Alors que Gerald's game (Mike Flanagan, 2017) s'apprête à se dévoiler sur Netflix, la Cave de Borat prolonge les hostilités avec Stephen King. Outre des films, il sera également question d'oeuvres télévisuelles au cours de cette cuvée. C'est donc parti pour une troisième cuvée entre le chaud et le froid à en tomber malade. En espérant que vous ne finirez pas avec une sale grippe. (attention spoilers)

  • Le Fléau (Mick Garris, 1994) : La main de l'Homme en noir déposa le virus balayant ainsi l'Humanité

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Couverture géante pour l'édition française.

Le Fléau (1978) est ce qu'on appelle un pavé. Un récit sur au moins trois volumes qui n'était à l'origine qu'une nouvelle qui a sans cesse grossi. Tout part de la nouvelle Une sale grippe publiée en 1968, avant de se retrouver dans le recueil Danse macabre (1978) regroupant des titres comme Poids lourds (à l'origine de Maximum overdrive et Trucks) et Les enfants du maïs. King devait initialement faire un récit autour de Patty Hearst, mais eu assez rapidement l'idée de faire une sorte de Seigneur des anneaux situé de nos jours aux USA. Une chose qu'il accentuera encore davantage avec La Tour sombre (1978-2012). Rien d'étonnant puisque nous retrouvons Randall Flagg aka l'Homme en noir dans ces deux sagas. Le Fléau s'impose comme un récit post-apocalyptique où une super-grippe a tué une bonne partie des américains et où les survivants se forment en deux camps : ceux qui se trouvent dans le Maine et ceux présents à Las Vegas. L'éternel combat du Bien contre le Mal devant un Randall Flagg qui se frotte les mains. L'auteur sera même confronté au syndrome de la page blanche, avant de trouver un rebondissement qui lui fit reprendre l'écriture. Plusieurs réalisateurs commencent à s'intéresser à l'histoire. John Boorman (Excalibur) se lance dans l'aventure en 1985 avec Warner à ses côtés (ironique quand on sait que le studio n'a toujours pas réussi à produire une mouture cinématographique du roman).

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Robert Duvall se dit intéressé pour jouer Randall Flagg. Cela n'ira pas plus loin qu'un certain investissement. King travaille sur une version que doit réaliser feu George A Romero. Il est question d'un film, puis de deux et au final trop cher et ambitieux, l'histoire se termine en mini-série sans le réalisateur de La nuit des morts-vivants. King est toujours scénariste, ce qui n'est pas sa première auto-adaptation, puisqu'il le fait souvent depuis l'anthologie Cat's eye (Lewis Teague, 1985). A la réalisation, on retrouve Mick Garris avec qui King a déjà collaboré sur un scénario original, la sympathique Nuit déchirée (1992). Depuis, les deux artistes ont collaboré plus d'une fois que ce soit pour la télévision (la réadaptation de Shining par exemple) ou pour le cinéma (Riding the bullet, 2004). Le Fléau est un projet qui atterrit sur la chaîne ABC et Garris et King obtiennent une belle enveloppe de 28 millions de dollars, somme considérable pour la télévision à l'époque. Cela se reflète par un casting où l'on croise tout de même Gary Sinise, Molly Ringwald, Jamey Sheridan, Rob Lowe, feu Miguel Ferrer, Corin 'Parker Lewis' Nemec, Ossie Davis, Shawnee Smith, Ken Jenkins, Ed Harris, Kathy Bates ou encore des guests comme John Landis ou Sam Raimi !

