaitement lisible en 3D là où on peut reprocher parfois aux projections d'être trop sombres ou que la technologie baisse la luminosité. La musique d'Alan Silvestri est assez discrète dans le film, d'autant que Spielby use de pas mal de chansons (on s'étonne d'ailleurs qu'une soundtrack ne soit pas sortie). Toutefois, elle réserve son lot de plaisir auditif, le compositeur de Forrest Gump s'éloignant des synthétiseurs qui auraient pu laisser le film dans une nostalgie 80's pour une pure musique symphonique où Retour vers le futur (1985) côtoie le thème de Godzilla originellement composé par Akira Ifukube. (fin des spoilers)

Ready Player One n'est pas un film nostalgique, c'est un film sur la pop-culture et l'héritage entretenu par ceux qui la perpétue. Un film où Steven Spielberg confirme à 71 ans qu'il a encore une âme d'enfant et dévoile encore son sens du spectacle au public.