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Les moyens se ressentent également dans une ambiance post-apocalyptique assez crédible surtout pour de la télévision (on la critique assez pour son manque de moyens en général). Arrière-plans de chaos plus que corrects (voir ci-dessous), décors avec pas mal de figurants ou des véhicules immobilisés, routes désertes... Garris parvient à créer une véritable atmosphère de vide dans une Amérique rapidement désertée de toute forme de vie. En tous cas, vingt-trois ans après, la mini-série tient plutôt bien la choc visuellement. Toutefois, Garris devait faire face à la violence potentielle du projet, chose qui ironiquement est assez frappante dans la mini-série. "L'une des premières règles qui nous ont été imposées, concernant la violence, était : 'aucun cadavre avec les yeux ouverts'. Or, au début du premier épisode, la caméra avance tout droit vers le corps d'une femme en gros plan dont les yeux sont grand ouverts, alors que le générique de début vient à peine de commencer ! (...) Avoir le nom de Stephen King dans le titre nous donnait beaucoup plus de liberté dans la mise en scène des séquences d'horreur et de violence que dans n'importe quel autre programme télévisé de l'époque." (*). Si Garris ne fait pas forcément dans le graphique (en dehors peut être de l'excellent plan-séquence dans le laboratoire sur Don't fear the reaper), ce n'est pas les morts qui manquent. 

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Que ce soit par un attentat, un accident mortel, des militaires qui tuent une animatrice radio (Bates) ou tout un lot de suicides. Le réalisateur ne fait donc aucun cadeau à ses personnages, y compris les principaux que ce soit au cours de la mini-série ou dans sa conclusion. La première partie est peut être la meilleure car elle pose assez bien les bases des drames à venir là où la seconde, heureusement alimentée par de bons rebondissements, s'enlise dans quelques longueurs. Puis il faut bien dire que parfois la mini-série s'éternise, au point de réellement sentir les six heures de programme. Le Fléau est tout de même plus intéressant à suivre que le téléfilm basé sur Les Tommyknockers (1987) diffusé sur la même chaîne un an auparavant, qui avait la sale manie d'accumuler les sous-intrigues pour une durée beaucoup trop longue (trois heures dans ce cas précis). La super-grippe se propage rapidement dans le pays et Garris commence à s'intéresser à divers personnages. Le seul homme immunisé du virus dans un coin paumé (Sinise). La fille d'un homme tombé malade (Ringwald), accompagné d'un camarade qui la drague (Nemec). Un sourd et muet (Lowe) rencontre un homme un peu simple d'esprit (Bill Fagerbakke). Un rockeur (Adam Storke) voit sa mère mourir avant de partir lui aussi. 

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Un criminel (Ferrer) est sauvé de l'abandon par Flagg (Sheridan) et en fait son lieutenant. Une femme sous l'influence de Flagg (Laura San Giacomo) essaye de parasiter l'esprit de diverses personnes, parfois avec succès. Les personnages se retrouveront soit dans le camp du bien aux côtés de Mère Abigail (Ruby Dee) ou de celui plus chaotique de Flagg. Un aspect manichéen parfois très prononcé, qui peut avoir tendance à agacer certains téléspectateurs. Le look de Flagg est visiblement assez similaire à celui du roman (et les comics publiés entre 2008 et 2012 vont dans ce sens aussi), mais on a bien du mal à reconnaître un Homme en noir quand il est habillé en veste et pantalon en jean et avec une magnifique coupe mulet. Sheridan a tendance à cabotiner et on aura tendance à préférer l'incarnation de Matthew McConaughey dans La Tour sombre (Nikolaj Arcel, 2017), moins outrancière et plus à même d'être considérée comme diabolique. Si la mini-série a une bonne tenue visuelle, les morphings (que Garris avait déjà utilisé sur La nuit déchirée) ne sont pas très convaincants et laisse paraître un visuel qui a du mal à être à la hauteur. La scène de l'hymne américain aura également de quoi faire rire devant un patriotisme aussi pompeux. D'autant que c'est peut être la seule scène de ce type sur six heures de programme.

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Randall Flagg, l'Homme en jean, pardon en noir.

En résulte, une mini-série plutôt agréable à regarder malgré ses défauts, à condition d'avoir du temps devant soi. Enfin, vous trouverez cela moins long qu'attendre l'adaptation de la Warner (**) !

  • Dolores Claiborne (Taylor Hackford, 1995) : Un drame peut en cacher un autre

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Stephen King a souvent cité cette anecedote où une vieille dame ne le croyait pas quand il disait qu'il était l'auteur de Rita Hayworth et la rédemption du Shawshank (à l'origine des Evadés), ne voyant en lui que l'auteur d"horreurs" comme Shining (1977). Comme on a déjà pu le voir dans ce cycle avec Un élève doué (1982), King n'a pas écrit que des romans ou nouvelles tournant autour de l'horreur et du fantastique. Parfois les monstres ne sont pas des créatures sortant d'un passage interdimensionnel ou sous-terrain. Dolores Claiborne (1992) est considéré comme le second roman d'une trilogie féministe de King complétée par Gerald's game (ou Jessie dans nos contrées) publié la même année et Rose Madder (1995). Les deux premiers romans partagent un événement qui a bel et bien existé (à savoir une éclipse survenue le 20 juillet 1963) et des éléments importants des romans s'y déroulent. De la même manière, les trois romans mettent en scène des femmes fortes confrontées à la violence quotidienne des hommes, souvent leurs propres maris. Dolores Claiborne a un point de vue assez cocasse, car il n'a pas de chapitrage et relate le témoignage de la femme éponyme lors d'un interrogatoire de police. 

Dolores Claiborne

Elle y raconte sa vie, ce qui est arrivé à son employeuse (mystère résolu dans les dernières pages), mais aussi que ce qui est arrivé à son mari des années plus tôt n'était pas forcément accidentel. Castle rock (la société de production crée par Rob Reiner après Stand by me et productrice de pas mal d'adaptations d'oeuvres de King) s'empare des droits et confie le bébé au scénariste Tony Gilroy (scénariste controversé de la trilogie Jason Bourne et réalisateur du spin-off). Taylor Hackford (Officier et gentleman) réalise le film et le casting se veut particulièrement prestigieux : Kathy Bates (qui rempile pour la troisième fois dans l'univers de King après Misery et Le Fléau), Jennifer Jason Leigh, Christopher Plummer, John C Reilly, David Strathairn, Judy Parfitt et Bob Gunton (un an après Les évadés). Gilroy et Hackford optent pour un traitement totalement différent du roman, mais curieusement assez fidèle au contenu. Il s'agit juste de changer la structure. Ce n'est plus un témoignage direct au poste de police, mais souvent de choses racontées à travers des flashbacks. La fille de Dolores (Jason Leigh) ne vient pas à la fin de l'histoire voir sa mère, mais est là tout le long du film. Dolores Clairborne montre donc dans son adaptation une femme accusée de la mort de son employeuse (Bates) et retrouvant sa fille après des années d'absence, venant primordialement pour avoir quelque chose à écrire.

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Le conflit entre Dolores et Selena est d'autant plus profond qu'il vient d'un même événement : la mort du mari de Dolores et donc du père de Selena (Strathairn). Selena n'a plus que des bribes de son passé, mais Dolores comme le spectateur remarquent assez rapidement une dépendance aux médicaments. La suite du film confirmera que cette dépendance, voire dépression pour dire les choses clairement, vient des abus que la jeune fille a subi de son père. Ce n'est pas la première fois que King aborde des thèmes aussi lourds que l'inceste (il le faisait déjà avec Beverly dans Ça). Mais dans Dolores Claiborne, le drame semble plus profond au point d'entraîner la dépression et le déni. Selena semble encore subir les conséquences de son traumatisme sans s'en rendre compte. Hackford prend cette dimension intime avec une certaine pudeur et sans verser dans le pathos, tout en donnant lieu à des scènes glauques et violentes en temps voulu. Si l'inceste n'est qu'évoqué dans un premier temps (ce qui rend la scène de révélation encore plus malsaine), un flashback repensé par Selena montrera l'horreur réelle dans une indifférence totale et sinistre. Par la même occasion, outre Dolores et Selena on retrouve aussi l'employeuse Vera (Parfitt) au rayon des femmes fortes.

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Ses fils ne sont pas abordés dans le film, en revanche son mari n'est pas épargné. S'il n'est clairement pas dit que sa mort était de son fait, son mari était volage et a eu un accident juste après avoir été chez sa maîtresse. C'est par ces sous-entendus qu'Hackford et Gilroy tapent le plus fort et réussissent à instaurer un certain malaise, jusqu'à la scène d'ouverture prenant son sens au cours du film. Avec Vera vient la question de l'euthanasie, sujet complexe et sensible encore aujourd'hui. Si Selena se déteste à cause de l'inceste, Vera déteste le corps qu'elle a désormais. Elle n'est plus que l'ombre d'elle-même et en soi, Dolores n'est pas loin de la rejoindre. Le poids des années se lit sur les visages des femmes du film, alors que ce sont les mêmes actrices qui jouent un rôle à deux époques différentes. Cela est accentué par la photographie de Gabriel Beristain (Blade 2) qui oscille entre ton solaire et orangé pour les flashbacks et ton froid et bleuté pour le présent. Ce qui est chaud apparaît comme faussé au regard des événements évoqués, là où il y a de la tristesse mais aussi de l'amour refoulé dans ce qui est froid. Les apparences sont parfois trompeuses. Dolores Claiborne est un film sur les femmes et les hommes sont rarement dépeints de manière positive.

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Le père, en plus de commettre des crimes incestueux, est également un mari violent qui bat sa femme sans que cela ne se voit trop. L'agression de Dolores dans la cuisine est d'autant plus violente qu'elle arrive dans un moment soudain. Si Dolores finit par avoir un conflit avec son mari, c'est dans un premier temps à cause de sa violence, mais surtout pour ce qu'il a fait à sa fille. Les policiers ne sauront rien de ce fait, cette partie du récit dans le film n'appartient qu'à la mère et à la fille. Dolores Claiborne prend alors la tournure d'un drame familial poignant où la mère avoue tout l'amour qu'elle a pour sa fille en lui évoquant comment elle l'a sauvé en quelques sortes. La fille en fera de même en prenant la défense de sa mère en temps voulu. Le policier en chef (Plummer) apparaît comme un vieil homme aigri et usant de méthodes douteuses. En comparaison, son suppléant (Reilly) est un petit peu plus passif. Hackford et Gilroy ont beau avoir destructurer le roman, ils en ont fait quelque chose de tout aussi grandiose. Un drame déchirant où Kathy Bates (monstrueuse de charisme) et Jennifer Jason Leigh (dans une prestation tout en fragilité) sont monumentales. 

  • Chambre 1408 (Mikael Hafström, 2007) : Une nuit que vous n'êtes pas prêt d'oublier

Chambre 1408 : Affiche Mikael Hafstrom

Initialement, 1408 (2000) était une nouvelle prévue pour être un "exemple pédagogique" de l'essai Ecriture (2000). Outre son autobiographie, King y donnait des conseils pour futurs écrivains et 1408 devait apparaître dans cette partie pratique. Elle finira dans le recueil Tout est fatal (2002) où l'on retrouve aussi Un tour sur le Bolid' (adapté sous son titre original Riding the bullet par Mick Garris). Comme souvent chez King, le héros de la nouvelle est un auteur qui va être confronté à une situation incroyable, ici une chambre d'hôtel hantée. Les Weinstein ne sont pas nouveaux au rayon de l'horreur ou du fantastique (avec les travers qui vont avec) et s'emparent des droits en 2003. Mikael Hafström est l'énième exemple à l'époque du réalisateur étranger débarquant à Hollywood et il vient de signer Dérapage (2005), également produit par les Weinstein et le producteur Lorenzo di Bonaventura (la franchise Transformers). Au casting, on ne retrouve pas grand monde puisque les trois quarts du film tournent autour du personnage principal dans une chambre. Samuel L Jackson reste le principal interlocuteur majeur de John Cusack (qui était déjà de l'aventure Stand by me vingt et un ans plus tôt) au cours du film.

Chambre 1408 : Photo John Cusack, Mikael Hafstrom

A partir du moment où Cusack est à l'intérieur de la chambre, quasiment aucun plan ne viendra de l'extérieur. C'est même un des défauts du final puisqu'il dévoile l'ex-femme du héros (Mary McCormack) sortant d'une voiture dans la rue en face de l'hôtel. Un élément qui sort du film alors qu'il n'était pas forcément nécessaire. D'autant plus dommage que Hafström s'en sort plutôt bien dans l'exercice de style. Certes le récit n'a rien de nouveau, il est même probable que le spectateur a vu mieux ailleurs, y compris chez King (souvenez vous de la visite de Jack Torrance dans une chambre bien particulière de l'Overlook Hotel). Mais il adopte parfaitement le point de vue de son héros et ses visions à l'écran, au point que le spectateur vit un véritable trip en sa compagnie. Le réalisateur pose d'abord le décor avec ses peintures, ses pièces, ses particularités (son thermostat par exemple) et sa fenêtre. La plupart de ces éléments auront un sens au cours du film avec plus ou moins d'importance. Le thermostat passera ainsi du assez chaud à l'ère presque glaciaire. De même, la chambre est une entité à part entière qui se joue de son hôte. Le temps semble suspendu, ce qui est à l'intérieur reste à l'intérieur et s'il en sort, il restera dans une certaine réalité (comme les fantômes de victimes de la chambre se tuant inlassablement de la même manière).

Chambre 1408 : Photo John Cusack, Mikael Hafstrom

C'est ainsi que la chambre réussit à prendre le dessus sur l'appel à l'aide du héros depuis une webcam. Comme l'interlocutrice que l'auteur a au téléphone n'est pas la réceptionniste, mais la chambre même ou une personnalité. En soi, on n'est pas très loin d'un récit à La Quatrième dimension (1959-64) jusqu'à ces plans où Cusack découvre que ce qu'il voit dans l'immeuble d'en face est un miroir de lui-même. Pendant un temps, la chambre arrive même à lui faire un tour, valant un beau retournement de situation. En effet, on nous fait alors croire que le héros s'était en fait évanoui lors d'une scène précédente où il s'était pris une mauvaise vague, peu après que la chambre soit totalement inondée à cause d'une peinture ! La chambre s'imprègne aussi de son locataire en le confrontant à ses souvenirs. Des scènes plus touchantes qui permettent de renouveler un peu le récit. Jusqu'à la dernière minute, le récit fait penser que tout ce que voit Cusack est vrai grâce justement à ce traitement quasiment en temps réel. La conclusion du film aussi bien celle de la version salle que celle du director's cut vont dans ce sens. En effet, nous avons deux fins : une se rapprochant de la nouvelle et heureuse, l'autre plus mortuaire mais finalement très cohérente. 

Malheureusement, la director's cut (plus longue de huit minutes) n'est pas disponible dans nos contrées (elle n'a jamais été exploité sur les galettes de TF1 Vidéo). Ce qui ne vous empêche pas de trouver la fin alternative sur le net, comme vous pouvez le voir ci-dessus. Si Chambre 1408 ne révolutionne rien, il a au moins le mérite de divertir, mais aussi de proposer une alternative amusante aux récits de maisons hantées.

  • Firestarter 1 et 2 (Lester, Iscove, 1984-2002) : Tout feu, tout flamme

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Revenons en arrière à une époque où la carrière de Stephen King commence à exploser et où il devient intéressant pour le cinéma hollywoodien. Feu Dino de Laurentiis achète les droits de divers romans et recueil en vue de produire des adaptations. Ce sera le cas de Dead Zone (roman adapté par David Cronenberg en 1983), Danse macabre (trois nouvelles du recueil furent adaptées dans Cat's eye et Maximum overdrive), L'année du loup garou (sous le titre Peur bleue par Daniel Attias) et Charlie (1980). Des adaptations pas forcément heureuses et pas tout le temps lucratives non plus. Firestarter (le titre original de Charlie) met en scène une enfant ayant des pouvoirs pyrokynésiques et dont les parents ont subi des expériences du gouvernement avant sa naissance. Ses dons proviennent de là et ils sont désormais traqués par des agents du gouvernement qui cherchent soit à les exploiter, soit à les tuer. De Laurentiis trouve la poule aux oeufs d'or en faisant jouer la jeune héroïne par Drew Barrymore, dont ce sera le premier grand rôle après ET (Steven Spielberg, 1982). Le reste du casting est assez prestigieux avec David Keith (qui rempilera chez King en jouant l'inspecteur de la version télévisée de Carrie), Martin Sheen (déjà de l'aventure Dead Zone), George C Scott, Louise Fletcher, Moses Gunn et Heather Locklear.

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Dans son ensemble, le film est assez fidèle au roman et reprend les grandes étapes du récit. Sauf que l'on constate des changements radicaux de ton et l'intrigue en elle-même passe du coq à l'âne. On passe ainsi d'une poursuite plutôt sympathique avec un père (David) sauvant sa fille des gens qui ont tué sa mère (Locklear); à des héros endoctrinés selon le bon vouloir d'une agence gouvernementale. Il y a une rupture de ton en plein milieu de film assez drastique, surtout que même si le roman est respecté, la seconde partie est bien moins passionnante. Firestarter se contente de montrer Charlie faire des essais de pyrokynésie devant un Martin Sheen aux anges. Pas de quoi s'enflammer. On peut toutefois s'amuser d'une chose. Firestarter devait initialement être réalisé par John Carpenter, tout du moins il fut approché. Son binôme sur The Thing (1982), Bill Lancaster, devait scénariser le film. Universal (productrice avec De Laurentiis et distributrice du film) les congédie après plusieurs traitements, en grande partie à cause du flop commercial du film suscité produit justement par le studio. Toutefois, il reste des traces à travers l'ost très carpenterienne du groupe Tangerine Dream, visiblement plus en mode admirateur de Big John que réellement inspiré (ne cherchez pas une ost du niveau de Risky Business).

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Le choix du réalisateur est probablement le plus cocasse autour des adaptations de King, avec peut être Paul Michael Glaser pour Running man (1987). On passe ainsi de Carpenter à Mark L Lester, réalisateur que les amateurs de films d'action connaissent bien pour un film : COMMANDO (1985) ! Autant dire qu'au niveau de la pyrotechnie et du kaboom, Lester s'est fait plaisir bien que l'on dit qu'il est ressorti épuisé de la production de ce film. Le réalisateur donne lieu à un climax explosif qui annonce littéralement celui de son film suivant. Changez Schwarzy et ses mitraillettes par Drew Barrymore balançant des boules de feu un peu partout dans un camp quasiment similaire (mais ici, ce sont tous des américains). Ce qui rend Firestarter particulièrement décomplexé dans ses dernières minutes, ce qui n'était peut être pas prévu comme tel dans le roman. Les acteurs ne sont pas vraiment convaincants dans l'ensemble. Même si elle est peu présente à l'écran, Heather Locklear est absolument inexpressive. George C Scott cabotine pas mal (et encore dites vous qu'il est un de ceux qui s'en sortent le mieux dans le casting), quand Martin Sheen semble totalement passer à côté du film avec un rôle pas si éloigné de celui qu'il avait dans Dead Zone

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David Keith semble y croire un minimum, ce qui est toujours ça de pris. Drew Barrymore n'a pas beaucoup d'expressions faciales et s'avère bien moins touchante que dans le Spielberg. Contre toute attente, la chaîne Sci Fi Channel prolonge les hostilités avec une sorte de séquelle nommée Firestarter : Sous l'emprise du feu. Elle est diffusée en mars 2002 et comme souvent en ce qui concerne les téléfilms et mini-séries basés sur King dans les 2000's, c'est M6 qui s'occupe de sa diffusion française. Cette séquelle n'a pas grand rapport avec le film et est plus une suite du roman. Les flashbacks renvoient à des étapes déjà vues dans le film de Lester et sont retournés pour l'occasion par le réalisateur. Robert Iscove est connu des amateurs de teen-movies pour avoir réalisé l'impayable Elle est trop bien (1999). Pas forcément rassurant au premier abord et pourtant malgré 2h48 de programme (le téléfilm est parfois bien long), Sous l'emprise du feu est un bien meilleur Firestarter que Firestarter. Certes il y a la longueur, certes tout cela n'a plus grand rapport avec le roman initial puisqu'il n'a jamais eu de suite et que l'histoire s'arrête comme le film par Charlie allant voir un magazine très connu pour témoigner. Nous sommes donc face à un téléfilm libre qui se réapproprie certains aspects du roman pour créer une nouvelle histoire. 

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Charlie (Marguerite Moreau plutôt convaincante) est maintenant une jolie jeune femme, mais elle a toujours des difficultés à contrôler ses pouvoirs. On la voit ainsi avoir des problèmes pour avoir des relations avec des hommes, brûlant tout ce qu'il y a autour d'elle. La première séquence de ce type est peut être un brin graveleuse, mais montre aussi que l'héroïne est devenue une adulte et qu'elle a aussi d'autres problèmes plus intimes. Les flashbacks ne sont peut être pas utiles, mais confirme bien que l'héroïne n'a jamais rien contrôlé et ce bien que l'agence a voulu l'emprisonner. Une agence toujours en place et à la recherche de ses enfants dans le but de les tuer. Charlie fait alors la connaissance de différents cas, dont un homme connaissant l'avenir à l'avance et ancien proche de ses parents (Dennis Hopper classe comme il faut). Elle doit affronter aussi des enfants endoctrinés par un ancien ennemi. On pense que c'est un équivalent du personnage de George C Scott, puisqu'il est brûlé sur plusieurs parties du corps et qu'il a tué son père. Malcolm McDowell est plutôt correct, loin des élans grotesques qu'il a parfois quand il cachetonne dans des direct to video ou téléfilms. Le téléfilm s'avère plus convaincant en ce qui concerne les magouilles de l'agence, montrant leur influence destructrice partout.  

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Ils n'ont pas continué les expériences après Charlie par le miracle du saint esprit. Toujours dans les petits trucs qui rattache le téléfilm à l'original, Charlie évoque qu'à l'époque les journalistes avaient déformé ses propos et l'affaire en est restée là. Les effets-spéciaux sont plutôt corrects dans l'ensemble, surtout pour un téléfilm Sci Fi (comprenez que la qualité visuelle n'est pas souvent présente). Ce second Firestarter se révèle donc assez convaincant, tout du moins divertissant et sans être génial, se révèle un peu plus intéressant que le film de Lester. Pas très dur en même temps. Aux dernières nouvelles, Universal serait intéressée par une réadaptation. Si la présence de Blumhouse à la production est à double tranchante (un budget de 5 millions amène visiblement plus de liberté, mais aussi des restrictions en terme d'ambition visuelle), celle d'Akiva Goldsman (aka le scénariste qui a heureusement de bons amis pour être encore aussi présent à Hollywood, tant il a des casseroles aux fesses) ne rassure pas du tout. A voir dans les années à venir si le projet se fait ("Doctor Sleep", que doit également scénariser Goldsman, se sent un peu seul dans les limbes du development hell). 

  • Big Driver (Mikael Salomon, 2014) : Stephen King se met au rape and revenge

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Voici un des dernières adaptations d'une oeuvre de Stephen King avant 2017. Si l'auteur attire toujours dans les 2010's, cela donne souvent des films qui ne sortent pas forcément en salle (Mercy de Peter Cornwell par exemple) ou alors très discrètement (A good marriage de Peter Askin). Le seul ayant eu un réel rayonnement commercial fut la troisième adaptation de Carrie (Kimberly Peirce, 2013). En revanche, la télévision s'est largement emparée de ses oeuvres, à l'image de la série Les Mystères de Haven (2010-2015) ou de la calamiteuse série en trois saisons Under the dome (votre cher Borat en est resté à une seule, cf Un dôme de malheur, destruction et surnaturel). Toujours à la télévision, on retrouve aussi le téléfilm Big Driver (ou Détour mortel pour sa diffusion française, entraînant la confusion avec la série de films du même nom en France). Mikael Salomon n'est pas inconnu des fans de Stephen King, puisqu'il est le réalisateur de la seconde adaptation de Salem (2004) et de deux épisodes de l'anthologie Rêves et cauchemars (2006). Mieux encore, il est le réalisateur du plus que sympathique Pluie d'enfer (1998), où Christian Slater était aux prises avec des braqueurs et des inondations colossales. 

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L'autre point étonnant de cette adaptation est qu'il s'agit d'un téléfilm pour la chaîne Lifetime. Sans vouloir être méchant, la chaîne est réputée pour faire dans le téléfilm larmoyant, souvent des enquêtes policières sans grande envergure et tournant régulièrement sur les chaînes de la TNT. Pas forcément de quoi rassurer et pourtant, Big Driver est un téléfilm de bonne facture qui va même assez loin. En effet, il est basé sur Grand Chauffeur (2010), une nouvelle où une auteure à succès (décidément !) est agressée sexuellement sur une route, laissée pour morte avant de prendre les armes pour se venger de son bourreau. Un rape and revenge, un genre où l'on ne pense pas forcément retrouver l'auteur et pas forcément un sujet très Lifetime. Salomon signe pourtant un téléfilm particulièrement violent et qui étonne dans sa vision de la violence. Maria Bello subit à l'écran plusieurs scènes de viol, la première quasiment en temps réel. Même si les plans sont assez rapprochés, les scènes de viol sont radicales et on en voit assez pour ne pas tomber dans le trash. Il en va de même de photos malaisantes prises par le violeur (Will Harris) ou son frère (Andy Myette) d'anciennes victimes. Le téléfilm commence d'ailleurs sur l'intérieur d'une canalisation où l'on retrouve un cadavre. C'est là que l'on retrouvera l'héroïne plus tard, ainsi que d'autres victimes.

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De la même manière, la partie revenge est assez gratinée avec des meurtres assez sales (celui du bourreau est certainement le plus graphique). La violence est aussi bien psychologique que graphique, ce qui est un point plutôt en la faveur du téléfilm. Ce n'est pas tous les jours que vous verrez ça sur la chaîne. L'intrigue adaptée est plutôt pas mal, même si un peu balisée. L'héroïne finit par devenir aussi radicale que ses bourreaux et sa vengeance sera particulièrement méticuleuse. Le nerf de la guerre d'abord, avant de s'attaquer au trophée final. Contrairement à d'autres films sur la loi du talion qui ont tendance à tomber dans la bêtise crasse (A vif de Neil Jordan notamment), Big Driver ne justifie jamais les actes de l'héroïne. Elle pense qu'elle fait le bien, mais au final elle ressemble à ses agresseurs (le violeur a profané son corps, elle fait de même avec le sien). L'ajout intéressant est que l'auteure est plus ou moins schizophrène ou tout du moins elle s'imagine converser avec certaines héroïnes de ses romans. Il lui arrive même de parler à un cadavre. Le téléfilm tournant autour de sa perception des faits, il n'y a rien d'étonnant à ce que le réalisateur joue constamment entre le rêve et la réalité, surtout dans un cas aussi flou.

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Maria Bello s'en sort d'ailleurs plutôt bien en femme vengeresse. Au détriment d'être inoubliable, Big Driver est un téléfilm pas déplaisant à voir et assez fidèle à son modèle. Toujours ça de pris.

Allez à la prochaine!


* Propos issus de L'écran fantastique Hors série numéro 24 - Spécial saga Stephen King (septembre 2017).

** Pour plus d'infos, voir Cuvée long live the King #1 et Cuvée long live the King #2 .

Autres sources :

  •  Mad Movies Hors série numéro 22 (décembre 2013).